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Full text of "Les Prisonniers de Cabrera: Souvenirs d'un Caporal de Grenadiers (1808-1809)"

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SOUVENIRS 

d'un 

CAPORAL DE GRENADIERS 

(1808-1809) 



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Les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et 
de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y com- 
pris la Suède et la Norvège. 



OUVRAGES DU COMTE FLEURY : 

Carrier à Nantes, 2 me édition. Pion, 1897 4 francs. 

Lonis XV intime et les petites maîtresses, 

deuxième édition. Pion, 1899 6 — 

Les grandes dames pendant la Révolntion et 

sons l'empire, in-8°. Vivien, 1900 5 — 

Souvenirs dn colonel Bk>t, in-8°. Vivien, 1901. 7 fr. 50 
Souvenirs du congrès de Vienne, in-8°. Vivien, 

1901 par le Comte de la garde Chambonas. . . 7 fr. 50 
Souvenirs de la comtesse de Montholon, Emile 

Paul, in-8°. 1901 3 fr. 50 

Quatre mois à la Cour de Prague 1833-1834. — 

L'éducation du duc de Bordeaux par le général 

marquis d'Hautpoul, Pion, in-8°, 1902 7 fr. 50 

Histoire du palais de Saint-Cloud, grand in-8° 

jésus illustré. Laurens, 1902 20 francs. 

La France et la Russie en 1870, d'après les 

papiers du général Fleury. Emile Paul, 1902. 4 francs. 



LE CARNET HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE 

Revue mensuelle illustrée (5 me année) 

Mémoires, Histoires, Romans, Correspondances, Voyages, 
Documents inédits, Études critiques. 



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Louis-Joseph WAGRÉ 



LES PRISONNIERS DE CABRERA 



SOUVENIRS 



D UN 



CAPORAL de GRENADIERS 

(1808-1809) 
Publiés par le comte FLEURY 



PARIS 
Emile PAUL, Éditeur 

100, FAUBOURG SAINT-HONORÉ, 100 



1902 

Tous droits réservés. 



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AVANT-PROPOS 



Après la capitulation de Baylen (18 juil- 
let 1808), les troupes françaises sous les 
ordres du général Dupont furent déclarées 
prisonnières de guerre et réparties sur diffé- 
rents points du territoire espagnol. 

Plusieurs milliers d'officiers et de soldats, 
après avoir été détenus sur les pontons de 
Cadix, furent déportés à la petite île de 
Cabrera (archipel des Baléares). 

C'est le récit des souffrances et des priva- 
tions de toutes sortes endurées par les pri- 
sonniers pendant plusieurs années, avec leurs 
alternatives d'espoir et de découragement, 
v^C^P" nous publions aujourd'hui. La relation 



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VI AVANT-PROPOS 

simple et pittoresque du caporal Wagré pren- 
dra bonne place à côté des narrations de même 
ordre des Souvenirs de Goignet] au Conscrit 
de 1808 de F. Gille. 

Wagré donne assez de détails sur sa vie 
pour qu'il ne soit pas nécessaire de la redire 
ici ; il vaut mieux laisser le lecteur en suivre 
les émouvantes péripéties sans être trop in- 
formé d'avance. Dans ce petit livre, au reste, 
il n'est pas que des tableaux navrants, — où 
la faim et la soif le disputent à la maladie 
pour torturer les prisonniers, — il est aussi 
des tentatives d'évasion, dont quelques-unes 
sont couronnées de succès, il apparaît enfin 
quelques riantes figures de femmes qui con- 
solent le caporal de Grenadiers de ses longues 
souffrances. 

Si Louis-Joseph Wagré trouva des sourires 
sur son chemin, en rentrant de ses dures 
années d'exil, il ne rencontra pas la fortune. 
Après avoir acclamé Napoléon au retour de 
l'île d'Elbe, il salua de ses ovations la rentrée 
de Louis XVIII... Les différents régimes ne 



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AVANT-PROPÔS viî 

modifièrent pas sa situation ; aide-boulanger 
il était avant de s'enrôler, boulanger il rede- 
vint, et il l'était encore en 1828 *. C'est alors 
que sur la prière, et avec l'aide de quelques 
amis plus lettrés, il classa ses notes et leur 
donna la forme telle que nous la présentons 
au public. 

4 A Paris, n° 15, rue Neuve-Saint-Martin. 



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ii 



SOUVENIRS 

D'UN CAPORAL DE GRENADIERS 



PREMIERE PARTIE 



Je suis né à Gournay-sur-Aronde, près de 
Compiègne, où mon père exerçait la profession 
de boulanger. Ayant appris son état, je vins à 
Paris, et j'y fis la connaissance d'une charmante 
personne, qui, pour la première fois, inspira h 
mon cœur les douceurs de l'amour. Je ne parlerai 
point du bonheur que j'éprouvai près d'elle; il 
fut hélas ! trop court; car, quelque temps après, 
appelé en 1807 par le sort à faire partie des 
favoris de Rellone, je fus désigné pour la pre- 
mière légion d'honneur; mais comme l'amour 
que j'avais pour ma maîtresse (Véronique était 
son nom) contrebalançait furieusement celui de 
la gloire, je devins conscrit réfractaire. Cepen- 
dant, comme je n'étais pas en sûreté à Paris, il 
fallut que je me décidasse à le quitter et à 
abandonner mon amante ; je résolus donc de 
me rendre à Savigny-sur-Orge, chez un sieur 
Duval, maître boulanger, qui m'avait déjà plu- 

1 



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2 SOUVENIRS 

sieurs fois sollicité pour que j'allasse travailler 
chez lui. Comme je n'étais connu dans cet 
endroit que sous le nom de François, pensant 
que j'y aurais beaucoup moins à craindre qu'à 
Paris, je m'y rendis, et passai assez tranquille- 
ment les qualre mois que j'y restai : M. Duval 
et sa famille, qui connaissaient ma position, 
cherchaient à adoucir ce qu'elle avait de désa- 
gréable ; car, forcé de me cacher pour me sous 
traire aux poursuites dirigées contre moi, 
je n'osais me risquer à sortir, et ma retraite 
devenait une espèce d'esclavage. Les choses 
en étaient là lorsque j'appris qu'on tourmen- 
tait mon père pour qu'il me représentât, et 
que même on avait mis un garnisaire chez lui. 
A cette nouvelle mon devoir l'emporta : je me 
rendis à Beauvais, et me présentai devant le 
préfet, en faisant valoir une amnistie qui venait 
d'être accordée ; celui-ci me délivra une feuille 
de route avec l'ordre de rejoindre le régiment 
auquel j'appartenais, qui était en garnison à 
Lille. 

Bon gré, mal gré, me voilà soldat; et quit- 
tant tout pour courir après le bâton de maréchal, 
je me mis en route le 31 août 1807, et fis mon 
voyage sans qu'il m 'arrivât aucune aventure, 
ce dont, pour ma part, je suis très fâché, car, pour 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 3 

rendre mon histoire plus intéressante, j'aurais 
désiré qu'elle commençât par quelque chose de 
remarquable. Mais si le lecteur veut prendre la 
peine de continuer jusqu'à la fin, peut-être sera- 
t-il dédommagé par le récit de celles qui m'arri- 
vèrent plus tard. 

Le premier jour, cependant, je trouvai dans 
une auberge, où je m'étais arrêté pour diner, 
un jeune homme qui paraissait triste et abattu : 
son extérieur inspirant la confiance, nous 
liâmes conversation, et il m'apprit qu'il se 
dirigeait sur Lille pour rejoindre la première 
légion, et qu'il était conscrit; cette rencontre 
me flatta en ce qu'elle me procurait un com- 
pagnon de voyage. Après lui avoir fait connaître 
que j'étais dans le même cas, je lui demandai 
son amitié, et il me l'accorda avec franchise; je 
n'eus, depuis, qu'à me féliciter du choix que 
j'avais fait de cet ami, car Quedeville, c'était 
son nom, m'a toujours regardé comme son 
frère. 

Après avoir scellé notre amitié par un dîner 
assez copieux, nous partîmes et arrivâmes au 
lieu de notre destination le 3 septembre ; mais, 
ayant obtenu la permission du commandant de 
place de rester deux jours en ville avant de 
nous rendre sous les drapeaux, nous en profi- 



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4 SOUVENIRS 

tâmes pour visiter la ville de Lille. 11 serait 
inutile ici de faire le détail de ce que nous y 
remarquâmes de curieux, car cela m'imposerait 
la loi de faire celui de tous les lieux par où j'ai 
passé par la suite ; et s'il en était ainsi, les Sou- 
venirs du Caporal des Grenadiers ne ressem- 
bleraient pas mal à une géographie, et, franche- 
ment, peut-être ne brillerais-je pas dans sa 
rédaction : les études que j'ai faites n'ayant été 
ni longues ni coûteuses. 

Quedeville et moi, à l'expiration de notre 
permission, nous nous rendîmes au quartier. 
Deux jours après, revêtus de l'uniforme, nous 
commençâmes notre apprentissage de héros par 
des tête droite, tête gauche, et des marches et 
des contremarches. J'ai eu occasion de remar- 
quer à mes dépens que Messieurs les instructeurs 
abusent souvent de l'autorité qu'on leur confie 
pour maltraiter et, par conséquent, mal instruire 
les jeunes recrues auxquelles ils doivent mon- 
trer. Je ne veux cependant pas dire que cela soit 
général, car il en est à ma connaissance qui, 
employant la douceur, ont fait de meilleurs 
soldats, et en bien moins de temps que les pre- 
miers. Il serait donc à désirer que les chefs 
s'appliquassent à faire de bons choix, afin de 
ne pas décourager, dès leur premier pas dans 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 5 

la carrière militaire, ceux qui, malgré une 
vocation contraire, se trouvent contraints 
d'embrasser cette profession. 

Je me suis permis cette petite digression, 
pensant trouver dans mes lecteurs des appro- 
bateurs; mais comme il ne m'appartient pas 
de réformer les abus, je reviens à ce qui me 
concerne, c'est-à-dire h mon histoire. 

Malheureusement pour moi, l'argent que 
mon pè.e m'avait donné lors de mon départ 
étant à peu près épuisé, je ne tardai pas à voir 
le fond de ma bourse ; ce fut alors qu'il me fallut 
faire ce que l'on appelle de la philosophie de 
soldat : dans ces instants, passant mon temps 
à réfléchir et à faire une comparaison entre ma 
position passée et celle présente, qui ne pou- 
vait être à l'avantage de cette dernière, malgré 
moi, je ne pouvais bannir de mon cœur le 
souvenir de mes amours; aussi, sachant mon 
amante à jamais perdue pour moi, cette idée 
remplissait mon âme d'une noire mélancolie 
qui me faisait désirer de me voir en présence 
de l'ennemi pour trouver un terme à mes 
maux. Bien souvent cette situation d'esprit a 
fait des héros ; quant à moi, quelle que soit mon 
envie à cette époque de trouver le trépas, je ne 
fus pas rangé dans cette classe, car le Ciel, 



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6 SOUVENIRS 

qui ne voulait pas sans cloute qu'il en fût ainsi, 
me réservant une existence remplie de peines 
et de traverses, permit que notre régiment eût 
ordre de partir pour l'Espagne; il permit 
encore qu'en route, et passant par Dax, je tom- 
basse malade, ce qui me força d'entrer à l'hô- 
pital. Certes, si l'ennui tuait, bien certaine- 
ment j'y serais mort; mais, grâce à ma bonne 
constitution et aux soins que me prodigua une 
Sœur de la Charité qui m'avait pris en amitié, 
je fus en état d'en sortir un mois après, bien 
portant de corps, mais l'esprit furieusement 
malade, l'image de celle que j'adorais me pour- 
suivant partout. 

Peut-être ici serait-ce là le cas d'en faire le 
portrait; car tout historien, amoureux surtout, 
ne doit pas s'écarter de la règle ordinaire; mais 
comme je ne connais pas le goût de chacun de 
mes lecteurs et qu'il pourrait s'en trouver qui 
ne partageraient pas le mien, je me bornerai à 
dire que, pour moi, elle possédait toutes les 
qualités et réunissait tous les attraits. 

Je quittai Dax et pris le coche pour me 
rendre à Bayonne, croyant y trouver encore le 
régiment que j'avais quitté pour faire une visite 
à l'hôpital et me réconcilier avec la santé : 
tout le monde sait ce que c'est qu'un coche, 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 7 

et n'ignore pas que chacun, selon la différence 
des caractères, peut, dans une route toujours 
longue, y trouver l'ennui ou l'agrément. Quant 
à moi, mon voyage se fit dans un état voisin de 
l'un ou de l'autre, et, après avoir vogué pen- 
dent dix-huit heures, de toute la rapidité des 
six lourds chevaux qui traînaient la diligence, 
nautique, je débarquai à Bayonne avec plu- 
sieurs camarades sortis en même temps que 
moi de l'hôpital. Nous apprîmes, à notre arrivée, 
que le régiment était entré en Espagne, mais 
le dépôt était à la citadelle, et nous y allâmes 
aussitôt. Comme mes effets avaient été mis au 
magasin, mon premier soin fut de les y aller 
chercher : là je trouvai mon sergent-major et 
une dame que je ne connaissais pas pour être 
l'épouse de mon colonel; cette dame me 
demanda, ainsi qu'à un autre soldat présent, si 
nous voulions lui rendre le service de transpor- 
ter chez elle une malle qu'elle nous montra, ce 
que nous fîmes de suite. Arrivés à l'apparte- 
ment qu'elle avait en ville, elle me demanda 
mes noms; je fus assez surpris, à cette ques- 
tion, ne sachant à quoi l'attribuer ; cependant 
je lui répondis que je m'appelais Joseph Wa- 
gré, et que j'étais soldat à la première légion 
d'honneur. « Eh bien, Wagré, me dit-elle, j'en- 



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8 SOUVENIRS 

verrai votre nom à votre colonel ; il est mon 
époux, et je vous recommanderai. » Je fus 
charmé de cette circonstance qui me faisait 
prévoir, sinon de l'avancement, car je savais 
rendre justice à mon mérite, mais qui me 
donnait l'espérance, si je parvenais à mériter 
la faveur qui m'était promise, d'obtenir facile- 
ment la permission d'exercer mon état de 
boulanger aux armées. 

Plein de cet espoir, je retournai auprès de 
mon sergent-major, auquel je racontai ce qui 
venait de nr arriver; il m'en félicita, et me 
remit mon bagage. Comme nous restâmes 
encore trois mois à Bayonne, avant de recevoir 
Tordre de rejoindre le régiment en Espagne, je 
profitai de ce temps pour travailler en ville et 
remettre mes finances en état. 

Entrés en Espagne et arrivés à Vittoria, notre 
détachement fut chargé de fournir une escorte 
à un convoi de dix-huit voitures de biscuit, 
d'avoine et d'orge, que l'on devait conduire au 
quartier général ; je fus en cette occasion nommé 
caporal postiche, et, avec quatre hommes, com- 
mandé pour diriger et protéger le convoi contre 
toute attaque. Le soir, nous arrivâmes dans un 
village où, après avoir rempli les devoirs de 
mon nouveau grade, j'allais me retirer, lorsque 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 9 

tout à coup nous fûmes entourés d'une soixan- 
taine de paysans, couverts de manteaux et armés 
de bâtons ; ils vinrent rôder autour de notre 
convoi, et paraissaient avoir des intentions qui 
me semblèrent ne rien dénoter de bon pour 
nous. Comme nous n'étions armés que de nos 
fusils, et que nous n'avions pas de cartouches, 
force nous fut de les laisser allumer de grands 
feux, et d'attendre le résultat de leurs desseins. 
Cependant, pour leur en imposer, je fis faire 
à mon peloton le simulacre de charger les 
armes : cela fait, je me tins sur mes gardes, 
car j'étais assez inquiété de leurs manières ; ils 
venaient à tout moment comme pour lier con- 
versation avec nous, et paraissaient vouloir 
s'emparer de nos fusils, qu'ils ne cessaient de 
regarder et de vouloir toucher. Enfin, ne sachant 
à quoi me résoudre envers eux, je me hasardai 
à aller frapper aune maison d'assez belle appa- 
rence, que je voyais à peu de distance du lieu 
où nous étions campés. J'y allai, en effet, et 
trouvai deux individus qui me reçurent fort 
civilement ; après leur avoir expliqué, tant bien 
que mal, le sujet de ma visite, ne m'exprimant 
que très difficilement en espagnol, et eux n'en- 
tendant pas mieux le français, ils eurent la com- 
plaisance de se transporter avec moi sur la place, 

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10 SOUVENIRS 

et d'intimer aux paysans Tordre d'être tran- 
quilles, et même de se retirer, ce qu'ils ne vou- 
lurent pas faire. Pour nous rassurer sur ce que 
nous avions à craindre de leurs intentions, que 
je n'ai jamais pu interpréter depuis, nos pro- 
tecteurs, car je crois pouvoir les nommer ainsi, 
eurent la bonté, lorsqu'ils nous quittèrent, de 
nous envoyer du vin, et de me dire que, dans le 
cas où il arriverait quelque chose, je n'avais 
qu'à aller frapper à un volet de leur maison 
qu'ils me montrèrent, et qu'ils se feraient un 
véritable plaisir de venir rétablir Tordre. 

Nos craintes, heureusement, ne se réalisèrent 
pas ; peut-être dûmes-nous notre salut à la pré- 
sence des deux étrangers, car, après qu'ils se 
furent retirés, ceux que nous redoutions, pas- 
sèrent le reste de la nuit assez tranquillement. 

A la pointe du jour, je fus rendre compte au 
chef du convoi de ce qui s'était passé pendant la 
nuit ; il me dit que j'aurais dû faire tirer sur 
ces perturbateurs : c'était aussi Tavis des char- 
retiers, quoiqu'ils fussent Espagnols ; quant à 
moi, je ne partage pas leur opinion, car je crois 
que, si cela nous eût été possible, n'ayant pas de 
cartouches, nous eussions eu tort de le faire 
et aggravé le danger de notre position. 

En passant par la première ville, je fis mon 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 11 

rapport au commandant de place ; celui-ci, pour 
éviter que pareille chose se renouvelât, renforça 
l'escorte de vingt hommes, commandés par un 
sergent, et nous fit * délivrer, à chacun, trois 
paquets de cartouches, ce qui fut fort prudent, 
comme on va le voir. 

Le lendemain, arrivés dans un village situé 
dans une vallée et peu distant de Madrid, l'al- 
cade nous délivra des billets de logements pour 
aller chez les habitants. Ceux-ci ne voulurent 
loger, ni nous, ni nos chevaux, ce que nos char- 
retiers voyant, ils invectivèrent les paysans dans 
leur langage, et il y en eut même qui se bat- 
tirent avec eux à coups de couteau. Voulant 
éviter l'effusion de sang et prévenir les malheurs 
qui ne pouvaient manquer d'arriver, par suite 
de la fureur où étaient les combattants, nous 
interposâmes notre autorité pour faire cesser 
cette rixe, mais nos efforts furent sans succès, et 
nous ne pûmes empêcher qu'il n'y eût quelques 
paysans de blessés : l'acharnement était à son 
comble, ce qui nous força, pour en imposer aux 
mutins, de faire trois ou quatre décharges en 
l'air, ce qui nous réussit. L'on se calma peu à 
peu, de part et d'autre, et, moitié vainqueurs, 
moitié vaincus, les habitans consentirent à loger 
les charretiers et leurs chevaux, mais ils se 



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12 SOUVENIRS 

refusèrent opiniâtrement à en faire autant de 
l'escorte. Nous n'insistâmes pas : l'Espagne étant 
en pleine insurrection, nous ne voulûmes en 
rien coopérer aux troubles qui devenaient de 
jour en jour plus fréquents. 

Enfin nous arrivâmes au quartier général, 
où la misère se faisait grandement sentir; dans 
cette occasion, ce qui ne me fâcha pas, c'est 
qu'on nous envoya, moi et mes camarades, 
rejoindre le régiment qui était à Ségovie, où 
je ne fus pas plutôt arrivé, que j'appris que je 
n'avais pas été oublié par l'épouse de mon colo- 
nel et que j'allais être nommé fourrier; cette 
nouvelle me fit éprouver un vif plaisir ; mais 
comme, malheureusement, mon mérite ne s'éten- 
dait pas bien loin, je fus forcé, lorsque j'allai 
remercier cette dame de ses bontés pour moi, 
de refuser le grade qu'elle m'avait fait obtenir. 
Elle mit le comble à sa bienveillance et à l'in- 
térêt qu'elle me portait, en me disant: « Puis- 
ce qu'il en est ainsi, prenez au moins le grade 
« de caporal ; cela vous sera toujours plus avan- 
ce tageux que de rester simple soldat. » Rien ne 
s'opposantàcela, quelques jours après je l'obtins, 
et je suis, pendant tout le temps que j'ai été 
militaire, resté caporal, ainsi qu'on le voit par 
le titre de mes Souvenirs. 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 13 

Quelque temps après ma nomination, une 
partie des troupes qui étaient à Ségovie reçut 
Tordre d'aller rejoindre la première division 
commandée par le général Dupont qui se trou- 
vait à Andujar. En traversant les gorges de 
Pègue à Pérou, avant d'arriver à la Caroline, 
nous fûmes attaqués par près de 60.000 hommes, 
tant troupes réglées que paysans ; mais le géné- 
ral Vedel, qui nous commandait, ayant été averti 
de cette attaque, employa une ruse qui lui réus- 
sit et qui nous sauva d'une perte certaine, car 
nous n'étions que 10.000 hommes, et nous eus- 
sions, sans cela, infailliblement péri dans les 
défilés où nous étions obligés de passer. 

Voici comment il s'y prit : 

Sa division, comme je viens de le rapporter, 
était de 10.000 hommes environ ; il en détacha 
4.000 qu'il divisa en deux colonnes, et envoya 
Tune à droite et l'autre à gauche sur les hau- 
teurs, avec Tordre, afin de donner le change à 
l'ennemi, de tirer une grande quantité de coups 
de canon à poudre, ce que les chefs de ces 
colonnes firent faire aussitôt qu'ils arrivèrent 
sur ces hauteurs. Les Espagnols, trompés par 
cette manœuvre, furent tellement effrayés, qu'ils 
battirent en retraite, croyant que toute l'armée 
était à leur poursuite ; de notre côté, pendant 



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14 SOUVENIRS 

que cela se passait, nous nous avancions dans 
les gorges sans aucun empêchement ; et les tra- 
versant, nous arrivâmes sans avoir tiré un coup 
de fusil dans l'endroit occupé auparavant par 
les Espagnols, qui, en fuyant, avaient abandonné 
un approvisionnement considérable en vivres, 
effets, etc., dont il nous eût été facile de nous 
rendre possesseurs, si nous n'avions craint d'être 
poursuivis, car notre ruse ne pouvait tarder à 
être découverte. 

Nous n'eûmes, dans cette affaire, à regretter 
que la perte de quelques hommes qui furent 
atteints par le feu d'une batterie de six pièces 
de canon qui se trouvait masquée, et que nous 
n'avions pas aperçue. Après avoir passé les 
gorges, l'on battit le rappel : tout le monde se 
rassembla, et nous nous portâmes sur un vil- 
lage à une lieue de là, pour y passer la nuit ; 
nous n'en fûmes en aucune manière empêchés, 
car à notre arrivée nous trouvâmes toutes les 
habitations désertes. 

S'il nous fut facile de nous loger, il n'en fut 
pas de même pour nous procurer des vivres, 
et il fallut nous contenter du peu que les pay- 
sans avaient bien voulu nous laisser, probable- 
ment parce qu'ils n'avaient pas eu le temps 
de l'emporter, et qui consistait en une très 



>ogle 



DUN CAPORAL DE GRENADIERS 15 

petite quantité d'huile, de vin et de blé, com- 
parativement à notre nombre. 

Le lendemain, nous campâmes à la Caroline, 
dans les oliviers. Fort heureusement pour moi 
que j'avais découvert la veille, dans une des 
maisons abandonnées, une assez bonne provi- 
sion dont je fis mon profit, et qui me fut d'un 
grand secours dans cette circonstance, car nous 
manquions généralement de vivres, n'ayant que 
quelques voitures de biscuits. 

Après être restés deux jours à la Caroline, nous 
nous dirigeâmes sur Baylen : chemin faisant, 
et passant par un bois d'oliviers, nos soldats 
trouvèrent un troupeau d'environ mille chèvres; 
aussitôt chacun se mit en devoir de faire des 
prisonniers, espérant se récompenser à leurs 
dépens des privations qu'il avait souffertes. 
Forcées de se rendre, les malheureuses chèvres, 
à l'exception de quelques-unes qui s'échap- 
pèrent, devinrent la proie des vainqueurs : 
l'on en fit un carnage épouvantable, et déjà 
l'on s'apprêtait à profiter de la rencontre, lors- 
que tout à coup le canon de la première divi- 
sion, qui était à Andujar aux prises avec 
l'ennemi, se faisant entendre, il fallut nous con- 
tenter de ce que nous pûmes emporter de notre, 
victoire, et continuer notre route sur Baylen. 



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16 SOUVENIRS 

Ce fut le seul des villages, par où nous ayons 
passé depuis six jours, que nous ne trou- 
vâmes pas désert, ce qui nous surprit beaucoup; 
aussi le traversâmes-nous tambour battant, 
musique en tête, et établissant notre camp à sa 
sortie : nous nous organisâmes pour y séjour- 
ner pendant quelque temps. 

Huit jours après, une partie de la deuxième 
division avança sur Caenne, ville à six lieues 
de Baylen et défendue par huit mille hommes 
environ. Nous étions désignés au nombre de 
trois mille trois cents, y compris trois cents 
hommes d'artillerie et de cavalerie, pour com- 
mencer l'attaque. Notre colonel, le brave 
M. Molard, nous fit avancer, l'arme au bras, en 
colonne serrée, jusqu'à la ville, afin de mieux 
surprendre l'ennemi. Au pied du plateau qui 
défendait les premiers retranchements, nous 
nous déployâmes, et ayant essuyé le premier feu, 
Faction s'engagea aussitôt. Après deux heures 
d'un combat opiniâtre, les Français se ren- 
dirent maîtres de la redoute et prirent la ville 
d'assaut. 

A la pointe du jour, le lendemain, les Espa- 
gnols nous attaquèrent avec une nouvelle 
ardeur et nous reprirent la ville ; mais ils ne 
la conservèrent pas longtemps, car nous les 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 17 

chassâmes encore une fois après leur avoir fait 
éprouver des pertes considérables. 

Huit mille des leurs étant venus les renfor- 
cer, le troisième jour au matin, ils nous repri- 
rent encore une fois la ville ; mais sur les deux 
heures de l'après-midi, ayant à notre tour reçu 
un renfort de trois cents hommes et de deux 
pièces d'artillerie, nous mîmes le feu à la ville, 
ce qui les força encore une fois à l'évacuer. 

Ce fut involontairement cependant que nous 
en vînmes à cette extrémité, le feu s'étant com- 
muniqué par quelques couvents qui touchaient 
à la ville, et que nous avions bombardés pour 
mettre un terme au mal que nous faisaient les 
batteries qu'on y avait établies. 

Le même jour, le colonel Molard, ayant ap- 
pris que douze mille hommes, commandés par 
le général Castagnos, devaient nous livrer ba- 
taille, et, voyant bien que notre position n'était 
pas soutenable, nous fit lever le camp â 
onze heures du soir. 

En effet, le lendemain matin, les troupes 
espagnoles arrivèrent ; elles étaient précédées 
par un nombre considérable de paysans qui se 
jetèrent avec fureur sur les blessés que nous 
avions été forcés d'abandonner dans notre 
retraite : ils en massacrèrent plusieurs, et au- 



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18 SOUVENIRS 

raient achevés leur abominable action, sans le 
général Castagnos, qui arriva assez à temps 
pour les empêcher de consommer leur crime. Il 
arracha de leurs mains ceux qui respiraient 
encore et les fit conduire à l'hôpital, où on leur 
prodigua les soins que réclamait leur position 
et que l'humanité commandait. 

Hélas ! ces scènes déplorables se sont mal- 
heureusement trop souvent renouvelées dans le 
cours du séjour de Tannée française en Espagne, 
où le fanatisme et la religion semblaient auto- 
riser, à cette époque, les crimes les plus hor- 
ribles, et faisaient de chaque Espagnol un as- 
sassin. 

Un événement, qui nous arriva le deuxième 
jour de combat, nous coûta deux cents hommes 
à peu près. 

On était dans le temps des moissons, et Ton 
avait amoncelé les blés en tas sur le plateau ; 
mais comme il y avait, sous une des meules, 
un amas de poudre, les obus que nous lançaient 
les Espagnols, y ayant mis le feu, deux com- 
pagnies entières furent victimes de l'explosion 
qui eut lieu ; la plupart des hommes furent 
brûlés dans leurs habits, et périrent sans que 
Ton pût leur porter le moindre secours. 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 1£ 

Nous rejoignions la première division qui 
était à Andujar, lorsqu'à trois lieues de Baylen 
près d'une rivière qui se trouve en cet endroit, 
nous fûmes attaqués encore une fois par des 
troupes réglées ; je dis troupes réglées, parce 
que nous n'avions pas toujours affaire à elles, 
ayant bien souvent à combattre contre les 
paysans, qui nous attaquaient dans des embus- 
cades. Cette fois, comme nous n'étions pas en 
force, nous fûmes obligés de passer cette rivière 
à gué pour éviter une action dont le résultat 
ne pouvait être douteux, attendu que nos 
moyens de défense ne répondaient pas à leur 
nombre, leur position leur donnant tous les 
avantages. 

Après cette retraite, nous vendîmes ce que 
nous avions pris, à Caenne, à des paysans qui 
vinrent h notre rencontre pour nous acheter 
tout ce dont nous voudrions nous défaire. Il 
est une justice à leur rendre, c'est que si les 
objets dont nous étions possesseurs ne nous 
coûtaient pas cher, ils s'arrangèrent de manière 
à ce qu'ils leur revinssent à presque aussi bon 
marché, ne nous donnant à peine pas le tiers du 
prix de la valeur des choses. 

Le général Dupont se trouvant bloqué h 
Andujar, nous allâmes à son secours ; m?.is 



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20 SOUVENIRS 

comme nous-mêmes étions entourés de tous 
côtés, nous fûmes obligés de rétrograder, et de 
faire des marches et contre marches qui nous 
rj menèrent, malgré nous, à 4 ou 5 lieues 
en arrière de Baylen, sur la route de la 
Caroline, où nous rejoignîmes la 3* divi- 
sion. 

À cette époque, les vivres commençaient à 
devenir de plus en plus rares, et nous n'osions 
pas nous hasarder à en aller chercher isolément, 
car nous avions à redouter la fureur des 
paysans, qui très souvent s'étaient portés à des 
cruautés infâmes envers un grand nombre de 
soldats français qui avaient eu l'imprudence de 
s'éloigner du gros de l'armée. 

Ces atrocités qui se renouvelaient chaque 
jour, jointes aux difficultés que nous éprouvions 
pour faire arriver nos convois, qui presque 
toujours étaient interceptés par les Espagnols 
qui étaient maîtres de la majeure partie des 
passages, ne tardèrent pas à répandre la plus 
affreuse misère dans notre camp, et il n'y 
avait qu'en courant les plus grands dangers 
qu'on parvenait à se procurer quelques vivres. 
Dans ces entrefaites, il fut question de la capi- 
tulation du général Dupont : pendant deux 
jours il y eut un mouvement continuel, et l'on 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 21 

ne vit pendant ce temps qu'aller et venir les 
parlementaires de part et d'autre 1 . 

Enfin, le 22 juillet 1808, les articles de cette 
capitulation furent signés, et ses principales 
conditions étaient que, depuis le plus petit 
grade jusqu'au plus élevé, tout le monde gar- 
derait ses armes, et que notre corps d'armée 
devait se rendre à Cadix, et de là rentrer en 
France avec armes et bagages, ce qui n'eut pas 
lieu, car nous fûmes trahis par ceux qui avaient 
fait et signé cette capitulation : le roi n'était 
déjà plus en Espagne, et Ton se faisait un jeu 
de rompre les traités. 

Par suite des pertes que nous avions faites 
dans les différents combats que nous avions 
livrés ou soutenus, rotre division n'était plus 
composée que de 22.000 hommes à peu près, 
car on peut évaluer à 8.000 le nombre de ceux 
qui avaient péri ou été faits prisonniers. 

Pour sauver les apparences d'une trahison 
bien évidente, il fallait, au moins, que les articles 
de la capitulation reçussent un commencement 



1. En outre des récits officiels, voir dans le Carnet his- 
torique et littéraire, tome VI, 1900, un curieux récit de 
l'affaire de Baylen par le général de Caffarelli. Dans le 
même tome, les Souvenirs de Flamen d'Assigny égale- 
ment sur l'affaire de Baylen. 



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22 SOUVENIRS 

d'exécution, et, dans cette occurrence, nous 
eûmes l'humiliation de défiler devant l'armée 
ennemie, après quoi nous allâmes coucher à 
deux lieues de là; ensuite on nous désigna nos 
cantonnements respectifs, et nous marchâmes 
par colonnes de 6 à 8.000 hommes, escortés par 
des troupes espagnoles, ce qui n'empêcha pas 
que, dans quelques-unes des villes un peu con- 
sidérables, nous ne fussions insultés par la 
populace et assaillis par une grêle de pierres. 

J'ai dû rapporter dans cet ouvrage quelques- 
unes des circonstances qui amenèrent ma cap- 
tivité, ainsi que celle de mes infortunés com- 
pagnons. N'ayant pas eu l'intention de devenir 
l'historien de la guerre d'Espagne, et forcé de 
renfermer la plupart des faits dans un cadre 
très resserré, le lecteur voudra bien sans doute 
suppléer à ce que j'aurais pu omettre, et se re- 
porter aux relations de ces événements qui ont 
été données à cette époque, et qui, s'étant pas- 
sés de nos jours, ne peuvent d'ailleurs être en- 
tièrement sortis de sa mémoire. 

Maintenant, quittant un théâtre où je n'ai 
rempli qu'un rôle très secondaire, je vais entre- 
prendre de retracer les malheurs personnels qui 
m'ont accablé. Combien de fois, hélas ! depuis 
qu'un jour plus heureux a lui pour moi, n'ai-je 



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&v^ r - 



D UN CAPORAL DE GRENADIERS 23 

pas éprouvé un pénible souvenir lorsque ma 
mémoire cherche à se rappeler les maux que 
j'ai endurés ! Il me semble quelquefois que ce 
n'est qu'un songe, car il est difficile de se faire 
une idée de ce que nous avons souffert; et, 
quand on aura lu ces Mémoires, peut-être dou- 
tera-t-on de leur véracité, car on aura peine à 
se persuader* qu'il ait pu s'échapper un seul 
homme des 19.000 prisonniers entrés dans l'île 
de Cabrera. 

Je fus compris dans un détachement de 3 à 
400 hommes au nombre desquels se trouvaient 
mon colonel et les officiers de son régiment : 
notre destination était pour la Poibla, entre 
Morou et Àusonna, et, dès ce moment, on 
donna à chaque soldat une ration de pain et 
une demi-piécette par jour (la piécette vaut dix 
sous de France). Quant aux officiers, ils rece- 
vaient une paie et étaient rationnés aussi selon 
leurs grades. 

Mes camarades étaient entassés dans un cou- 
vent, et ne pouvaient en sortir dans la crainte 
d'être massacrés par les paysans. Pour moi, 
comme je jouissais de la confiance de mon co- 
lonel, je le suivis en qualité de gardien de ses 
équipages. 

L'auberge où nous étions s'appelait la Posada; 



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24 SOUVENIRS 

nous eûmes l'avantage de nous faire bien voir 
de nos hôtes, et de nous mettre également bien 
avec les habitants de la maison, qui avaient 
beaucoup d'égards pour moi ainsi que pour 
trois de mes camarades qui avaient différents 
emplois auprès du colonel. Nous eûmes plu- 
sieurs fois lieu de nous glorifier de l'intérêt 
qu'ils nous portaient, car lorsqu'il arrivait des 
paysans loger chez eux, ceux-ci ne manquaient 
pas de dire lorsqu'ils nous voyaient : Caraco 
francèse; les maîtres de l'auberge s'empres- 
saient de dire : Oh! none, bonne moustiacho 
(bonnes gens, bons enfants). Enfin, dans maintes 
circonstances, ils nous évitèrent d'être victimes 
des querelles que les paysans ne manquaient 
pas de nous chercher pour avoir occasion d'en 
venir aux mains. 

Nous attendions avec assez de patience la fin 
de notre captivité, lorsqu'il arriva dans tous les 
cantonnements des prisonniers français l'ordre 
de faire une visite générale dans leurs casernes, 
afin de s'assurer s'ils n'avaient pas en leur pos- 
session des effets provenant de pillage. 

Tout ce qu'il y avait de troupes h la Poibla 
fut soumis à cette recherche ; notre tour vint 
aussi, mais on ne trouva pas grand'chose, nous 
étant défait à l'avance de ce que nous avions 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 25 

pris à Caenne. L'un des quatre commissaires 
espagnols qui firent cette visite, m'adressant la 
parole, me demanda si j'étais Français; sur 
ma réponse affirmative, il me demanda encore 
comment il se faisait qu'il y en avait parmi nous 
qui se disaient être Allemands et Italiens; je ne 
crus pas lui devoir laisser ignorer que quelque- 
fois nos soldats employaient celte ruse pour se 
débarrasser des paysans lorsqu'ils en rencon- 
traient, et cela pour échapper aux extrémités 
auxquelles ces derniers se portaient envers tous 
les Français qui tombaient entre leurs mains. 
Notre conversation s'engagea sur d'autres 
sujets, et il est à croire que mes réponses 
plurent au signor don Rodriguès, car il me 
demanda si je voulais aller avec lui dans sa 
maison, et qu'il m'occuperait; et il me dit 
même que si je pouvais amener un de mes 
camarades avec moi, je n'avais qu'à le faire. 
Comme mes occupations chez le colonel me le 
permettaient, j'acceptai. Rendus chez lui, il nous 
fit transporter une grande quantité de longues 
perches d'une cour à l'autre, après quoi, m'ayant 
appelé, il me fit entrer dans sa maison où je 
trouvai sa famille réunie ; elle se composait de 
son épouse et de ses enfants, qui étaient au 
nombre de huit, y compris son gendre. M'ayant 

2 



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26 SOUVENIRS 

fait asseoir, il m'offrit un verre de vin de Ma- 
laga, et me questionna sur ce que je voulais 
pour ma peine; lui ayant répondu qu'il me don- 
nerait ce qu'il voudrait, il m'offrit alors une 
piécette pour moi et mon camarade, ce qui me 
satisfit autant pour lui que pour moi, car nous 
n'étions guère en fonds ni l'un ni l'autre. 

J'allais me retirer quand don Rodriguès, en- 
tamant une nouvelle conversation, la fit tom- 
ber en partie sur la France, et principalement 
sur la religion et la manière dont nous l'exer- 
cions. Après avoir répondu de mon mieux à 
toutes ces questions, je les entendis se dire les 
uns aux autres que nous étions meilleurs 
catholiques que beaucoup d'Espagnols. 

Après cet entretien, don Rodriguès et son 
épouse me sollicitèrent pour que je restasse à 
travailler chez eux; je leur dis que je ne de- 
mandais pas mieux, mais qu'étant avec mon 
colonel, je ne pouvais disposer de ma personne 
ni de l'emploi de mon temps sans son autorisa- 
tion. « Puisqu'il en est ainsi, reprit-il, je me 
charge d'arranger cette affaire ». Effectivement, 
le jour même, il lui en fit la demande, tout en 
lui adressant des éloges sur mon compte. Enfin 
cette affaire s'arrangea, et je passai au service 
de mon nouveau maître le lendemain. 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 27 

Une partie de cette journée se passa à peu 
près comme celle de la veille, c'est-à-dire en 
conversation ; ensuite il me conduisit dans une 
ferme qui lui appartenait, où, après avoir pris 
un bon repas, il me fit faire quelques petits ou- 
vrages. 

Quelques jours après, j'avais gagné l'amitié 
de toute la famille, et j'étais regardé plutôt 
comme l'enfant de la maison que comme un 
ouvrier, car je passais presque tout mon temps 
à aller à la chasse avec le fils aîné de don Ro- 
driguès, et, le soir, tout le monde se réunis- 
sant, j'étais admis à faire partie de la société; 
d'autres fois j'allais avec ce jeune homme faire 
visite à ses amis, et partout je n'ai eu qu'à me 
louer de l'accueil que me valait sa présentation. 

Tous les Français, prisonniers de guerre à la 
Poibla, allaient à la messe le dimanche, ac- 
compagnés de leurs officiers ; c'était la seule 
sortie qu'ils pussent faire en toute sûreté, car 
autrement ils ne pouvaient se risquer hors de 
leurs casernes sans courir le danger d'être as- 
sassinés. Quant à moi, lorsque j'étais obligé 
d'aller seul chez les amis de don Rodriguès, ou 
bien qu'il m'envoyait chez un de ses parents qui 
avait une ferme à deux lieues de la Poibla, je 
prenais une mule et un des chiens de la ferme, 



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28 SOUVENIRS 

ce qui me servait de sauf-conduit, car don 
Rodriguès étant généralement estimé; on me 
reconnaissait pour appartenir à sa maison, et 
c'est ce qui fit que plusieurs fois j'échappai au 
sort de mes camarades. Cependant un jour, en 
me rendant à la ferme dont je viens de parler, 
je rencontrai dans un bois sept à huit paysans 
qui conduisaient des voitures traînées par des 
bœufs ; ils me demandèrent de quelle nation 
j'étais; je crus en cette occasion devoir leur 
faire un mensonge, et je leur répondis que 
j'étais Flamand pour cacher maqualitéde Fran- 
çais, qui m'aurait exposé h être leur victime, 
si toutefois ils avaient eu de mauvaises inten- 
tions. L'un d'eux reconnaissant la mule sur 
laquelle j'étais monté pour appartenir à don 
Rodriguès, la fit remarquer à ses compagnons, 
qui aussitôt m'en firent descendre pour m'obli- 
gcr à boire avec eux et à causer. Gomme j'étais 
pressé, je ne tardai pas à leur témoigner le 
désir que j'avais de les quitter, ce qu'ils me 
laissèrent faire ; mais ne pouvant remonter seul 
sur ma mule, faute d'étriers, un de ces paysans 
s'offrit pour m'aider, et ayant mis un genou en 
terre, j'en profitai de suite pour me remettre en 
selle. J'étais intérieurement enchanté de m'en 
tirer à si bon marché, connaissant à quelles 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 29 

gens j'avais eu aiïaire, et charmé en môme 
temps de m'ètre assuré jusqu'à quel point don 
Rodriguès leur en imposait. 

On dira peut-être que j'avais tort de renier 
ma patrie; mais dans des cas semblables il 
était prudent d'en agir ainsi; et comme il n'y a 
pas de gloire à affronter un danger certain 
lorsqu'on peut l'éviter sans lâcheté, je dis dans 
cette circonstance que j'étais Flamand, parce 
que ceux qui se disaient Allemands ou Italiens 
trouvaient parmi les Espagnols des hommes 
qui connaissaient ces deux langues et qui les 
embarrassaient par leurs questions, de sorte que 
plusieurs fois il y en eut qui furent dupes de 
leur ruse. Ceux qui se disaient Français étaient 
certains d'être immolés à la fureur des Espa- 
gnols, qui leur en voulaient h la mort, et con- 
sidéraient les Allemands, les Suisses, les Ita- 
liens, etc., qui étaient dans nos rangs comme 
des troupes forcées par la France à marcher 
contre eux. 

Je continuais ma route lorsqu'avant d'arriver 
à la ferme, je vis, non loin de quelques vignes 
que je devais traverser, d'autres paysans qui, 
m'ayant reconnu, s'écrièrent: Une Franche, 
abaco la cabesse ! (Un Français, à bas la tête). 
Quoique peu rassurants, ces cris ne m'épou- 

2* 



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30 SOUVENIRS 

vantaient pas trop ; j'étais depuis longtemps 
habitué à ces sortes de gentillesses. Ici, ma 
mule et mon chien me servirent encore de ta- 
lisman: les paysans s'apaisèrent un peu, et je 
leur tins le même langage que j'avais tenu aux 
autres lors de ma première rencontre ; et pour 
m'en débarrasser tout à fait, je leur demandai 
s'il y avait encore loin d'où nous étions à la 
ferme de don Miguel; ils me répondirent que 
non, et furent reprendre leur travail : je conti- 
nuai ma route jusqu'à la ferme, où j'arrivai 
sans autre malencontre. Après être resté deux 
ou trois heures chez don Miguel, avec lequel 
je dînai, nous partîmes pour la Poibla. Lorsque 
nous fûmes arrivés, je racontai à don Rodri- 
guès ainsi qu'à sa famille mes aventures, et 
don Rodriguès parut satisfait de ce qu'il ne 
m'était rien arrivé de fâcheux, et flatté en 
même temps de la nouvelle preuve de l'ascen- 
dant qu'il conservait sur l'esprit des paysans. 
Je vais rappeler encore un fait qui me sur- 
prit beaucoup, et qui prouve en faveur de 
l'inaltérable bonté de don Rodriguès : comme 
l'emploi de mon temps chez lui était plutôt une 
longue partie de plaisir qu'un véritable travail, 
il ne m'était pas venu à l'idée d'espérer d'autre 
récompense que les égards multipliés qu'il avait 



y Google 



DUN CAPORAL DE GRENADIERS 31 

pour moi. Le jour où cet homme excellent 
payait son monde, il me fit appeler et me dit : 
« Hé bien, Joseph! tu ne veux donc pas que je 
te paie ? pourquoi ne viens -tu pas avec les 
autres? » Je m'excusai en lui représentant que, 
n'ayant droit à aucune espèce de salaire, je 
devais me considérer comme plus que dédom- 
magé par les bontés qu'on avait pour moi, pauvre 
soldat prisonnier. Il insista et me demanda com- 
bien je désirais recevoir. Je crus devoir lui ré- 
pondre que je m'en remettais entièrement à sa 
justice, et qu'il ne m'appartenait point de fixer 
sa générosité. « Dans ce cas, dit-il, je vais te 
payer comme les autres ; seras-tu content ? Rap- 
pelle-toi, ajouta-t-il, que tous les samedis je 
paie mes ouvriers et que tu dois te présenter 
avec eux. » Je fus alors considéré comme ap- 
partenant réellement aux gens de ta maison, 
et mes petits bénéfices montèrent à environ 
18 sous de France par jour. Ce jour-là même, 
après ce que je viens de raconter, don Rodriguès 
me fit l'éloge de L'Etang, qui était un de mes 
camarades que j'avais fait entrer chez lui; il 
l'appelait Pedro, et, comme moi, était occupé 
dans la maison. Toute la famille en était char- 
mée ; c'était un garçon d'une grande gaîté, qui 
chantait passablement, assez bien même pour 



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32 SOUVENIRS 

qu'on le priât de chanter quelquefois, et pour 
parvenir à se rendre agréable. 

Pedro fut occupé à creuser un fossé, et 
comme la chasse s'était ralentie, je m'offris 
pour l'accompagner. Au bout de deux jours de 
travail, don Rodriguès vint nous voir. Il s'exta- 
sia sur notre adresse et notre promptitude, 
nous recommanda fortement de ne pas trop 
nous fatiguer, et nous donna à entendre que 
quatre Espagnols auraient eu peine à faire 
entre eux tout l'ouvrage que nous avions fait à 
nous deux. 

Le fossé étant terminé, je repris la chasse, 
et don Rodriguès me proposa de lui faire du 
pain à la façon de Paris. J'acceptai cette pro- 
position ; je fus au moulin chercher de la farine, 
et j'eus le bonheur de réussir à faire du pain, 
qui parut assez bon pour que l'on me priât d'en 
faire à plusieurs reprises, et pour que don 
Rodriguès me chargeât d'en porter à mon colo- 
nel, et de lui dire que cet envoi n'avait d'autre 
but que de lui procurer le plaisir de goûter du 
pain comme celui de son pays et fait par un de 
ses soldats. Le colonel était d'ailleurs fort 
estimé de don Rodriguès. Je lui portais de 
temps en temps un lapin, produit de notre 
chasse, et il passait assez souvent la soirée au 



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d'un caporal de GRENADIERS 33 

sein de la famille de don Rodriguès, où j'étais 
assez heureux pour être également admis. Il est 
vrai que je les égayais souvent par la manière 
dont je parlais l'espagnol, que cependant je 
«commençais à entendre passablement. Si je 
voulais dire vous, c'était toi que je prononçais; 
je confondais toujours la seconde personne du 
singulier avec celle du pluriel, de manière que 
les demoiselles surtout riaient un peu à mes 
dépens. Ce fut l'aimable signora Garmez, fille 
de don Rodriguès, qui se chargea de me faire 
apercevoir des fautes de langage et de me per- 
fectionner un peu. 

Une circonstance se présente naturellement 
ici de faire voir jusqu'à quel point j'étais bien 
vu dans la maison de don Rodriguès. Un jour, 
la signora Carmez, en riant avec moi, me pen- 
cha un peu la tête de côté, comme pour voir 
quelque chose. S'étant aperçue que j'avais les 
oreilles percées, elle me demanda où étaient 
mes boucles d'oreilles. Je lui dis que les soldats 
•espagnols me les avaient prises. « Ah! pauvre 
malheureux ! s'écria-t-elle » ; et aussitôt elle 
-ôta les siennes et les mit h mes oreilles, en me 
disant qu'elle en avait d'autres. J'avoue que je 
commis un mensonge en disant à la signora 
Carmez que mes boucles d'oreilles m'avaient 



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M SOUVENIRS 

été prises par les Espagnols, car, pour éviter 
que cela n'arrivât, je m'en étais défait quelque 
temps auparavant. 

La bonté de toute la famille de don Rodri- 
guès était sans égale. Il y avait dans la maison 
un pauvre aveugle qu'on avait retiré par cha- 
rité, et dont on avait soin. Ce malheureux m'avait 
pris en amitié. Lorsqu'il ne m'entendait pas, il 
me cherchait en tâtonnant ; et, lorsqu'il avait 
réussi à me trouver, il me connaissait au tou- 
cher, et s'écriait avec joie : < Ah ! le voici, ce 
cher Joseph ; je le tiens. » Cette délicatesse du 
tact me surprenait infiniment, et je me faisais 
quelquefois un jeu de me faire découvrir et 
reconnaître ainsi. 

Cependant la noire jalousie, cette passion qui 
tue celui qui en est atteint et rend malheureux 
celui qui en est l'objet, me réservait une scène 
cruelle. Un domestique de la maison, envieux des 
amitiés et de l'accueil obligeant qu'on me fai- 
sait, vint un matin me commander un ouvrage 
qu'il n'appartenait à personne de me com- 
mander. Le ton haut et brutal qu'il prit me 
choqua, et je lui répondis fièrement qu'il eût à 
se mêler de ce qui le regardait. « Fais-le, me 
dit-il en tirant son couteau, et tais-toi, ou je 
te tue. » Je ne pus me contenir plus longtemps; 



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PPfÇ^' 



D UN CAPORAL DE GRENADIERS 35 

je me saisis d'une petite hache et le menaçai 
de lui fendre la tête s'il faisait un seul pas. 
Malgré cette menace, il avançait, quand l'aveugle 
et une servante qui se trouvaient présents, 
s'opposèrent à sa fureur et parvinrent à le cal- 
mer. Quelques instants après, je trouvai par 
hasard l'épouse de don Rodriguès, à laquelle je 
déclarai qu'il me devenait désormais impossible 
de rester dans la maison. Elle parut être fort 
surprise de cette détermination, et voulut en 
apprendre la cause. Je fus obligé de lui donner 
connaissance de la scène qui venait d'arriver. 
Elle voulut en renvoyer l'auteur, mais je la 
priai de n'en rien faire, lui disant qu'il était 
plus juste et plus convenable que je partisse. 
Enfin elle me pria d'oublier le passé, et les 
excuses franches de mon agresseur, qui me serra 
la main, me déterminèrent bientôt à abandonner 
ma première résolution. Nous nous raccom- 
modâmes franchement, et tout le temps que 
je restai chez don Rodriguès, qui n'apprit même 
pas ce qui s'était passé, il ne fut plus question 
de rien de fâcheux entre nous. 

Les jours se passaient assez tranquillement 
lorsqu'à quelque temps de là il m'arriva une 
autre aventure, mais cette fois, je ne m'en tirai 
pas aussi heureusement que dans les précé- 



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36 SOUVENIRS 

dentés. Un dimanche, étant allé voir un de mes- 
camarades à l'auberge de la Posada, je m'eD 
revenais fort tranquillement, lorsqu'en passant 
sur la place, où une grande quantité de paysans 
étaient rassemblés, ainsi que c'est la coutume 
le dimanche, un soldat espagnol du régiment 
de Burgos vint à moi, et me demanda arrogam- 
ment pourquoi je portais l'aigle à mon schako; 
qu'un prisonnier ne devait pas porter cette 
marque de valeur; qu'il prétendait que je 
l'ôtasse. Après une contestation assez longue 
et assez vive, il tira son sabre, et, me présen- 
tant la pointe au corps, il me dit : « Ote cette 
plaque ou je te tue. » Comme sa menace ne 
m'intimida guère, je lui répondis en espagnol 
qu'au péril même de ma vie je n'acquiescerais 
pas à sa demande, ce que voyant, il réclama 
l'assistance des paysans; mais ceux-ci refu- 
sèrent de se mêler en rien dans cette querelle f 
et lui firent même observer, car ils me connais- 
saient bien, qu'il s'exposait en agissant ainsi 
avec moi. N'ayant voulu écouter aucune rai- 
son, une lutte s'engagea entre nous deux, et 
mon schako étant tombé pendant ce temps, il 
s'en empara, et arracha la plaque, objet de sa 
furie, sans que j'eusse le temps de l'en empê- 
cher. 11 me fallut dévorer cet affront, dont 



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mr'-- 



D UN CAPORAL DE GRENADIERS 37 

j'aurais bien voulu tirer une vengeance écla- 
tante ; mais il est bon d'observer que bien que, 
suivant la capitulation, tous les grades, depuis 
le plus élevé jusqu'au dernier, nous avions le 
droit de conserver nos armes, et que, comme 
caporal, je pouvais porter mon sabre, je ne le 
prenais habituellement pas, et cela par pru- 
dence. En cette occasion, je regrettai de ne pas 
l'avoir, car j'aurais prouvé à celui qui m'a fait 
subir cette cruelle humiliation qu'on n'insulte 
pas impunément un Français, môme prisonnier 
de guerre. 

Rentré à la maison, je trouvai l'épouse de 
don Rodriguès avec la signora Carmez. Ces 
dames, me voyant le visage décomposé par la 
colère et mon schako brisé, me demandèrent 
affectueusement la cause du trouble où j'étais ; 
je ne pus leur en cacher le motif. Aussitôt, 
ayant envoyé chercher don Rodriguès qui 
n'était pas en ce moment chez lui, elles me 
firent répéter devant lui les circonstances de 
ce qui venait de m'arriver. Celui-ci me dit : 
« Reconnaîtrais-tu bien l'individu qui t'a in- 
sulté? » Je lui répondis que oui. Sur-le-champ 
il m'emmena avec lui chez le corrégidor, afin 
de porter plainte et de connaître tous les loge- 
ments des soldats du régiment de Burgos. En 

3 



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38 SOUVENIRS 

sortant de chez lui, j'aperçus mon homme au 
détour d'une rue, et l'ayant désigné à don Ro- 
driguès, nous avançâmes sur lui et le trou- 
vâmes encore nanti de la preuve de son délit, 
car il tenait encore dans ses mains ma plaque 
qu'il avait cassée en plusieurs morceaux. Don 
Rodriguès l'ayant questionné sur le droit qu'il 
s'était arrogé de me retirer ma plaque, il ré- 
pondit qu'il avait jugé que les Français qui 
étaient h la Poibla étant prisonniers, ils 
n'avaient pas celui d'en porter, et qu'il s'était 
cru autorisé à en agir ainsi avec moi. Ces rai- 
sons ne parurent pas plausibles à don Rodri- 
guès, car après lui avoir observé que, par sa 
conduite, il s'était exposé à faire une émeute et 
à me rendre la victime des paysans s'ils ne 
m'avaient pas connu, il lui retira la plaque, me 
la remit, et lui mesura les épaules avec sa 
canne, après quoi il le mena en prison, le me- 
naçant de l'envoyer à Séville pour lui ap- 
prendre à faire des lois lui-même. Cette aven- 
ture prouve la justice de don Rodriguès, et 
combien il faisait un bon usage de l'autorité 
qu'on lui avait confiée. 

Un malheur n'arrive jamais sans l'autre; il 
en était de même pour moi des événements. 

Quelques jours après, étant obligé d'aller 



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rv. 



DDN CAPORAL DE GRENADIERS 39 

pour le service de la maison à un moulin que 
possédait don Rodriguès, j'avais pris un âne 
pour rapporter ce que j'allais chercher : étant 
arrivé au bout d'un mur qui se trouvait sur ma 
route, je fus tout h coup assailli d'une nuée de 
pierres, ce qui me força de m'arrêter tout court, 
car il n'y avait pas moyen de passer outre. Je 
ne sais, en cette occasion, à qui j'eus affaire, 
ni à combien s'élevait le nombre de mes enne- 
mis, n'ayant pu les voir; tout ce que je puis 
dire par supposition, c'est qu'il fallait qu'ils 
fussent beaucoup pour me lancer autant de 
pierres qu'ils l'ont fait, et qu'ils en eussent 
auparavant fait une prodigieuse provision, leur 
attaque ayant duré plus d'une demi-heure. 
Voyant que le chemin m'était ainsi barré, je 
pris le parti de rétrograder, ne laissant pas que 
d'avoir été atteint de quelques pierres qui, 
heureusement, ne me firent que peu de mal. 

Don Rodriguès, auquel je fis part du motif 
d'un aussi prompt retour, ne put découvrir, 
ainsi que moi, quels étaient les auteurs de ce 
guet-à pens, ni quels nouveaux ennemis j'avais 
à redouter. 11 est à croire que si, dans cette 
rencontre, j'avais continué ma route, j'eusse 
infailliblement trouvé la mort. Nous fîmes, pen- 
dant quelques jours des conjectures, à ce sujet, 



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40 SOUVENIRS 

sans pouvoir rien éclaircir; mais tout cela, joint 
aux précédentes aventures de ce genre qui 
m'étaient déjà arrivées, montre à découvert le 
caractère jaloux, haineux et vindicatif des Espa- 
gnols, et prouve que, quand il s'agit de ven- 
geance, tous les moyens sont bons pour eux. 

Un jou**, peut-être trois semaines après ce 
que je viens de raconter, don Rodriguès m'an- 
nonça que quatre cent mille Français allaient 
entrer en Espagne. Cette nouvelle me fit, bien 
certainement, plus de plaisir qu'à lui, car il ne 
me l'annonça qu'avec une apparence de tris- 
tesse que je ne pus attribuer, ainsi qu'il voulut 
me le faire croire, au chagrin qu'il avait de ce 
que bientôt je serais forcé de le quitter; cepen- 
dant, j'aime à penser qu'il en était ainsi, car 
l'amitié qu'il me portait me Je faisait aimer et 
chérir, et il était plutôt pour moi un père 
qu'un maître. 

Ce bruit commençait à prendre de la consis- 
tance, lorsque je surpris quelques paroles 
échappées à des Espagnols, dans une conversa- 
tion où ils ne croyaient pas être entendus, qui 
me laissèrent présumer qu'il existait le com- 
plot d'assassiner tous les Français prisonniers, 
le même jour et à la même heure. Cet infâme 
projet, ourdi dans l'ombre, était le résultat de 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 41 

la plus noire perfidie, et prouvait combien, à 
cette époque, la présence du roi devenait né- 
cessaire pour maîtriser les esprits remuants, 
auxquels son absence donnait tout pouvoir, et 
accordait l'impunité au crime. 

Quoi qu'il en soit, cette œuvre d'iniquité ne 
reçut point d'exécution, et les Français, appro- 
chant de plus en plus, l'espoir que nous con- 
servions d'une prochaine délivrance s'accroissait 
h mesure qu'ils avançaient ; sur ces entrefaites, 
don Rodriguès, me prenant à part, me tint ce 
discours : « Joseph, le jour de la liberté va 
luire pour toi, ainsi que pour tes compagnons. 
Quel que soit le sort qui t'attend dans ton pays, 
je t'offre de rester avec moi. Tu connais l'ami- 
tié que j'ai pour toi ; je veux faire ton bonheur, 
et, pour y travailler, je veux t' établir à Séville, 
le pays de mon épouse, et désormais te regar- 
der comme mon fils. » A cette proposition, à 
laquelle j'étais loin de m'attendre, bien que 
déjà j'eusse reçu quantité de marques de la 
bonté de don Rodriguès, je ne pus retenir mes 
larmes, et ce ne fut qu'avec peine que je pus 
lui exprimer tous le regret que j'avais de ne 
pouvoir accepter une offre aussi avantageuse 
sous tout les rapports ; cependant, me remettant 
peu à peu du trouble où il m'avait plongé, je 



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42 SOUVENIRS 

lui répondis : « Croyez, signor don Rodriguès, 
qu'il m'en coûte de refuser, dans cette circons- 
tance, ce que votre générosité vous porte h faire 
pour moi : un Français n'abandonnant pas plus 
son drapeau dans l'adversité que dans la pros- 
périté, il n'est pas en mon pouvoir d'accepter, 
malgré les grands avantages qu'il m'en revien- 
drait ; d'abord, je ne suis pas libre, ensuite j'ai 
une famille, et j'ai trop d'attachement à mes 
devoirs pour consentir, dans un moment comme 
celui-ci, à devenir, en quelque sorte, l'ennemi 
de mon pays. Il y aurait de la lâcheté à com- 
mettre une semblable action, et don Rodriguès 
ne voudrait pas que celui qu'il a honoré de son 
estime se rendît coupable d'une telle bassesse. » 
Malgré ce refus bien formel qui, à ce que je 
vis bien, le peinait intérieurement, il persista 
néanmoins, et employa tous les moyens de sé- 
duction qu'il crut pouvoir mettre utilement en 
usage ; voyant que j'étais inébranlable, il me qui tta 
<mme disant : « Eh bien, puisqu'il en est ainsi, 
n'en parlons plus, vous êtes un ingrat. » 
J'avoue que, dans cette circonstance, il m'en 
coûtait d'affliger un homme aussi bon et aussi 
humain que l'était don Rodriguès ; mais, comme 
je viens de le dire, rien au monde ne m'aurait 
fait enfreindre les lois de l'honneur. 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 43 

Le lendemain de cette conversation, mon co- 
lonel me fit demander à la Posada, pour que 
j'eusse à charger ses équipages,, attendu que 
nous devions partir, sous vingt-quatre heures, 
pour une autre destination. Ayant satisfait à 
cet ordre, je retournai à la maison de don Ro- 
driguès, tant pour lui faire mes adieux qu'à sa 
famille; il me fit dans cette entrevue de nou- 
velles instances, auxquelles j'opposai de nou- 
veaux refus, que je tâchai de rendre aussi hon- 
nêtes que possible, car, dans ma position 
envers lui, je devais chercher à cacher ce qui 
pouvait déceler le plaisir que me faisait éprou- 
ver la croyance où j'étais d'être bientôt libre. 
Enfin il parut convaincu que ses sollicitations 
seraient sans succès, et le reste de la journée 
et une partie de la nuit ayant été employés à 
bien passer le peu de temps qu'il me restait à 
être encore avec cette respectable famille, je la 
quittai le matin, non sans avoir éprouvé une 
vive émotion en leur faisant à tous mes der- 
niers adieux. 

Je puis le dire sans vanité, jamais je n'au- 
rais cru mériter autant de marques d'attache- 
ment qu'il m'en fut donné en cette occasion, et 
Ton aurait pu croire, en voyant chacun me les 
prodiguer, que j'étais un des leurs qu'un sort 



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44 SOUVENIRS 

funeste forçait à s'éloigner pour ne plus reve- 
nir. De mon côté, je n'étais pas moins attendri 
qu'eux, et ma séparation, lorsque je quittai 
mes parents pour me rendre à Lille, comme 
conscrit, ne fut pas plus touchante. 

Comme il est un terme aux émotions, comme 
à toute autre chose, le moment du d'Jpart appro- 
chant, je me rendis auprès du colonel ; je fus 
fort étonné de l'air sévère avec lequel il me 
reçut. Ne sachant à quoi en attribuer la cause, 
je me hasardai à lui demander en quoi je pou- 
vais lui avoir déplu, et, après m'avoir fixé avec 
des regards où se peignait le mépris, il me dit : 
« Je ne vous aurais jamais cru capable de ce 
que je viens d'apprendre de vous : don Ro- 
driguès, qui sort d'ici, vient de m'annoncer 
que vous consentiriez à rester chez lui si je 
vous en accordais la permission. Comme vous 
paraissez oublier que vous êtes Français, je 
n'en ai point à vous accorder; vous êtes par- 
faitement le maître de faire ce que vous vou- 
drez, vous êtes libre : ce dont je suis fâché 
seulement, c'est que ce soit un homme que 
je croyais digne de mon affection, qui se soit 
rendu coupable d'une semblable action. » 

Au premier abord, j'eus peine à croire que 
ces paroles s'adressassent à moi ; mais me 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 45 

rappelant la scène de la veille avec don Rodri- 
guès, je vis de suite que celui-ci avait voulu 
tenter un dernier effort auprès du colonel. 
Pour me justifier, je lui racontai la conversa- 
tion que j'avais eue avec mon ancien patron à 
ce sujet, ce qui parut le convaincre de mon 
innocence; mais comme une partie de l'état - 
major était présent à cette accusation, je dési- 
rais que ma justification acquît un degré d'au- 
thenticité que don Rodriguès seul pouvait lui 
donner; je priai donc M. Molart, mon colonel, 
de vouloir bien l'envoyer chercher, ce qu'il ne 
voulait pas, disait-il, parce qu'il était certain, 
d'après mes explications, de n'avoir rien à me 
reprocher : ayant insisté, don Rodriguès arriva, 
et il n'eut pas plutôt appris qu'un pareil soup- 
çon avait plané sur moi, qu'il s'empressa, par 
le récit exact de ma conduite, de détruire toute 
impression fâcheuse à ma réputation. 

Après cette démarche de don Rodriguès, qui 
me rendait honteux par les éloges sans nombre 
qu'il ne cessait de faire de moi, voulant y mettre 
un terme, étant au moment du départ, je 
m'approchai de lui, et, l'ayant remercié, j'allais 
le saluer, comme cela se pratique en Espagne, 
c'est-à-dire qu'on n'y a pas l'habitude de s'em- 
brasser, lorsque m'ouvrant ses bras, il me dit : 

3* 



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46 SOUVENIRS 

« N'es-tu pas un de mes enfants? viens donc 
sur mon cœur. » Je m'y précipitai aussitôt, et, 
l'embrassant cordialement, je lui exprimai 
encore une fois ma reconnaissance, et lui renou- 
velai l'assurance que je conserverais un éternel 
souvenir de ses bontés. Après quoi nous nous 
quittâmes, hélas! pour ne plus nous revoir. 

Je pourrais dire qu'en ce moment il ne fallait 
rien moins que l'idée d'une prompte rentrée en 
France, pour tempérer le chagrin que j'éprou- 
vais de quitter don Rodriguès, idée que cha- 
cun partageait, mais qui par la suite ne fut 
pas de longue durée, car, loin de nous rendre 
à la liberté, les Espagnols nous réservaient le 
plus dur esclavage. 

L'on nous dirigea sur Auxonna, et l'on nous 
y fit séjourner pendant sept ou huit jours, pour 
y attendre l'arrivée des officiers et prisonniers 
de la deuxième division qui devaient se réunir 
à nous. Aussitôt qu'ils nous eurent rejoints, 
Ton nous lit remettre en route pour nous em- 
barquer; mais il était dit que nous essuie- 
rions encore les effets de la haine des Espagnols : 
une grande quantité de paysans des villages 
environnants s'étant réunis, tous, jusqu'aux 
femmes et aux enfants, nous assaillirent, dès 
qu'ils nous virent en marche, par une grêle 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 47 

de pierres à laquelle ils joignirent les plus 
horribles imprécations contre les Français, le 
tout accompagné des cris de : Vive Ferdi- 
nando VII! Vive V Espagne ! Abbaco Napoleone! 
Notre escorte, qui était composée de la garde 
bourgeoise et d'une cinquantaine de soldats, ce 
qui n'était pas suffisant pour arrêter les dé- 
sordres de cette populace effrénée qui ne respi- 
rait que la vengeance, si je puis m'exprimer 
ainsi; car quel était notre crime envers eux? 
Instruments du pouvoir, n'étions-nous pas déjà 
assez malheureux d'être prisonniers, sans avoir 
encore à subir les insultes de gens qui 
agissaient sans discernement, de gens enfin 
qui, n'écoutant que l'impulsion que leur don- 
nait un faux patriotisme, sacrifiaient tout à un 
vain fantôme. 

Dans chaque endroit par où nous passions, 
nous avions à éprouver le même traitement, et 
à chaque instant nous avions à craindre d'être 
massacrés, la foule de nos ennemis grossissant 
au lieu de diminuer. Pour comble de malheur, 
nous arrivâmes devant une ville auprès de la- 
quelle nous devions seulement passer; soit 
mauvaise intention de notre escorte, soit tout 
autre motif, on nous la fit traverser : nous n'y 
fûmes pas plutôt entrés, que les scènes qu'on 



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--;-**>-£ J^VH 



48 SOUVENIRS 

nous avait faites pendant la route se renouve- 
lèrent avec plus de furie ; l'acharnement contre 
nous était à son comble ; mais cette fois comme 
nous avions tous nos sabres, nous étions déci- 
dés à repousser la force par la force, et à ne 
plus supporter d'aussi humiliantes vexations. 
Dans cette circonstance, notre colonel nous 
donna l'exemple ; il était si furieux, qu'il jura 
de passer son sabre au travers du corps du pre- 
mier qui avancerait, ce qui leur en imposa : 
entraînés par l'exemple, nous marchâmes en 
colonne serrée, afin de ne nous pas laisser sépa- 
rer par cette armée de forcenés, qui n'auraient 
pas manqué de profiter des avantages que nous 
leur aurions livrés. Cependant un de nos officiers 
ayant eu l'imprudence de s'écarter, se vit tout 
à coup entouré par plus de trois cents individus, 
et obligé, pour sauver sa vie de crier viva 
VEspana! viva le Rey ! d'autres, et ce nombre 
fut encore assez grand, étant restés en arrière 
de la colonne, furent inhumainement assas- 
sinés. 

Il serait trop long de rapporter à combien 
d'excès se portèrent ces misérables envers nous, 
et jusqu'à quel point ils poussèrent l'audace. 
L'épouse de notre colonel, qui était enfermée 
dans sa voiture avec son fils, quoiqu'elle fût 



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m 



D UN CAPORAL DE GRENADIERS 49 

escortée, ne fut pas exemple de leurs insultes ; 
ils allèrent même jusqu'à la contraindre de des- 
cendre pour vérifier les coffres, qui heureuse- 
ment ne contenaient rien qui pût donner 
matière à réclamations de leur part, car ils ne 
cherchaient qu'à nous trouver en défaut, pour 
avoir occasion d'exercer leur malveillance. 

Nous en fûmes cependant quittes à meilleur 
marché que nous ne l'avions d'abord espéré, 
car, après nous avoir poursuivis jusqu'à une 
portée de fusil au-delà de la ville, ils nous 
abandonnèrent en partie, ce qui nous permit de 
continuer notre route un peu plus tranquille- 
ment; mais malgré cela, nous n'osâmes pas 
nous arrêter pour boire à une fontaine qui se 
trouva sur notre route, bien que nous mour- 
rions de soif, car cela n'eût pas manqué de 
mettre le désordre parmi nous, et d'augmenter 
le nombre des victimes. 

Après avoir rapporté ces traits de cruauté, 
il est juste que, pour en adoucir l'horreur, je 
rende hommage à la vérité, et que je cite un 
fait qui honore celui qui en est l'auteur : un 
des officiers qui commandaient l'escorte, voyant 
les souffrances que nous faisait endurer la soif, 
permit à quelques Espagnols de nous apporter 
de l'eau dans les endroits où nous faisions 



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50 SOUVENIRS 

halte; mais comme ceux-ci, profitant de notre 
situation, nous la vendaient ce qu'ils voulaient, 
il les taxa, et un d'eux s'élant permis d'exiger 
plus qu'il ne lui était accordé, il le chassa du 
camp à coups de plat de sabre, et lui intima 
l'ordre de n'y plus reparaître. Cet exemple pro- 
duisit un bon effet, et empêcha les autres de 
nous rançonner comme ils le faisaient aupa- 
ravant. 

Il était dit que nous éprouverions dans notre 
route tous les désagréments, et qu'aussitôt une 
mauvaise affaire passée, une autre surviendrait. 
Le lendemain du jour où nous avions été si 
bien poursuivis, comme nous venions de nous 
remettre en marche, nous vîmes venir à notre 
rencontre un cavalier armé d'un sabre et d'un 
fusil ; tout en lui annonçait un homme dont 
l'esprit était dérangé, car aussitôt qu'il nous 
eut joint, il brandit son sabre, et semblait vou- 
loir à lui seul nous tuer tous, et telle était son 
idée, car, ayant été arrêté, il répondit à ceux 
qui l'interrogeaient sur ce qui pouvait le por- 
ter à agir ainsi, qu'il venait pour tuer tous les 
Français, et que nous n'ayons pas à avancer 
davantage, attendu qu'on nous attendait h la ville 
prochaine pour nous égorger. 

Malgré qu'on ne dût faire aucun cas d'une 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 51 

nouvelle aussi peu vraisemblable, eu égard au 
personnage de qui elle venait, cela ne laissa 
pas que de jeter l'alarme parmi nous, qui sa- 
vions ce qu'on pouvait attendre du caractère 
espagnol; et, en attendant qu'on eût pris des 
renseignements sur ce qu'on pouvait avoir à 
redouter dans cette circonstance, on arrêta le 
nouveau Don Quichotte, et, sur-le-champ, celui 
qui commandait en chef l'escorte envoya à la 
ville, qui se trouvait à une lieue de là, vérifier 
la nouvelle, qui n'était rien moins que véri- 
table : la seule chose qu'il y eût de vrai, c'est 
que dans cette ville, comme partout, nous 
étions exécrés, et il est à présumer que, sans 
la crainte où ils étaient que les 400.000 Français 
dont on annonçait l'approche n'usassent de 
représailles, il aurait pu fort bien se faire que, 
nous eussions trouvé notre tombeau en Anda- 
lousie. 

Après avoir couché dans cette ville, sans qu'il 
nous arrivât rien de fâcheux, nous nous diri- 
geâmes sur Xérès, où nous fûmes reçus parles 
principaux habitants, au nombre desquels était 
le supérieur d'un couvent, qui, ayant adressé 
la parole à mon colonel, il s'ensuivit une con- 
versation, dans laquelle celui-ci apprit que le 
révérend Père se trouvait tout justement être 



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52 SOUVENIRS 

du même pays que son épouse : cette rencontre 
lui fut d'un très grand avantage, ainsi qu'à moi, 
qui avais l'honneur de ne le pas quitter, car, 
par son entremise, le colonel et sa famille 
obtinrent le meilleur logement de la ville, et 
par la suite, comme on le verra, il lui procura 
sa liberté. 

Nous devions passer quelque temps à Xérès, 
et nous y aurions fait notre séjour assez agréa- 
blement, sans de nouvelles tracasseries qu'on 
nous fit éprouver ; mais cette fois ce n'était pas 
à nous personnellement qu'on en voulait: il 
s'agissait seulement de nous faire restituer ce 
que nous pouvions avoir en possession, tant en 
or et argent d'Espagne, qu'en autres objets. 
Cet ordre, qui arriva au moment où on y pen- 
sait le moins, et qui fut aussitôt exécuté, fit que 
beaucoup se virent dépouillés de ce qu'ils 
regardaient comme leur légitime propriété ; 
tous, officiers et soldats, sans avoir eu le temps 
de faire nos préparatifs, nous fûmes obligés de 
subir la visite des fouilleurs, qui, dans cette 
circonstance, étendirent leurs recherches dans 
les endroits les plus cachés, et il n'y eut d'heu- 
reux dans tout cela que ceux qui eurent la 
présence d'esprit d'avaler l'or qu'ils avaient; 
les autres ne purent rien sauver, même ceux 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 53 

qui avaient caché leur avoir dans les doublures 
de leurs habits, dans leurs boutons, et entre 
les semelles de leurs souliers; tout fut décou- 
vert, et ce qui venait de la flûte retourna au 
tambour. 

Les dames ne furent pas dispensées de cette 
opération, et il fallut qu'elles s'y soumissent ; 
seulement, comme la décence ne permettait pas 
qu'on la poussât aussi loin qu'on l'avait fait 
à notre égard, plusieurs parvinrent à soustraire 
à l'œil vigilant de ceux qui faisaient cette visite 
d'assez fortes sommes et mêmes des bijoux de 
prix. 

Grâce aux soins que l'on prit de nous débar- 
rasser de ce qui pouvait charger nos poches, 
nous étions tous à peu près très légers quand il 
fallut quitter Xérès pour nous rendre à l'île 
Léon, car on ne nous avait laissé que l'argent de 
notre pays ; Dieu sait que nous n'en avions 
guère, et que nous ne connaissions pas l'em- 
barras des richesses. Au reste, peu nous impor- 
tait; nous croyions bientôt rentrer en France, 
et cette pensée était la seule qui nous charmait, 
ce qui ne contribua pas peu à nous faire sup- 
porter le chagrin de la perte qu'on nous avait 
fait éprouver en nous dévalisant. Arrivés à 
l'île Léon, on nous logea dans la caserne Saint- 



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54 SOUVENIRS 

Charles; nous étions, y comprises les troupes 
qui se trouvaient dans la ville, 25.000 pri- 
sonniers, qui se composaient des première, 
deuxième et troisième divisions, et d'environ 
5.000 marins, tant de la garde que des vais- 
seaux de ligne, qui avaient été faits prisonniers 
à la suite d'un combat naval qui avait été livré 
devant Cadix. Ces braves, après avoir fait des 
prodiges de valeur pendant trois jours, avaient 
été forcés de se rendre, et comptaient, comme 
nous, voir bientôt finir leur captivité. Ce rêve 
de bonheur fut de courte durée, et tout ce que 
nous avions souffert jusqu'alors n'était rien en 
comparaison du sort qui nous était réservé; nous 
devions être enterrés vivants sur les pontons. 
Comment peindre ce que nous éprouvâmes, 
quand, après trois semaines de séjour dans 
l'île Léon, on nous mit sur les pontons? Ma 
plume se refuse à retracer notre douleur; 
notre sort à venir nous était dévoilé, et la 
misère, sous les traits les plus hideux, se pré- 
sentait à nos yeux. Hélas! je puis dire, c'est 
ici que commença l'époque la plus cruelle de 
ma vie. En effet, qu'on se figure 1.800 à 
2.000 infortunés entassés sur chaque ponton, et 
l'on aura une idée des malheurs qui nous 
attendaient. 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 55 

Avant d'entrer dans ce détail, je dois faire 
connaître de quelle manière on procéda à notre 
arrangement sur les pontons, afin de mettre le 
lecteur à portée de juger de notre situation et 
Tétendue de nos maux pendant le temps que 
nous y sommes restés ; je commencerai donc 
par la Castille : ce ponton avait été désigné 
pour recevoir les officiers de tous grades au 
nombre d'à peu près quatre cents. Mon colo- 
nel ayant obtenu, par la protection du supérieur 
du couvent de moines dont j'ai déjà parlé, la 
faveur de rester en ville, j'eus la satisfaction de 
le voir échapper au sort commun ; mais comme 
il ne lui était permis de garder qui que ce soit 
avec lui, j'eus, en même temps, la douleur 
d'être obligé de le quitter; cependant, à sa 
recommandation, j'obtins de passer sur la Cas- 
tille, en qualité de domestique, dont je n'avais 
que le nom, nos officiers, bien qVon leur eût 
accordé d'avoir un homme pour sept, n'ayant 
pas de quoi les occuper tous. 

Mon colonel, en me quittant, m'avait donné 
des preuves de sa générosité en me remet- 
tant vingt-cinq francs. Cette somme, qui pou- 
vait me procurer quelques douceurs pendant 
ma captivité, n'était pas assez forte pour me 
mener bien loirï; aussi, réfléchissant de quelle 



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56 SOUVENIRS 

manière je remploierais pour qu'elle fructifiât 
entre mes mains, il me vint à l'idée de me 
mettre blanchisseur : cette profession, toute 
nouvelle pour moi, devait, à ce que je pensais, 
améliorer de beaucoup ma position, attendu 
que je n'avais pas à craindre la concurrence, 
puisqu'il n'y avait pas de femme sur le ponton, 
et que, d'un autre côté, aucun de ceux qui s'y 
trouvaient avec moi ne possédait les moyens 
d'exercer cet état; enfin, après avoir bien pesé 
toutes les chances de mon entreprise, je me 
hasardai de demander l'autorisation qui m'était 
nécessaire; elle ne se fit pas attendre, car cha- 
cun ressentait, plus ou moins, les effets de la 
malpropreté, et c'était à qui me donnerait du 
linge. Comme je ne pouvais faire tout à moi 
seul, je fus forcé de prendre deux aides avec 
moi, que je payais vingt sous par jour. Dans 
les premiers temps, je fus un peu embarrassé ; 
mais je me mis assez promptement au fait, et 
bientôt mon établissement fut en pleine vigueur. 
Outre le prix du blanchissage, chacun me don- 
nait une portion de sa ration d'eau douce, et 
avec cela je me trouvais en état d'exploiter 
mon entreprise et de faire assez bien mes 
affaires, ayant le soin, autant que possible, de 
contenter tout le monde. 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 57 

Mon industrie avait stimulé l'activité des 
autres, et c'était à qui s'imaginerait quelque 
expédieût pour gagner de l'argent; et si cela 
eût duré, nous eussions eu sur les pontons à 
peu près toutes les commodités de la vie ; on 
y avait établi un restaurant et môme un café. 

Mais la fatalité et le malheur qui ne se las- 
saient pas de nous poursuivre renversèrent 
tous nos projets : il y avait à peu près six 
semaines que les choses en étaient là, et que, 
par tout ce qui était en notre pouvoir, nous 
cherchions à rendre notre captivité moins pé- 
nible, quand tout à coup une maladie épidé- 
mique se manifesta sur les pontons : sur le 
nôtre, je fus un des premiers atteint et obligé 
d'abandonner à d'autres mon fonds de blanchis- 
seur, qui prospérait de jour en jour, car il n'y 
avait pas moyen de rester sur les pontons aus- 
sitôt que les symptômes de cette maladie se 
manifestaient, et ceux sur lesquels ils se carac- 
térisaient avaient à peine le temps de se recon- 
naître. Pour ma part, au moment où ils se 
déclarèrent en moi, je crus être frappé de la 
foudre, et tombai sans connaissance à la ren- 
verse ; je ne sais combien de temps dura mon 
évanouissement, mais il faut qu'il ait été bien 
long, puisque, lorsque j'en sortis, je me trouvai 



58 SOUVENIRS 

dans un hôpital situé au bord de la mer, à 
une demi-lieue de Cadix. 

Il est à présumer que je n'aurais infaillible- 
ment pas résisté à la force du mal sans les 
prompts secours et les soins qui me furent pro- 
digués, car chaque jour il en mourait dix, vingt 
et quelquefois trente. Tous les matins, il y 
avait des bateliers espagnols qui venaient cher- 
cher sur les pontons les cadavres de ceux qui 
avaient succombé ; on les attachait par chape- 
lets aux bateaux avec des cordes, et on les traî- 
nait ainsi jusqu'au rivage opposé, où des 
hommes étaient sans cesse occupés à les en- 
terrer. 

Après avoir passé vingt jours à l'hôpital, j'en 
sortis en pleine convalescence; mais il me fut 
impossible, malgré mes réclamations, de ren- 
trer sur le ponton des officiers ; il fallut me rési- 
gner à passer sur le Terrible. Hélas! ce nom 
désignait assez le sort qui m'y attendait et que 
j'étais appelé à partager avec mes infortunés 
compagnons. La misère la plus affreuse y 
régnait dans toute son étendue, et je ne puis, 
sans frémir, retracer les tourments qu'on y 
endurait. 

Qu'on se représente, en effet, dix-huit cents 
malheureux entassés pêle-mêle sur quelques 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS S9 

brins de paille, croupissant dans la malpro- 
pr été, rongés par la vermine, et atteints presque 
tous de la gale et d'autres maladies non moins 
cruelles : eh bien, Ton aura encore qu'une faible 
idée de ce triste séjour. Nous avions, en outre, à 
supporter des privations de tout genre : nos 
bourreaux prenaient plaisir de nous laisser 
mourir de faim et de soif ; les trois quarts du 
temps, quand nous étions approvisionnés de 
légumes, Ton ne nous donnait pas de bois pour 
les faire cuire ; d'autres fois, quand nous avions 
l'un et l'autre, ils nous laissaient manquer d'eau; 
enfin, bien souvent nous sommes restés trois et 
quatre jours à attendre de l'eau, et lorsqu'on 
nous la distribuait, nos provisions étaient cor- 
rompues, et nous nous trouvions réduits à ne 
manger que des aliments gâtés qui engen- 
draient des maladies mortelles, qui ravageaient 
tous les jours à peu près une quarantaine d'in- 
dividus sur chaque ponton, de manière que si 
cela eût duré encore longtemps, pas un de nous 
n'aurait échappé. 

Il m'en coûte bien certainement de rappeler 
toutes les atrocités dont nous fûmes victimes; 
mon cœur saigne encore au souvenir de tant 
d'inhumanité, et ma plume se refuse à retracer 
tout ce dont mes yeux furent témoins; peut- 



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60 SOUVENIRS 

être aurait-on peine à y ajouter foi, et cepen- 
dant ce ne serait que la trop exacte vérité. Dans 
cette occurrence, maintenant que l'Espagne est 
Talliée de la France, il est de mon devoir de 
jeter un voile sur le reste; ceux qui se sont ren- 
dus coupables de tant de cruautés envers nous, 
n'étaient bien sûrement pas des sujets attachés 
au roi, car autrement ils auraient cherché, mal- 
gré son absence, à lui mériter notre reconnais- 
sance par de meilleurs traitements. 

Avant de terminer le récit des souffrances que 
nous eûmes à essuyer sur les pontons, je ne 
puis passer sous silence une circonstance qui 
ne contribua pas peu à les augmenter : je veux 
parler des vols que beaucoup d'entre nous 
commettaient, et il est vrai de dire que la mi- 
sère les rendait en quelque sorte excusables. 
Cependant leurs larcins étaient plus que répré- 
hensibles, puisqu'ils avaient pour but de priver 
leurs camarades de leur subsistance, et, par 
conséquent, de les mettre dans la triste néces- 
sité de se passer de ce qui bien souvent pouvait 
leur sauver la vie ; malgré tout, cette conduite 
n'était pas tolérée, et il s'en fallait môme de 
beaucoup; car ceux qu'on prenait sur le fait, 
ou contre lesquels on pouvait avoir d'assez 
fortes présomptions pour les convaincre de 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS CI 

leurs fautes, étaient sévèrement punis : une 
correction de cinquante coups de savate, et de 
cent coups en cas de récidive, était le châti- 
ment qui leur était réservé, et il y en eut 
quelquefois qui, après avoir souffert cette 
peine encore plus infamante que cruelle, périrent 
deux ou trois jours après. Quand la faute se 
renouvelait et qu'on avait déjà subi deux fois 
ce genre de supplice, on hissait le coupable en 
haut d'un mât, après l'avoir attaché dessous les 
bras, et il restait ainsi suspendu à l'ardeur d un 
soleil brûlant pendant une heure. Dans ce 
cas, il n'était pas rare d'en voir qui ne pou- 
vaient supporter cette punition qui, toute 
sévère qu'elle était, devenait nécessaire pour 
effrayer ceux qui auraient eu la pensée de les 
imiter. 

Nous étions dans cette déplorable situation, 
lorsque l'ordre de notre départ étant arrivé, on 
approvisionna à la hâte vingt-sept bâtiments 
qu'on numérota depuis les numéros 1 jusqu'à 27, 
et l'on embarqua sur ces vaisseaux tous les 
hommes que l'on put y mettre ; nous étions 
tous fort gais, car nous étions dans la persua- 
tion que quand nous serions arrivés à l'île 
Mayorque, nous nous serions rembarques pour 
rentrer en France. Hélas! à cette époque, nous 

4 



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62 SOUVENIRS 

étions loin de prévoir les nouveaux malheurs 
qui allaient fondre sur nous. 

Il n'y avait pas huit jours que nous étions en 
mer, lorsque nous fûmes surpris, après avoir 
passé le détroit de Gibraltar, par une tempête 
tellement violente, que tous nos bâtiments 
furent séparés et obligés de se retirer, les uns h 
Malaga, les autres à Alicante et à Gibraltar. 
Le numéro 2, sur lequel j'étais, fut le plus mal- 
traité ; il faisait eau de tous côtés, et les 
pompes ne suffisaient pas pour retirer celle qui 
s'introduisait à chaque instant dans le bâtiment; 
nous étions dans un état si pitoyable, que les 
marins eux-mêmes poussaient des cris lamen- 
tables qui nous effrayaient encore davantage. 
Enfin, après avoir été le jouet des flots presque 
toute la journée, noire vaisseau heurta contre 
un écueil avec un craquement épouvantable qui 
nous fit croire que c'était notre dernière heure; 
heureusement qu'en ce moment tout l'équipage, 
rivalisant d'efforts, exécuta une manœuvre qui 
nous sauva, car c'était fini de nous si nous 
n'étions parvenus à entrer dans la rade de 
Gibraltar. 

Toute la nuit fut employée à vider l'eau qui 
était dans le vaisseau et qui l'aurait infaillible- 
ment fait couler à fond, et il lui fallait, d'ail- 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 63 

leurs, faire de grandes réparations pour qu'on 
pût le remettre en mer : les voiles, les mâts, 
tout était endommagé, ce qui nous obligea de 
rester dix jouf s à Gibraltar. 

Les travaux étant terminés, nous rejoignîmes 
en mer, les autres bâtiments qui n'avaient pas 
moins souffert que nous, et nous continuâmes 
notre route pour notre destination, escortés par 
deux frégates, Tune anglaise et l'autre espa- 
gnole. Pendant le trajet, le bâtiment numéro 9, 
monté principalement par des marins de la Garde 
impériale, se révolta contre les marins espagnols, 
dont ils parvinrent à se rendre maîtres, et les 
enfermèrent à fond de cale. Ils avaient choisi la 
nuit pour faire ce coup hardi, et avaient telle- 
ment bien pris leurs mesures, qu'à la pointe 
du jour ils étaient déjà loin de nous ; mais, 
malheureusement pour eux, les frégates s'étant 
aperçues qu'il manquait un bâtiment, le temps 
étant fort beau, on ne larda pas à le découvrir, 
à l'aide de leurs longues- vues, mais à une dis- 
tance très éloignée. Comme il n'était pas bon 
voilier, une des frégates se mit à sa poursuite, 
l'atteignit, et, au bout de deux jours, le ramena 
à sa suite, attaché avec de gros câbles, pour 
l'humilier, le laissant ainsi tout le reste du 
voyage, qui dura encore cinq jours. 



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64 SOUVENIRS 

Nous trouvâmes, à notre arrivée à Mayorque, 
cinq bâtiments de transport, montés de 
500 hommes chacun; comme nous étions de 
beaucoup supérieurs en nombre, on tira au sort 
pour savoir ceux qui seraient échangés, et le 
bâtiment sur lequel j'étais se trouva du nombre 
des élus; mais comme la convention portait 
que la France commencerait par rendre les 
prisonniers qu'elle avait, il est à croire qu'elle 
n'a pu remplir cette condition, car, malgré que 
nous fussions prêts à partir, nous ne reçûmes 
pas la permission de le faire, et nous ne sen- 
tîmes naître l'espoir d'être libres que pour nous 
voir encore plus malheureux que ceux que le 
sort n'avait pas désignés. 

Cependant nous n'avions pas encore perdu 
toute espérance, quand un matin, jour à jamais 
mémorable, une frégate apporta la triste nou- 
velle qu'il n'y avait plus d'échange. Qu'on juge 
du désespoir qu'elle nous fit éprouver; il faut 
avoir été dans une position analogue à la nôtre, 
et avoir vu la porte de sa prison ouverte, et 
être tout à coup chargé de fers qui empêchent 
d'en profiter. 

Comme notre nombre était trop considérable 
pour que nous pussions rester à Mayorque, on 
décida que nous serions envoyés à l'île de Cabrera. 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 65 

Nul doute que ceux qui la choisirent pour le 
lieu de notre captivité, n'aient eu l'intention de 
la voir devenir notre tombeau ; car comment 
penser que des hommes puissent longtemps 
résister aux maux qui nous y attendaient. 

Nous arrivâmes devant Cabrera le 5 mai 1809, 
après une navigation de trente-six jours par un 
temps totalement mauvais, et ce fut au milieu 
de la nuit qu'on nous débarqua. Qu'on se figure 
7.000 infortunés presque nus, abandonnés dans 
une île jadis déserte; qu'on se représente aussi 
un lieu couvert en partie de bois et de rochers, 
et où la nature semble à regret avoir permis 
en d'autres endroits à la terre de produire 
quelques brins d'herbes que le soleil ne tardait 
pas à brûler par son ardeur, voilà le lieu que 
les Espagnols avaient choisi pour y reléguer 
leurs prisonniers, tandis qu'en France ceux qu'on 
leur avait faits n'avaient à regretter que leur 
liberté. 

Nos arrangements pour la nuit furent bien- 
tôt faits ; nous n'avions que la terre pour nous 
reposer, et chacun prit son parti, espérant que 
le lendemain il trouverait au moins un lieu où 
il pourrait se mettre à l'abri de l'humuîité des 
nuils, et se garantir pendant le jour des rayons 
brûlants du soleil. Hélas! cet espoir devait 

4* 



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66 SOUVENIRS 

encore être trompé, et notre réveil nous ap- 
prendre toute Tétendue de notre malheur. 

Avant d'entrer dans un plus grand détail du 
lieu où nous étions, je dois rapporter ici une 
singularité qui frappa nos yeux aussitôt que 
l'aurore parut : l'endroit que nous occupions 
était couvert de lézards de notre pays, et en si 
grande quantité, que nous n'aurions pu faire 
un pas sans en écraser beaucoup; du reste, ils 
ne paraissaient pas avoir peur de nous, car ils 
couraient sur nos corps et sur nos visages, 
et semblaient même se réjouir de notre 
arrivée. 

Pour être plus exact dans la description de 
l'île, je crois ne pouvoir mieux faire que d'em- 
prunter quelques détails à la dissertation topo- 
graphique qu'en a donnée le docteur Thiilaye, 
chirurgien attaché à l'état-major du général 
Moncey, fait prisonnier avec nous à l'époque 
de la capitulation de Baylen, et qui pendant 
quatorze mois a partagé noire captivité. 

Cabrera, la plus petite des îles Baléares, est 
assez élevée ; elle peut avoir une lieue environ 
du sud à l'ouest, autant du nord à l'est, et à peu 
près trois quarts de lieue de l'eht à l'ouest. Elle 
est située au sud de May orque, dont elle est 
éloignée d'environ sept lieues. Sa latitude est 



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igmn»;'\*. 



D CN CAPORAL DE GRENADIERS 67 

de 39° 7' 30", et sa longitude de 0°40' 5" à l'est 
de Paris. 

Cette île, qui doit son nom à la quantité de 
chèvres que les Mayorquains y nourrissaient, 
est inhabitée et inculte. Une espèce de château, 
tombant en ruine, qu'on appelle fort, et où Ton 
peut loger une trentaine de soldats, est la seule 
habitation qu'on y remarque; plusieurs grottes, 
creusées naturellement dans les rochers, offrent 
des retraites aux équipages de vaisseaux que 
les bourrasques forcent de relâcher dans 111e. 
Quant au sol, il est en partie formé de rochers 
escarpés, entre lesquels existent des portions de 
terrain qui seraient susceptibles d'être culti- 
vées, mais abandonnées sans doute par la même 
raison qui rend si imparfaite la culture des 
autres îles. Au nord de Cabrera, est un goulet 
situé en face de Mayorque ; il sert d'entrée à 
un bassin profond et très étendu, dans lequel 
les bâtiments, même de moyenne force, trouvent 
un refuge assuré pendant les orages. La terre 
végétale est peu abondante, légère, et le sable 
s'y trouve en assez grande quantité. 

La température est, en général, fort modérée, 
et pendant le mois de janvier, qui paraît être 
le plus froid de l'année, j'ai vu plusieurs de 
mes compagnons d'infortune se baigner dans 



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68 SOUVENIRS 

la mer, et moi-même je les ai imités sans en être 
incommodé. 

Étant en partie abrité par les rochers escar- 
pés qui l'environnent de toutes parts, Cabrera 
est moins exposée que les autres îles. Les orages 
y sont peu fréquents et il y pleut très rare 
ment; mais quand cela arrive, la quantité 
d'eau qui tombe est extrêmement abondante, et 
les torrents qui se précipitent sur le flanc des 
rochers entraînent tous les obstacles qu'ils ren- 
contrent. 

Comme les bâtiments qui nous avaient amenés 
étaient approvisionnés, on nous distribua des 
vivres pour trois jours ; ils consistaient en bis- 
cuit, riz, vermicelle, lard et pain. Ces rations, 
quoique très faibles, auraient pu suffire h tous 
si Ton en avait fait régulièrement les distribu- 
tions; mais il y en avait toujours qui, par leur 
peu de ménagement, se trouvaient réduits, quand 
on nous faisait éprouver du retard, à mendier 
auprès de leurs camarades, plus ménagers qu'eux 
de quoi les empêcher de mourir de faim. Comme 
nous étions tous à peu près aussi malheureux 
les uns que les autres, ce n'était bien souvent 
qu'à titre de prêt qu'on faisait ces sortes de gé- 
nérosités, de manière que ceux qui étaient for- 
cés, par le besoin, à y avoir recours une fois, 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 69 

se trouvaient par la suite dans la triste néces- 
sité de ne plus vivre que d'emprunt, ayant à 
rendre ce qu'ils recevaient. 

J'ai dit plus haut que nous espérions trouver 
un lieu plus commode pour nous abriter que 
celui où Ton nous avait débarqués ; en effet, tout le 
monde se mit en route pour aller à la découverte 
et nous trouvâmes sur une colline, en face du 
port, un carré de blé assez grand pour y établir 
quelques barraques pour nous coucher, en atten- 
dant que nous ayons avisé aux moyens de nous 
en construire d'autres, ce qui n'était pas très 
facile, n'ayant aucun outil, ni même ce qui était 
le plus nécessaire pour les commencer; néan- 
moins, comme la nécessité rend industrieux 
l'homme le moins intelligent, plus tard notre 
colonie fut couverte de maisons, si l'on peut 
appeler ainsi de misérables cabanes couvertes 
de branches d'arbres entrelacées les unes dans les 
autres. 

On sera sans doute étonné que nous ayons trouvé 
du blé dans l'île ; nous-mêmes en fûmes surpris, et 
nous dûmes penser qu'il avait été semé par ceux 
qui, avant nous, habitaient Cabrera : ces individus 
étaient des pâtres qui gardaient destroupeauxde 
chèvres; probablement qu'on les obligea de 
s'embarquer brusquement, car nous trouvâmes 



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70 SOUVENIRS 

quelques-unes de ces chèvres qui nous auraient 
été par la suite un grand secours, si nous avions 
pu attendre qu'elles se propageassent. Un âne, 
qui était aussi resté dans l'île, devint notre pro- 
priété; et après nous avoir rendu de grands 
services de son vivant, il servit à prolonger notre 
existence par sa mort. 

Nousnous étionsétablis le plusprès du fort qu'il 
nous fût possible : les uns sur la colline en face, 
les autres sur les deux collines de droite et de 
gauche ; et pour nous garantir du soleil pendant 
le jour, nous nous étions formé des espèces de 
huttes avec des feuillages que nous avions été 
couper dans les bois, maià cela ne nous préser- 
vait pas toujours des pluies qui souvent étaient 
très fortes. Comme on nous avait fait croire, 
lorsqu'on nous amena à Cabrera, que ce n'était 
point pour faire quarantaine, nousnous conten- 
tions de ce faible abri, dans l'espoir où nous 
étions de sortir bientôt de ce maudit lieu. 

Il y avait dans l'île une fontaine d'eau douce 
qui coulait dans le fond d'un rocher voûté; on 
y arrivait par une espèce de baie d'environ six 
pieds de haut sur trois de large, au bout de la- 
quelle était un escalier taillé dans le roc qui 
conduisait à un réservoir recevant les eaux qui 
filtraient à travers le rocher; mais cette fontaine 



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d'un CAPORAL DE GRENADIERS 71 

était remplie de pierres et de saletés qui en 
rendaient les eaux dégoûtantes, quoique par 
leur nature elles fussent fort bonnes. 

Comme elle était située au pied d'une mon- 
tagne, j'avais choisi cet endroit pour établir ma 
demeure,croyant par là ne jamais manquer d'eau ; 
mais je fus trompé dans mon attente, car elle 
était tellement assiégée tout le long du jour par 
mes camarades, que bien souvent, faute d'aller 
faire ma provision pendant la nuit, j'ai ressenti 
comme eux les horreurs de la soif. 

Au bout de trois ou quatre mois, voyant 
qu'on ne nous échangeait pas et qu'il n'en était 
même pas question, nous nous mîmes, avec le 
chagrin dans l'âme, à construire de nouvelles 
baraques en bois, assez grandes pour contenir 
de quatre à six personnes, et assez solidement 
bâties pour nous garantir de la pluie : alors les 
régiments se réunirent le plus qu'ils purent à 
cause de la distribution des vivres. Nous n'étions, 
à cette époque, que 7.000 environ dans l'île, 
une grande partie de nos infortunés compa- 
gnons ayant trouvé la mort sur les pontons à 
Cadix. 

Un jour, nous découvrîmes en mer plusieurs 
bâtiments avec pavillon espagnol; ne sachant 
ce que ce pouvait être, chacun faisait des con- 



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72 SOUVENIRS 

jectures dont le résultat était notre délivrance : 
cette idée flattant notre envie, nous nous aban- 
donnâmes à la joie, mais elle fut de courte 
durée. Dès que les vaisseaux abordèrent dans 
le port, nous vîmes que c'étaient nos officiers 
qu'on amenait avec nous : aussitôt je cherchai 
des yeux mon colonel; mais si je fus privé du 
plaisir que j'aurais eu en le revoyant, j'eus une 
satisfaction plus grande : j'appris que, grâce aux 
démarches du supérieur du couvent dont j'ai 
parlé plus haut, il avait obtenu la faveur de 
rentrer en France avec son épouse et son 
fils. 

Il est peut-être bon de rapporter ici le motif 
de l'arrivée de nos officiers parmi nous : on se 
rappelle, sans doute, qu'après avoir passé six 
mois à Cabrera, on les envoya à Mayorque, et 
de là à Palma ; ils étaient dans cette dernière 
ville à peu près 450, y compris les officiers de 
santé. Un jour il s'éleva entre eux, les Anglais 
et les Espagnols, des querelles qui occasion- 
nèrent une révolte, à la suite de laquelle les 
Espagnols se portèrent vers la caserne des offi- 
ciers français : leurs intentions, dans cette cir- 
constance, ne pouvaient être douteuses, et pas 
un peut-être n'aurait échappé à la fureur qui les 
animait, sans la prudence du général Reding, 



yQâÉ 



DUN CAPORAL DE GRENADIERS 73 

suisse de nation, commandant la place de 
Paima, qui eut l'heureuse idée de faire percer 
une ouverture au mur de leur quartier, opposé 
à celui qui était assiégé par les révoltés ; il les 
fit sortir tous par cette brèche qui donnait du 
côté de la mer, et on les embarqua de suite 
pour nous rejoindre. Sans cette sage précaution 
du gouverneur, tous eussent infailliblement été 
massacrés; cependant elle n'empêcha pas qu'il 
n'arrivât des malheurs, et qu'il n'y eût un offi- 
cier de tué, voici comment : 

Au moment où les Français sortaient de la 
caserne par la brèche, le sieur Chapelain, chi- 
rurgien-major des cuirassiers, et le sieur Des- 
champs, lieutenant au même régiment, à la tête 
d'une douzaine d'officiers de tous grades, cher- 
chaient à se faire un passage au travers des 
assaillants, pour rejoindre les autres prison- 
niers qui étaient déjà embarqués. Ce ne fut pas 
sans peine qu'ils parvinrent à la mer, où aussi- 
tôt qu'ils y furent arrivés, le sieur Chapelain se 
jeta à la nage, engageant le sieur Deschamps à 
le suivre, ce que celui-ci voulut faire, mais il 
n'était plus temps : déjà il était entouré par la 
populace, et, après s'être vigoureusement dé- 
fendu avec un couteau qu'il avait pris au can- 
tinier, il fut percé de plusieurs coups de poi- 

5 



*Ù*^ 



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74 SOUVENIRS 

gnard. Cependant il aurait encore pu s'échapper, 
ses blessures n'étant que légères; mais au mo- 
ment où il allait atteindre un bâtiment qui 
était en rade, un matelot espagnol lui fendit la 
tête d'un coup de hache. 

Dans le commencement de notre captivité à 
Cabrera, nos vivres, qui nous arrivaient régu- 
lièrement tous les quatre jours, nous étaient 
distribués tous les deux jours, et, pour les con- 
server pendant ce temps, on les enfermait dans 
une vieille masure qui se trouvait dans l'île 
avant notre arrivée, et que Ton avait un peu 
réparée, afin d'en faire une cambuse; mais, 
malgré tous les soins qu'on y portait, il arrivait 
souvent qu'elles étaient moisies, gaspillées par 
les voleurs ou dévorées par les rats qui étaient 
si gros, que plus tard nous leur donnâmes la 
chasse pour nous nourrir de leur chair. Pour 
obvier à de pareils désagréments, on décida que» 
lorsque les vivres arriveraient, on les distri- 
buerait de suite aux prisonniers pour les quatre 
ours, ce qui amena un nouvel inconvénient, 
car quelques malheureux, plus affamés que les 
autres, mangeaient leurs vivres, les uns en un 
jour, les autres en deux, ce qui rendait leur 
misère encore plus grande. 

A cette époque, je mettais tout en usage pour 



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!*,<? - 



DUN CAPORAL DE GRENADIERS 75 

améliorer ma position ; et, comme le corps d'offi- 
ciers était revenu avec nous, je cherchai à 
renouveler connaissance avec eux, et je leur 
offris de nouveau de blanchir leur linge comme 
je l'avais déjà fait sur les pontons : on pense 
bien qu'ils acceptèrent avec plaisir, car la mal- 
propreté se faisait sentir de plus belle. 

Enfin, me voilà encore une fois blanchisseur, 
mais cette fois je n'avais pas les mêmes avan- 
tages que sur les pontons, où chacun me donnait 
une portion de sa ration d'eau. A Cabrera, 
c'était différent; elle était trop rare, et il ne 
m'était possible que d'employer de l'eau de mer, 
ce qui brûlait le linge et le rendait plutôt gris 
que blanc. J'avoue qu'à Paris, et même partout 
ailleurs, je n'aurais pas fait fortune en em- 
ployant les mêmes moyens, mais, dans notre 
île, on n'y regardait pas de si près, et l'on se 
trouvait très heureux quand on avait du linge 
où il n'y avait plus de vermine, car nous en 
avions tous, et nos chefs n'étaient pas respectés 
par elle. 

Si l'argent n'était pas venu à manquer, j'aurais 
assez bien fait mes affaires ; mais comme les 
officiers prisonniers n'étaient pas mieux favo- 
risés que nous, et que, depuis leur séjour dans 
l'île, ils n'avaient reçu aucune paie, il s'ensuivit 



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76 SOUVENIRS 

que, petit h petit, personne ne me donna plus 
de linge, de sorte que je me vis bientôt réduit 
à partager la misère commune. Pour comble de 
malheur, tous les jours nous voyions nos effets 
s'user de plus en plus, et nos santés aussi, car 
les pontons avaient bien détérioré les uns et 
les autres, et nous en avions rapporté la vermine, 
la gale, la dysenterie et le scorbut, qui n'étaient 
rien en comparaison des autres maladies qui 
nous affligeaient. 

Chaque jour on faisait de nouvelles visites 
dans l'île, et nos officiers y firent la découverte 
d'une grotte très vaste taillée dans le roc. Elle 
était située de l'autre côté de l'île, sur la gauche 
du fort, et son entrée, qui était très large, don- 
nait sur la mer. Cette grotte était assez grande 
pour contenir à peu près 4.000 hommes ; mais 
on ne pouvait l'habiter à cause de son éloigne- 
ment de l'endroit de la distribution, et il n'y 
eut que quelques malheureux entièrement nus 
qui s'y réfugièrent pour y trouver un abri contre 
la chaleur insupportable que l'on ressentait 
dans l'île. 

En pénétrant plus avant dans cette vaste 
grotte, ce qui ne pouvait se faire qu'avec des 
flambeaux, on arrivait, par une pente assez 
longue, à une autre voûte, privée entièrement 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 77 

de jour. Son architecture semblait, au premier 
coup <Tœil, être plutôt l'ouvrage des hommes 
que celui de la nature, qui s'était plue à l'orner 
de divers piliers symétriquement placés et em- 
bellis de tout ce que l'art aurait pu avoir de 
plus recherché. C'était à qui irait admirer cette 
grotte ingénieuse : moi-môme j'y fus. Guidé par 
la curiosité, je voulus pénétrer plus avant qu'on 
ne l'avait encore fait, dans ces sombres détours, 
et, après être descendu dans les entrailles de la 
terre pendant un espace de temps considérable 
sans trouver le fond de cette caverne, je fus 
forcé d'abandonner mon projet, dans la crainte 
de m'égarer et d'y trouver la mort. 

On fit vers la même époque la découverte 
d'une autre grotte, à la vérité moins grande 
que la précédente, mais beaucoup plus élevée. 
Celle-ci représentait intérieurement une église 
par sa construction ; son entrée ressemblait à 
un puits, et on n'y descendait qu'à l'aide de 
cordages. Une fois que l'on était arrivé au fond, 
on se trouvait dans un lieu extrêmement sombre; 
mais aussitôt qu'on avait allumé les torches, 
dont il était absolument nécessaire qu'on se mu- 
nît, on était ébloui par la beauté des murs qui 
étaient revêtus de cristaux, où se réfléchissait la 
lueur des flambeaux, ce qui produisait un assem- 



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* '^T^OSSf^lÇfl*^ 



78 SOUVENIRS 

blage de couleurs variées de mille manières, et 
Ton aurait pu croire que ses parois étaient cou- 
vertes de diamants. Plusieurs prisonniers qui 
sont descendus dans cette grotte ont rapporté 
des morceaux de ce cristal, que, par la suite, ils 
ont donnés à des Anglais qui venaient de temps 
à autre visiter l'île. Il y en eut un, entre autres, 
nommé Deschamps, qui en fit un commerce 
assez considérable. 

Gomme il fallait, autant que possible, tâcher 
de surmonter l'ennui inévitable, résultant de 
la monotonie du lieu qui faisait notre séjour, 
la natation fut un des exercices dont nous 
retirâmes par la suite le plus d'avantage, sur- 
tout pendant les grandes chaleurs, et lorsque 
l'eau douce vint à manquer; indépendamment 
de l'exercice qu'elle procurait au corps, elle 
tempérait les ardeurs de la soif et prévenait 
aussi l'usage des eaux saumâtres. Nous étions 
tellement persuadés de l'utilité des bains, que, 
si un de nos camarades refusait d'en user, nous 
en augurions mal, et rarement nos pronostics 
se trouvaient faux. Nos ressources pour l'ennui 
ne se bornaient pas aux seuls exercices du corps : 
plusieurs musiciens, nos compagnons d'infor- 
tune, avaient été assez heureux pour sauver 
des instruments; d'autres parvinrent à s'en 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 79 

procurer, et nous eûmes bientôt des concerts 
réglés. Enfin une société de francs-maçons 
s'établit : les rapprochements devinrent plus 
fréquents, et les secours réciproques plus mul- 
tipliés. Plus tard il y eut une salle de spec- 
tacle : un théâtre fut dressé, des pièces rédi- 
gées de mémoire et mises en scène, ce qui, plus 
d'une fois, nous attira la visite de nos gardiens. 
Ce genre de plaisir produisit le meilleur effet, 
et, malgré ses imperfections, il produisait en 
nous une illusion qui nous rapprochait de notre 
patrie. Mais ce ne fut guère que pour ceux qui 
avaient été élevés au sein des villes que ce 
moyen fut efficace; les autres étaient taciturnes, 
recherchant les lieux les moins fréquentés, se 
refusaient à toute espèce d'exercice, et bientôt 
devenaient victimes des maladies qui se décla- 
raient chez eux, ou périssaient sans aucune 
affection apparente, et sans demander ni rece- 
voir de secours. 

Je trouve ici la place de rapporter une ten- 
tative d'évasion que firent nos officiers, et qui, 
malheureusement pour eux, manqua au mo- 
ment môme où ils allaient recueillir le fruit des 
peines qu'ils s'étaient données. 

Ces officiers, au nombre de 40, dont moitié 
à peu près de marine, étaient parvenus à cons- 



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80 SOUVENIRS 

truirè dans une baie de l'île, au milieu des 
rochers, et dans un endroit absolument introu- 
vable pour tout autre qu'eux, une barque assez 
grande pour les contenir tous ; elle était si bien 
faite, qu'après que leur entreprise eut échoué, 
chacun allait la voir par curiosité dans le port 
oîi on l'avait amenée. Enfin, pour revenir aux 
difficultés qu'ils avaient vaincues, il faut dire 
qu'elle leur coûta un travail opiniâtre de plus 
de trois mois, ainsi qu'à plusieurs autres 
prisonniers qui étaient menuisiers, charpen- 
tiers, serruriers de leur état, et qu'ils avaient été 
dans l'obligation de mettre dans leur confi- 
dence. Ils étaient parvenus à soustraire, lors 
de leur débarquement, quelques haches et 
d'autres outils sur les vaisseaux qui les avaient 
amenés, mais ils étaient loin d'avoir tout ce 
qu'il leur fallait ; cependant cela ne les rebuta 
pas, et, avec des cercles de seaux ils se firent 
des scies et des couteaux : le reste fut fabri- 
qué avec autant d'industrie, car jusque-là ils 
n'avaient surmonté que la moitié des obstacles ; 
il leur fallait des voiles, des cordages : ils 
firent les premiers avec de la toile de hamacs 
et de grosses chemises; quant aux cordages, 
cela leur fut plus difficile, car ils n'avaient 
pas la matière première. Cependant ils ne se 



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f*ÏT Triv >-* 



DUN CAPORAL DE GRENADIERS 81 

rebutèrent pas ; ils employèrent d'abord toutes 
les cordes de leurs hamacs, et ensuite ils firent 
tant qu'ils se procurèrent du chanvre qu'on 
leur apportait de Mayorque par petite quantité 
qu'ils payaient fort cher. Quand tout cela fut 
fait, il fallut du goudron, et, pour s'en pro- 
curer, ils recueillaient la résine qui découlait 
des sapins, et la mêlaient avec leurs rations 
d'huile dont ils se privaient depuis fort long 
temps. 

Ils étaient sur le point de voir leur persé- 
vérance couronnée du plus heureux succès, 
lorsqu'ils furent découverts par un Piémontais 
qui était avec nous, et qui eut la lâcheté d'aller 
les dénoncer au capitaine de la canonnière, 
peut-être pour l'appât d'une faible récompense. 
Quoi qu'il en soit, après son infâme trahison, 
craignant sans doute qu'on ne lui infligeât la 
peine que méritait sa perfidie, il disparut et 
on ne le revit plus dans l'île. 

Les officiers, trompés dans leur espoir et 
fatigués de leur captivité, se trouvant presque 
entièrement nus, prirent encore une fois la ré- 
solution de s'en tirer d'une manière ou d'une 
autre. Pensant qu'ils seraient toujours mieux 
ailleurs, quelque mal qu'ils fussent, qu'à Ca- 
brera, en conséquence ils adressèrent à l'amiral 



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82 SOUVENIRS 

anglais, qui commandait la flotte qui était à 
Mahon, un mémoire sur la position où ils se 
trouvaient. Leur démarche ne fut pas infruc- 
tueuse car, après quelques mois d'attente, on 
vit arriver plusieurs bâtiments qui les transpor- 
tèrent en Angleterre. 

Pendant le temps qu'ils avaient été avec nous, 
quoique l'excès et la communauté d'infortune 
aient à peu près détruit toute espèce de subor- 
dination, l'ordre et la discipline, malgré cela, 
s'étaient assez bien maintenus, et nos vivres 
nous étaient régulièrement distribués; mais 
après leur départ, livrés à nous-mêmes et à la 
merci des Espagnols, nous vîmes de nouveau 
fondre toutes les calamités sur nous, et, pour 
ma part, je perdis le peu de douceurs que me 
procurait ma qualité de blanchisseur des offi- 
ciers, quoiqu'à cette époque il n'y en eût 
qu'une très faible partie qui me donnât son 
linge. 

Je ne dois point omettre ici de rendre un 
hommage éclatant aux soins que prodiguèrent 
aux malades, pendant leur séjour à Cabrera* 
MM. Chapelain, Fouque, Bonnecarrère, chirur- 
giens; Duchamp, Avril et Boisson, pharma- 
ciens, ainsi que MM. Thillaye, Vallin, Pelle- 
tier, Job et Creuzel, qui remplacèrent les 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 83 

premiers lorsqu'ils partirent pour Palma. Tous 
se sont acquis des droits à notre reconnaissance ; 
et, si nous avions eu le bonheur de les conser- 
ver avec nous, il est à présumer que nous 
n'aurions pas à déplorer aujourd'hui la perte 
d'une grande quantité de nos frères d'armes. 

Pour donner une idée au lecteur de ce que 
nous avons éprouvé pendant cinq ans et onze 
jours que nous sommes restés à Cabrera, je 
dois faire ici le détail de ce que nous recevions 
en vivres, heureux si les distributions s'étaient 
faites régulièrement. 

Notre rationse composait par jourde 4 onces 1/2 
de fèves, de 3/4 d'once d'huile, qui nous ser- 
vaient à la fois de beurre et de viande pour 
faire la soupe, et d'une livre de pain, ce qui 
nous faisait, pour attendre la distribution et, 
par conséquent, quatre jours, 85 onces ou 
5 livres 5 onces en tout. Il est aisé de juger par 
ce détail de ce que devaient éprouver ceux qui 
avaient un appétit plus fort que ne le permet- 
tait leur ration ; aussi serait-il difficile d'énumé- 
rer le nombre de ceux qui périrent victimes de 
la faim. 

Quelquefois on nous remplaçait les fèves 
par du riz ou de la morue. Une justice à 
rendre, c'est que tout, excepté le pain, était 



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84 SOUVENIRS 

d'assez bonne qualité ; ce dernier, presque tou- 
jours, était moisi, mais on se trouvait heureux, 
quel qu'il fût, d'en avoir, et il n'était pas rare 
de voir la majeure partie de nous le dévorer 
en un instant, et la plupart courir comme des 
loups affamés h la distribution. 

Les régiments étaient organisés suivant leur 
ancien ordre, c'est-à-dire par bataillons et par 
compagnies. Il y avait par régiment un chef 
que Ton se nommait pour recevoir les vivres à 
la cambuse, et qui les distribuait ou les faisait 
distribuer à chaque chef de compagnie. Aussi- 
tôt après, et par bataillon, on faisait cuire les 
fèves dans des chaudières qui provenaient des 
bâtiments qui nous avaient amenés, et nous 
nous mettions ensuite dix par gamelle pour 
manger. Cet ordre de choses dura h peu près 
six mois, pendant lesquels il mourut beaucoup 
de monde, principalement par le manque d'eau. 

Pour prévenir les dangers de l'infection, on 
brûlait les corps, ne trouvant personne qui 
voulût les enterrer; mais il fallut y renoncer. 
Outre que ce spectacle était affreux, souvent 
des portions de cadavres échappaient à la com- 
bustion, et, devenant un foyer d'émanations 
putrides, Ton prit la résolution d'enterrer les 
morts. Comme on éprouvait de la difficulté 



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DON CAPORAL DE GRENADIERS 85 

pour faire remplir ce devoir, on fut obligé de 
choisir pour lieu de sépulture un endroit peu 
éloigné de l'hôpital. Ce lieu, qu'on appelait la 
Vallée-des-Mort s, justifiait chaque jour de plus 
en plus son titre. Les fosses qu'on y faisait, à 
raison de la nature du terrain et surtout à cause 
du manque d'outils convenables, étant peu 
profondes, les cadavres étaient mis à décou- 
vert toutes les fois qu'il tombait de fortes pluies. 

Le nombre des rations, bien que celui des 
prisonniers diminuât de jour en jour, était tou- 
jours le même ; alors les chefs de corps profi- 
taient de celles des hommes morts. De notre 
côté, pour en avoir notre part, il nous arrivait 
souvent d'enterrer secrètement ceux de nos 
camarades qui succombaient à leur misère, afin 
d'avoir leurs vivres ; de sorte qu'il y avait des 
compagnies qui recevaient 10 et 12 rations, et 
quelquefois davantage, de plus que leur ef- 
fectif. 

Si cela eût duré longtemps, il y aurait eu 
un avantage assez grand pour les compagnies 
faibles ; mais bientôt celles qui étaient au com- 
plet en prirent de la jalousie : on commença par 
des réclamations, ensuite on en vint aux coups ; 
les gamelles furent cassées, et les Espagnols, 
s'étant aperçus que nous n'étions plus à beau- 



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86 SOUVENIRS 

coup près autant qu'à notre arrivée, envoyèrent 
un commissaire avec des troupes pour nous pas- 
ser en revue : il trouva deux mille hommes de 
moins, ce qui fit qu'on ne nous distribua nos 
rations qu'autant que nous avions été présents à 
la revue, et chacun recevant directement ses 
vivres, cela fut cause de la mort de beaucoup 
d'entre nous, qui, se voyant maîtres de leurs ra- 
tions, les mangeaient de suite et restaient, comme 
je l'ai déjà dit, quelquefois trois jours sans 
manger. 

Comme l'on passait cette revue tous les trois 
mois, un de nos camarades, quiavaitpour habi- 
tude de faire dans l'île des excursions qui du- 
raient souvent plusieurs jours, ne parut pas à 
une de ces revues, et fut privé de ses vivres 
jusqu'à celle suivante, de sorte que, sans les 
cambusiers qui en eurent pitié, il serait mort de 
faim pendant ce temps. 

A l'occasion de la seconde revue, voici un 
trait qui peut trouver sa place dans ces Sou- 
venirs ; il montre d'ailleurs jusqu'à quel point, 
chez les Français, l'imagination est fertile en 
expédients, et que la finesse et l'adresse ne les 
abandonnent pas même dans les instants les 
plus critiques. Quelques-uns d'entre nous s'étant 
aperçus que lorsqu'on passait la revue, plu- 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 87 

sieurs défilés qui conduisaient à la mer n'étaient 
pas gardés, aussitôt que le commissaire avait 
passé devant eux, allaient se jeter à la mer et, par 
un détour, revenaient prendre rang à la queue 
des régiments. Les chefs fermant les yeux sur 
ces petites supercheries, il y en avait beaucoup 
qui employaient cette ruse; mais, parla suite, 
il se trouva sans doute des délateurs, car ils 
furent pris sur le fait, et les soldats espagnols 
leur tirèrent des coups de fusil lorsqu'ils les 
virent à la nage : un seul fut tué dans cette cir- 
constance ; il y en eut un autre qui entendit 
siffler à ses oreilles une balle qui alla tomber 
plus loin dans la mer. 

Notre misère à cette époque pouvait être con- 
sidérée comme étant à son comble, et le manque 
d'eau faisait murmurer les prisonniers, dont un 
grand nombre avait quelquefois été plus de 
quinze jours sans boire d'eau douce, attendu que 
la fontaine dont j'ai parlé plus haut avait peine 
à en fournir le quart de notre consommation ; 
enfin, à force de plaintes et de réclamations, 
les Espagnols nous en envoyèrent à peu près, 
chaque distribution, 40 tonneaux sur une barque. 

Il y avait bien dans l'île, en avant de la rade, 
sur la colline en face de la mer, une citerne 
qui fournissait de l'eau assez abondamment; 



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88 SOUVENIRS 

mais cette eau était saumâtre et tellement mau- 
vaise, que la plupart de ceux qui avaient l'im- 
prudence d'en boire, trouvaient le trépas peu 
de temps après. 

Il n'est donné qu'à ceux qui, comme nous, ont 
souffert les horreurs de la soif, de pouvoir bien 
apprécier jusqu'à quelles extrémités ceux qui 
les endurent peuvent se porter, et il n'était pas 
rare de voir des malheureux, cherchant à étan- 
cher la leur, trouver un certain plaisir à boire 
de cette eau, bien qu'ils en connussent les 
funestes effets; et d'autres, malgré son insa- 
lubrité, s'en servir, mais inutilement, pour faire 
cuire leurs légumes. 11 n'y avait que quand cette 
eau avait bouilli pendant fort longtemps, qu'on 
parvenait à atténuer ses qualités vénéneuses. 

Un des agréments que nous pouvions encore 
nous procurer dans notre malheur était la pro- 
menade; aussi en usions-nous pleinement, et 
chaque jour était employé à faire des excursions 
dans l'île pour tâcher d'y trouver quelques amé- 
liorations à la fâcheuse situation dans laquelle 
nous étions. Un jour que plusieurs d'entre nous 
avaient poussé assez loin leurs recherches, ils 
découvrirent sur une montagne très élevée, à 
droite du fort, une nouvelle fontaine qui pou- 
vait fournir à peu près dix seaux d'eau par jour. 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 89 

Heureux de leur découverte, ils se gardèrent 
bien d'en faire part aux autres, et pendant 
quelques temps, ils se récompensèrent ample- 
ment en buvant de cette eau, qui était fort 
bonne, des privations qu'ils avaient éprouvées 
auparavant ; mais leur secret ne leur appartint 
pas longtemps : bientôt la fontaine fut connue 
de tout le monde, car le lieu où elle était 
située, bien qu'il fût très difficile d'y arriver, 
étant très élevé et dominant entièrement l'île, 
Ton en faisait une espèce d'observatoire où l'on 
se rendait journellement pour tâcher d'aperce- 
voir s'il n'y aurait pas quelque vaisseau libé- 
rateur en mer. Par la suite, le nombre des 
buveurs devint si considérable à cette fontaine, 
qu'on y faisait queue comme à la première, 
près de laquelle j'avais établi ma demeure. 

La pluie, qui tombait trois ou quatre fois par 
an, aurait pu nous procurer de l'eau en abon- 
dance; mais malheureusement comme nous 
n'avions pour la recueillir que quelques mau- 
vaises gamelles que notre misère nous avait 
poussés à fabriquer, celle que nous y recevions 
suffisait à peine à notre consommation de deux 
ou trois jours, et les mares qui se formaient 
dans le creux des rochers et les bas-fonds 
étaient bientôt desséchées par 1 ardeur du soleil, 



*«*-» 



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90 SOUVENIRS 

qui, en toute saison, est très ardent à Cabrera. 
Je vais rapporter ici un événement qui arriva 
à l'époque des pluies, et qui nous offrit un 
spectacle vraiment épouvantable : lors de leur 
départ pour F Angleterre, les officiers nous 
avaient laissé plusieurs tentes qui nous ser- 
virent à agrandir l'hôpital que nous avions 
formé, que l'on appelait l'hôpital de la Colline 
à cause de sa situation sur une de celles qui se 
trouvaient dans l'île ; il était destiné à renfermer 
principalement les galeux, et pouvait contenir 
à peu près deux cents malades. Ceux qu'on y 
mettait étaient dans un état si dégoûtant, que, 
malgré la pitié qu'on devait avoir d'eux, on 
n'osait à peine s'approcher d'eux pour leur 
donner les soins qu'ils réclamaient : la plupart 
avaient le corps dans un état si grand de cor- 
ruption, que leur chair s'en allait par lam- 
beaux ; d'autres, par l'effet du mal, avaient les 
doigts des pieds et des mains collés ensemble, 
et plusieurs n'avaient plus que les avant-bras; 
enfin, tous généralement, ne pouvaient bouger 
de dessus leurs lits. Telle était leur position 
lorsqu'il tomba, pendant une nuit, une si 
grande abondance de pluie, qu'elle forma dans 
la colline où était l'hôpital un torrent si impé- 
tueux, qu'il entraîna en un seul instant à la 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 91 

mer tous ces malheureux infortunés, sans qu'ils 
aient eu même le pouvoir de se débattre contre 
une mort si affreuse. Nous-mômes, dans nos 
cahutes, nous fûmes presque tous noyés ; c'était 
une désolation générale de part et d'autre, et 
le cœur le plus dur aurait été ému à la vue de 
ce tableau animé de destruction. Tous ceux qui 
pouvaient marcher fuyaient sur les hauteurs, 
afin d'éviter une mort presque certaine. Quant 
à nos infortunés compagnons de l'hôpital, l'obs- 
curité de la nuit ne permettait pas de les voir, 
mais il était facile, par les cris qu'ils pous- 
saient, de se faire une idée de leurs souffrances; 
ils imploraient en vain des secours qu'il n'était 
pas en notre pouvoir de leur porter, le torrent 
qui les entraînait dans sa chute rapide laissant 
à peine le temps à leurs cris de douleur d'ar- 
river jusqu'à nous. 

Je puis le dire avec vérité, jamais je n'ai 
éprouvé un pareil serrement de cœur à celui 
que je ressentis lorsque le jour vint nous faire 
connaître toute l'étendue du désastre de la nuit; 
jamais rien de si épouvantable ne s'est présenté 
à mes yeux : tout était ravagé par les eaux, et 
les cadavres de ceux qui n'avaient point été 
entraînés à la mer étaient accrochés aux arbres, 
aux broussailles, et h tout ce qui, ayant résisté 






92 SOUVENIRS 

à la fureur des flots, avait pu les arrêter; enfin, 
c'était une seconde scène de déluge plus hor- 
rible peut-être que tout ce que l'imagination 
pourrait se représenter de plus affreux. 

Après cet événement malheureux que les 
Espagnols eussent pu éviter sïls avaient eu de 
l'humanité, ils décidèrent qu'à l'avenir nos 
malades seraient envoyés à Mayorque; nous 
devions cette faveur à un ecclésiastique nommé 
Damian Estebrich, qui avait consenti à venir 
partager notre esclavage. Cette mesure aurait 
eu les meilleurs résultats; mais, hélas! cela ne 
dura pas longtemps ; leur charité se ralentit 
bientôt par le nombre des malades qui, aug- 
mentant chaque jour, finit par encombrer les 
hôpitaux de la ville, et à devenir à charge aux 
habitants. C'était d'ailleurs un spectacle bien 
rebutant que celui de notre misère, car, presque 
totalement nus, le corps débile, tous ceux qu'on 
envoyait à Mayorque n'étaient que des fantômes 
qu'on ne pouvait regarder sans frémir. Je ne 
veux pas étendre cependant le reproche d'inhu- 
manité que je fais ici à tous les Espagnols, car 
les malades qui guérissaient (ce nombre était 
très petit) revenaient à Cabrera assez bien habil- 
lés, ce qui donnait souvent envie aux autres 
d'être malades pour en avoir autant. 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 93 

Sur ces entrefaites, le gouverneur de Palma, 
ayant pris la résolution d'établir un hôpital à 
Cabrera, y envoya des ouvriers à cet effet, et 
ils commencèrent un bâtiment voûté d'à peu 
près cent pieds de long sur vingt de largeur : 
cet édifice devait être tout en pierres ; mais 
comme on n'avait pas employé de mortier, au 
bout de quatre mois de travail il s'écroula, et 
on en resta là, ce qui ne nous étonna pas beau- 
coup, car les Espagnols, d'ailleurs très peu per- 
sévérants de leur naturel dans leurs entreprises, 
l'étaient encore bien moins quand il s'agissait 
de soulager notre misère. Nous étions Fran- 
çais et leurs prisonniers; c'était plus qu'il n'en 
fallait pour mériter toute leur insouciance. 

Je tombai malade à mon tour, et, comme je 
ne pouvais supporter davantage les souffrances 
horribles et inexprimables que me faisait éprou- 
ver la gale dont j'étais rongé jusqu'aux os, je 
n'attendais plus que la mort, car j'étais d'une si 
grande maigreur que les parois abdominales 
semblaient toucher la colonne vertébrale. Dans 
ce malheureux état, ressemblant plutôt à un 
squelette qu'à un homme, je me joignis à une 
soixantaine de mes camarades aussi bien trai- 
tés que moi, et nous nous traînâmes au pied du 
fort pour atttendre qu'on nous transportât à 



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94 SOUVENIRS 

Mayorque ; nous étions là depuis deux jours, 
mourant de faim et de soif, lorsque l'ordre formel 
arriva de ne plus envoyer aucun malade dans les 
hôpitaux de la ville. Je laisse au lecteur à juger 
quel dut être notre désespoir à cette fatale nou- 
velle ; quant au mien, il alla jusqu'au délire : 
je voyais la mort devant mes yeux, et l'idée de 
mourir loin de ma patrie me navrait le cœur, et 
maintenant encore je ne puis me rappeler le 
piteux état dans lequel j'étais à cette époque, 
sans éprouver un frisson involontaire qui glace 
mes sens. 

Cependant, comme j'avais conservé toujours 
des principes religieux, je crus devoir dans 
cette circonstance implorer Celui qui régit tout; 
je lui fis une courte prière après laquelle je 
me sentis comme soulagé et le poids de mes 
souffrances diminué : un rayon d'espoir brilla 
dans mon âme ; il me sembla qu'une voix 
céleste me disait : Tes peines finiront ; tu sorti- 
ras de ce séjour d'épreuves; tu reverras ta 
famille, et un avenir plus heureux te récom- 
pensera de ta piété et te fera oublier les maux 
que tu auras soufferts. Alors, cherchant à rele- 
ver mon courage abattu par la misère et le 
chagrin, j'attendis patiemment que le Ciel dai- 
gnât mettre un terme à mes maux. 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 95 

L'ordre dont je viens de parler ayant été 
signifié, on résolut d'établir un hôpital ou am- 
bulance dans le fort, et notre aumônier en eut 
la direction. Comme ce fort était bâti sur un 
rocher très élevé, on n'y pouvait arriver que 
par un escalier taillé dans le roc ; mais il était 
si étroit, qu'un homme ne pouvait y monter 
que de côté, ce qui empêchait qu'on introduisît 
les malades par l'entrée ordinaire du fort. Pour 
obvier h cet inconvénient, on mit une poulie, 
et au moyen d'une corde on hissait un panier 
dans lequel on plaçait le malade, et très souvent 
le panier redescendait mort le lendemain celui 
qu'il avait monté vivant la veille, car les médi- 
caments étaient très rares et se composaient de 
vin, d'opium, de quinquina, et de quelques 
herbages qui servaient à faire les tisanes. Quant 
au traitement qu'on faisait suivre, il consistait 
seulement à faire manger aux malades leurs 
rations ordinaires par portions égales à des 
heures fixes; aussi arrivait-il qu'à force de 
languir on mourait de faim. Je citerai à ce 
sujet ce qui arriva à un soldat dont un ulcère 
scorbutique avait détruit la moitié de la figure, 
et qui cependant vécut plus de deux mois avec 
un appétit qui lui était difficile de satisfaire, vu 
l'exiguité des portions. 



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96 SOUVENIRS 

Le service de l'hôpital nécessitant qu'il y eût 
quelques personnes pour seconder le signor 
Damian Estebrich, il en fit la demande au gou- 
verneur de Palma, et obtint la permission de 
prendre, parmi les prisonniers, six hommes 
pour l'aider; il avait, en outre, un domestique, 
et ces individus, qui avaient double ration pour 
salaire, jouissaient de la prérogative de passer 
avant les autres lors des distributions d'eau et 
de vivres, ce qui était d'un grand avantage pour 
eux, surtout pour celle de l'eau, car, comme il 
fallait faire queue, nous laissions passer les 
infirmiers avant nous, lorsqu'ils venaient 
chaque jour remplacer les deux barils qu'il 
fallait pour la consommation des malades. La 
fontaine ne coulant que très lentement, cela ne 
laissait pas que d'être fort long et de faire mur- 
murer les prisonniers, qui aspiraient toujours 
après le moment d'avoir de l'eau, le tour de 
beaucoup arrivant quand elle était épuisée, de 
sorte qu'il y en avait qui étaient quelquefois 
deux ou trois jours sans en avoir pour boire. 

Ma demeure était toujours près de la fon- 
taine, de sorte que je voyais entrer et sortir 
ceux qui y venaient. M. le curé, ou autrement 
dit notre aumônier, dirigeait assez souvent sa 
promenade de ce côté, ce qui me donna l'idée 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 97 

de demander d'en être nommé le gardien ; 
l'occasion ne tarda pas à se présenter : un 
jour que je réfléchissais à ce projet, h tous les 
inconvénients de la malpropreté de la fontaine 
et aux querelles que suscitait bien souvent le 
peu d'ordre qui régnait dans la distribution de 
l'eau, il vint de ce côté et parut désirer d'y 
pénétrer; je vis de suite qu'il fallait profiter de 
la circonstance, et, lui ayant offert de le con- 
duire, je le guidai sous la voûte du rocher qui 
conduisait à la fontaine, lui faisant remarquer 
tout ce qu'il y avait de défectueux, et qui pou- 
vait contribuer à faire réussir ce que j'avais en 
vue, et ensuite je lui fis observer que si elle 
était nettoyée et maintenue propre par un gar- 
dien, l'on y trouverait un grand avantage, at- 
tendu que les décombres diminuaient de beau- 
coup le volume de l'eau; que les prisonniers 
atteints de maladies dégoûtantes, et les autres 
plus ou moins propres, descendaient souvent 
pieds nus les escaliers mouillés pour aller pui- 
ser de l'eau, ce qui formait une boue qui, tom- 
bant dans le réservoir, en troublait l'eau et la 
rendait fétide, ce qu'il approuva fort, et m'en- 
couragea à lui faire ma demande, qu'il accepta, 
en m'offrant pour récompense des peines que 
j'aurais, tant pour nettoyer la fontaine que 

6 



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98 SOUVENIRS 

pour le sacrifice de mon temps, une livre de 
fèves tous les quatre jours ; mais, avant tout, 
il me dit qu'il fallait qu'il écrivît au gouver- 
neur pour avoir son approbation, ce qu'il fit de 
suite en me quittant. Au bout de douze jours, 
la barque aux vivres apporta la réponse affir- 
mative de celui-ci, avec Tordre de mettre une 
porte en bois à claire-voie, et fermant à clé, à la 
fontaine. Cet ordre portait, en outre, que le 
gardien qui serait nommé aurait une ration de 
plus par jour, en sus de la sienne. 

Je fus donc installé dans mon poste, ce qui 
me fit, par ma suite, appeler le caporal de la 
fontaine; mais comme notre aumônier avait un 
protégé, il me l'adjoignit, et je fus obligé de 
partager avec lui le supplément des vivres qu'on 
m'avait alloué pour salaire. 

Afin de faire d'une manière plus convenable 
la distribution de l'eau, l'on afficha sur la fon- 
taine un arrêté ainsi conçu : 

Par ordre : 

Art. I er 

Tous les prisonniers français reconnaîtront 
les nommés Louis-Joseph Wagré, caporal à la 
première légion, et Coradi, brigadier au vingt- 



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d'un caporal de grenadiers 99 

unième régiment de chasseurs, comme gardiens 
de la fontaine. 

Art. II 

Il est ordonné à tous les prisonniers de se 
conformer au règlement suivant, pour la distri- 
bution de l'eau. 

Art. III 

La première ouverture de la fontaine aura 
lieu depuis cinq heures du matin jusqu'à dix, 
heure à laquelle la porte sera fermée jusqu'à 
deux heures, afin que le réservoir puisse se 
remplir. 

Art. IV 

Le seconde ouverture aura lieu de deux à 
six heures, où elle sera fermée de nouveau 
jusqu'au matin. 

Pendant ces divers intervalles, où personne 
n'était admis à entrer dans la fontaine, qui 
avait été nettoyée et mise en état, l'eau filtrait 
tout doucement à travers le roc, et le réservoir 
se remplissait d'une eau claire et limpide, de 
manière que, si chacun n'en avait point une 
grande quantité, il avait au moins la satisfac- 
tion de l'avoir bonne. 



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100 SOUVENIRS 

Voici de quelle manière on procédait à la 
distribution : 

Tous les prisonniers se mettaient sur deux 
rangs à la queue les uns des autres, et chacun 
à son tour, et par la file de droite par la file de 
gauche, venait puiser de l'eau dans un baquet 
placé à l'entrée de la fontaine, et s'en allait 
ensuite entre les deux rangs pour faire place à 
d'autres. 

L'eau était distribuée par ration, et ceux qui 
avaient des vases pouvaient remporter. 

Le lecteur se rappelle sans doute que j'ai dit 
que nous avions trouvé un âne dans l'île 
lorsque nous y débarquâmes ; nous l'avions 
gardé, et il nous était fort utile lorsque nous 
avions à transporter, d'un lieu à un autre, du 
bois ou toutes autres choses pesantes : Martin 
était le nom que nous lui avions donné. Lors 
de la distribution, à laquelle il ne manquait 
jamais, il venait prendre son rang comme pri- 
sonnier ; chose remarquable, c'est qu'il ne lais- 
sait pas prendre son tour, et c'eût été vainement 
qu'on eût cherché à passer devant lui : parfois, 
malgré qu'on lui donnât double ration, lorsqu'il 
n'était pas satisfait, il retournait h la queue et 
revenait à la charge. 

Cet animal, qui, du reste, n'avait aucune des 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 101 

mauvaises qualités de ses semblables, était fort 
aimé de nous tous ; et il était tellement intelli- 
gent, qu'on lui faisait faire tout ce qu'on vou- 
lait, comme au chien le mieux dressé. 

Le temps s'écoulait, et avec lui notre misère 
s'agrandissait de jour en jour : l'espoir que 
nous avions eu d'abord de revoir notre patrie 
s'était totalement évanoui, et il ne nous restait 
que l'idée d'un esclavage perpétuel dans l'île 
de Cabrera. Comme, bon gré mal gré, il fallait 
se résigner à la voir devenir notre tombeau, 
nous résolûmes au moins de tâcher d'adoucir, 
autant qu'il serait en notre pouvoir, l'affreuse 
captivité à laquelle nous étions condamnés ; à 
cet effet, et d'un commun accord, on arrêta 
qu'on reconstruirait, pour la troisième fois, de 
nouvelles baraques, et qu'on les distribuerait 
par quartiers. 

L'on choisit trois collines : la première, située 
en face la rade, fut appelée la colline des Dra- 
gons ; la seconde, qui était à gauche du fort, 
fut nommée colline du 14 e , et la troisième, qui 
se trouvait à droite en face cette dernière, 
reçut le nom de colline du 121 e . 

Tout le monde se mit à l'ouvrage avec une 
ardeur inconcevable : chacun s'entr'aidait, et 
nous eussions assez bien réussi dans nos cons- 



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102 SOUVENIRS 

tructions, si nous avions pu faire du mortier ; 
mais nous manquions d'eau, et celle de la mer 
ne pouvait servir pour cet objet, de sorte que 
nous ne pûmes jamais faire des toitures bien 
solides, et quelquefois, à la moindre pluie, nos 
toits s'écroulaient et entraînaient bien souvent 
dans leur chute le reste de l'édifice ; alors nous 
étions obligés de recommencer. Cependant f 
après bien de peines et de tourments sans 
nombre, nos travaux furent à peu près termi- 
nés. En masse, nos habitations bâties en pierre, 
en terre et en bois, présentaient un coup d'œil 
très agréable; mais vues séparément, il était 
aisé de s'apercevoir que le génie de la cons- 
truction n'avait pas présidé à leur élévation ; 
car, à côté d'une maison assez belle pour nous, 
se trouvait une humble cahute qu'on aurait 
aisément pu prendre en France pour un toit à 
porcs. Quoi qu'il en soit, nous étions tous très 
contents, et ce qui nous rendait encore plus 
glorieux, c'est que quelquefois les vaisseaux 
qui étaient en mer prenaient notre île pour 
une ville ou pour un gros bourg, ce qui y 
ressemblait assez par la quantité de maison» 
qui, toutes, étaient numérotées, et par le 
nombre des habitants. 

Dans une réunion considérable d'hommes qui> 






DUN CAPORAL DE GRENADIERS 403 

par la position malheureuse où ils se trouvaient 
placés, sont forcés de mettre en œuvre toutes 
les ressources de leur industrie pour rendre 
leur existence plus supportable, il s'en trouve 
toujours de plus ou moins industrieux ; aussi 
beaucoup de nous s'imaginèrent-ils de cons- 
truire des jardins plus ou moins grands, dans 
lesquels ils semèrent divers légumes, tels que 
raves, choux, salade, etc., notre aumônier et 
quelques Anglais, qui, de temps à autre, 
venaient visiter l'île, nous ayant fait cadeau 
de diverses graines pour cet usage. Malheureu- 
sement nos prisonniers cultivateurs n'avaient 
pas la patience qu'il fallait pour attendre que 
chaque chose arrivât à sa maturité ; ils man- 
geaient tout presque aussitôt que la terre le 
produisait, ce qui fut une grande perte pour 
nous, car, en général, les légumes acquéraient à 
Cabrera un degré de grosseur considérable : j'y 
ai vu une rave qui pouvait bien peser de six à 
sept livres, et il en aurait été de même du reste. 
La faim était tellement le mobile de nos ac- 
tions, que l'on ne respectait rien, pas même les 
propriétés d'autrtii. M. le curé fut une des vic- 
times de ce qu'elle faisait éprouver. Il avait 
aussi fait construire sur la colline des Morts, 
par des prisonniers qu'il payait fort peu à la 



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-«^-î- 



404 SOUVENIRS 

vérité, un jardin dans lequel il avait planté des 
pommes de terre et des fèves qui ne levèrent 
jamais, attendu qu'on allait, pendant la nuit, 
déterrer ses semences pour les manger. 

Il fut plus heureux dans une autre entreprise, 
ce qui le récompensa de ce qu'il perdait dans 
son jardin potager : il faisait cultiver sur la col- 
line des Dragons des cotonniers, et, comme 
cela ne pouvait se manger, ils vinrent très- 
bien. Un jour, quelques-uns de nous lui ayant 
demandé ce qu'il ferait de sa récolte qui pro- 
mettait d'être fort abondante, il leur répondit : 
« Ce sera pour vous faire des chemises à tous. » 
Mais, reprirent ses interlocuteurs, à quoi bon 
cette quantité énorme de cotonniers ? Nous ne 
devons pas toujours rester ici, et il y en aurait 
de quoi en faire h toute une armée. » Ce à quoi 
il ajouta : « Allez, mes enfants, il n'y en aura 
« jamais trop; et quand vous sortirez d'ici, ma 
« canne fleurira. » 11 perçait dans cette réponse, 
qui n'était rien moins que consolante, quelque 
chose de si amer, malgré l'humanité qu'il avait 
montrée auparavant, qu'elle lui attira l'animad- 
version de presque tous les prisonniers qui y 
voyaient un motif de plus pour se persuader 
que leur captivité ne finirait jamais. Quoiqu'il 
en soit, il est évident qu'il en savait, à ce sujet, 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 105 

plus qu'il n'aurait peut-être voulu le laisser 
paraître. 

Cette conversation, qui fut bientôt générale- 
ment connue, abattit le courage chez les uns, 
et le releva chez les autres ; je fus du nombre 
de ces derniers, préférant lutter contre la mi- 
sère et l'adversité que de me laisser aller au 
désespoir par l'inaction; aussi redoublai-je de 
zèle pour rendre mon sort moius pénible, quelle 
que dût être la durée de notre malheur. 

Je viens bien de dire tout à l'heure que nous 
avions bâti des maisons ou baraques, comme on 
voudra bien les nommer, mais je n'ai point fait 
leur description, afin de mettre le lecteur à 
même de se figurer le tableau que Cabrera, 
jadis île déserte et maintenant devenue ville, 
pouvait présenter : je vais faire le détail de mon 
habitation ; ensuite il lui sera facile de se faire 
une idée de leur ensemble. 

Malgré que le terrain ne fût pas cher, je ne 
lui avais donné que dix pieds de longueur 
sur six de profondeur. Quant à la hauteur, elle 
pouvait avoir de sept à huit pieds; et comme, 
en la construisant, j'avais plusieurs avantages 
à consulter, dont le principal était celui de gar- 
dien de la fontaine, je l'y adossai, de sorte qu'elle 
se trouvait enclavée par derrière, dans le rocher; 



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106 SOUVENIRS 

le second avantage, de me mettre à l'abri du 
soleil et de la pluie, et enfin, autant que pos- 
sible, de me procurer toutes mes commodités; 
c'est pourquoi je n'omis rien de ce qu'il fallait 
pour la rendre solide et la distribuer convena- 
blement. 

À cet effet, je plantai en terre de forts pieux 
en sapin, surmontés par des poutres transver- 
sales, de manière à faire une charpente, après 
quoi je remplis les intervalles avec des pierres 
et du mortier, et voici comme je m'y pris pour 
m'en procurer, ce qui n'était pas facile, car on 
sait que nous manquions d'eau, et que celle de 
la mer ne pouvait convenir à cet usage. Comme 
il m'en fallait absolument pour sceller, j'avais, 
pendant le beau temps, amoncelé une grande 
quantité de terre propre à faire du mortier, et 
quand la pluie tomba, nous nous mîmes h 
quatre à en faire suffisamment pour calfeutrer 
les cloisons ainsi que le toit que j'avais aupa- 
ravant couvert de bruyère et de feuillage, ce qui 
lui donna à peu près deux pieds d'épaisseur, et 
me garantit pendant quelque temps de la pluie ; 
mais, par la suite, mon mortier s'étant trop for- 
tement séché par l'ardeur du soleil et la bruyère 
s'étant tassée par le poids de la terre qui la 
couvrait, il se forma de larges crevasses que 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 107 

je fus obligé de recouvrir avec une autre couche 
de mortier qui consolida parfaitement le tout 
et me mit tout à fait à l'abri. 

L'entrée de ma maison était fermée par un 
treillage, à hauteur d'homme, en bois rond, et 
elle était située à une des extrémités, du côté 
de la fontaine. Quant aux meubles, le détail 
n'en sera pas long, car ils se composaient de 
deux claies suspendues qui nous servaient à la 
fois de lits et de chaises, pour mon camarade 
et moi ; et comme nous n'avions qu'une pièce, 
je plaçai la cheminée en face la porte. 

Comme j'avais employé trois personnes pour 
m'aider dans ma construction, et qu'à Cabrera, 
ainsi que partout ailleurs, on ne faisait rien pour 
rien, je les payai en leur abandonnant, pendant 
trois mois, la demi-ration qui m'était allouée 
en qualité de gardien de la fontaine ; de sorte 
que, de cette manière, je devins propriétaire aux 
dépens de mon estomac. 

J'avais aussi construit deux petits jardins 
dont la majeure partie était en terres rapportées 
ainsi que presque tous' ceux de mes camarades. 
L'un était placé en face la porte d'entrée de 
ma cabane, et il fallait y passer pour y arriver: 
je l'avais entouré d'une haie, afin d'empêcher 
que l'on vînt me voler ce que j'y avais planté, 



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108 SOUVENIRS 

et qui consistait en raves, choux et en quelques 
pieds de tabac, qui étaient d'une grande douceur 
pour moi, car j'avais auparavant été forcé de 
fumer des feuilles d'arbre séchées. Malgré cette 
précaution, je ne pus éviter qu'on ne cherchât 
à me prendre ce qui faisait le plus bel ornement 
de mon jardin; c'était un chou magnifique et 
qui était extraordinaire par sa grosseur, car il 
avait plutôt l'air d'un arbre que d'un chou, et 
son tronc était aussi gros que le bras. Comme 
j'y tenais beaucoup, j'en avais le plus grand 
soin et me contentais, chaque fois que je vou- 
lais me régaler, d'en cueillir quelques feuilles 
par en bas, ce qui suffisait pour me faire un 
bon plat. Gomme, par sa position, mon jardin 
bordait le chemin où l'on se mettait pour faire 
queue lorsqu'on venait chaque jour à la distri- 
bution de l'eau, tous les prisonniers connais- 
saient la beauté de mon chou ; ils y rendaient 
tous une espèce de culte en l'arrosant avec les 
égouttures de leurs gamelles. Un de ceux-là, 
qui poussait sans doute la vénération à un degré 
plus élevé que les autres, voulut m'en débar- 
rasser, et voici comme j'empêchai le voleur de 
s'emparer de sa proie. 

Une certaine nuit, que la chaleur m'empê- 
chait de me livrer aux douceurs du sommeil, je 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 109 

crus entendre quelque bruit près de mon habi- 
tation ; mais il ne me vint pas de suite à l'idée 
de penser que ce pouvait être quelqu'un qui 
eût pénétré dans mon potager, car je croyais 
que la haie qui l'entourait serait une barrière 
suffisante pour empêcher quiconque aurait con- 
voité mon bien, de se l'approprier ; cependant, 
comme le bruit continuait, je me levai promp- 
tement, et, me rendant aussitôt dans mon jar- 
din, j'aperçus, à la clarté de la lune, mon chou 
déraciné et un homme qui s'enfuyait à toutes 
jambes ; je voulus d'abord courir après lui ; 
mais comme il y avait un assez grand espace 
qui le séparait de moi, j'abandonnai ce projet, 
pour me mettre à contempler l'objet de mes plus 
chères affections, qui était couché sur la terre. 
Heureusement encore pour moi que la grosseur 
de son pied avait nécessité de grands efforts de 
la part de mon voleur, ce qui avait occasionné 
le bruit que j'avais entendu; car sans cela j'au- 
rais été privé du plaisir que je me proposais de 
goûter en m'en rassasiant complètement, et le 
lendemain matin, mon camarade et moi, après 
l'avoir fait cuire, nous en fîmes un festin qui, 
dans notre position, nous parut délicieux. 

A l'époque où je parle, il y avait h peu près 
deux ans et demi ou trois ans que nous étions 

7 



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110 SOUVENIRS 

à Cabrera ; car, ayant négligé de marquer les 
jours que nous y avions passés depuis notre 
arrivée, il me serait assez difficile de pou- 
voir bien au juste préciser le temps. Nous y 
étions entrés, comme je l'ai déjà dit, environ 
7.000 hommes, ensuite il en avait été amené en 
différentes fois à peu près encore 4 ou 5.000, 
lorsqu'il nous arriva d'Alicante 1.500 prison- 
niers qui avaient été faits dans les dernières 
affaires qui avaient eu lieu entre les Français 
et les Espagnols : ce fut à qui les questionnerait, 
pour qu'ils nous apprissent ce qui s'était passé 
depuis notre captivité, et ce n'était pas sans 
éprouver une grande satisfaction que nous en 
écoutions le récit, car souvent nous y trouvions 
des sujets d'espérance d'une prochaine liberté; 
mais il était écrit que notre séjour à Cabrera 
serait encore long, et que nous y éprouverions 
des peines encore plus grandes que celles que 
nous avions endurées. 

Dans les premiers temps, ces nouveaux venus 
étaient étonnés de notre manière de vivre et de 
ce que presque tous nous étions dénués de 
vêtements, et mangions souvent nos provisions 
de quatre jours en un seul. Nous ne fîmes pas 
attention aux railleries qu'ils nous firent à ce 
sujet; nous étions bien certains que nous ne 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 1U 

tarderions pas à être vengés; malheureusement 
pour eux, cela n'arriva que trop tôt, et en six 
mois il en périt plus de la moitié par la misère : 
quant à ceux qui restèrent, ils avaient à peine 
de quoi se vêtir, ayant vendu leurs effets pour 
subvenir à leurs besoins, qui étaient plus impé- 
rieux que les nôtres, attendu que nous étions, 
en quelque sorte, familiarisés avec la misère. 

Comme il n'y avait pas de cabanes pour eux, 
ils cherchèrent un asile pour se réfugier, et se 
décidèrent, faute de mieux, à adopter la grande 
grotte dont j'ai déjà fait la description ; ils y 
étaient fort à leur aise, car on sait qu'elle pou- 
vait contenir à peu près 4.000 hommes ; mais 
ils furent, comme ceux qui en avaient autrefois 
fait leur demeure, forcés de l'abandonner, car 
elle était tellement éloignée de la fontaine et 
de l'endroit de la distribution des vivres, qu'il 
leur fut impossible d'y rester. 

Comme vers ce temps il y en avait beaucoup 
parmi eux qui étaient morts, leur nombre ne 
s'élevait guère à plus de 7 à 800; il en mourait 
aussi beaucoup parmi nous, ce qui fît que peu 
à peu ils finirent par être logés avec nous. Les 
camarades des défunts, devenant leurs héritiers, 
ils leur vendaient les places, soit pour des 
vivres, soit pour des habits. 



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112 SOUVENIRS 

De temps à autre, il s'ourdissait des complots 
d'évasion, qui, pour la plupart, échouaient 
presque en même temps qu'ils étaient conçus : 
comme dans le nombre il y en avait toujours 
qui arrivaient plus ou moins près de la réussite, 
je trouve ici l'occasion de rapporter une de ces 
tentatives qui montre le courage et l'intrépidité 
des Français. 

Chaque fois que la barque qui nous apportait 
de l'eau arrivait, on l'amarrait dans le port, et 
chacun, comme c'était l'habitude, se rendait au 
bord de la mer pour attendre l'instant de la 
distribution. Un jour, comme on était en train 
de la faire, tout à coup, à un signal qui fut 
donné, une trentaine de nos compagnons, dont 
peut-être la moitié appartenait à la marine, 
s'élancent sur la barque, jettent ceux qui la 
montaient h la mer, et en un clin d'œil, après 
avoir déployé les voiles, gagnent au large, sans 
que les Espagnols aient eu le temps de se recon- 
naître ; nous-mêmes fûmes dans le plus grand 
étonnement, car cela s'exécuta dans moins de 
temps qu'il n'en faut pour le rapporter; bref, 
il s'en échappa 31, y compris un soldat qui, 
étant en ce moment à se baigner, profita de 
l'occasion, en sautant dans la barque, quoiqu'il 
fût tout nu. 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 113 

Il est à croire que cette évasion avait été 
projetée de longue main, car ils choisirent, tout 
justement pour l'exécuter, un jour où les canon- 
nières qui nous gardaient étaient éloignées du 
port. Quant à nous, après être revenus de notre 
surprise, nous montâmes sur les rochers pour 
voir plus longtemps nos déserteurs, qui, aussitôt 
qu'ils furent en pleine mer, afin d'éloigner tout 
soupçon, se mirent tous en chemise, comme le 
faisaient les marins espagnols, et dirigèrent 
leur embarcation du côté où elle s'en allait 
habituellement. J'ai su depuis qu'aussitôt qu'ils 
crurent qu'on ne pouvait plus les apercevoir, 
ils avaient changé de direction, et étaient par- 
venus à gagner Tarragonne, où ils avaient trouvé 
l'armée française. 

Nous fûmes tous dans la joie de l'heureux 
résultat qu'avait obtenu l'entreprise de nos 
camarades; mais elle se changea bientôt en 
craintes, les marins espagnols ayant fait leur 
rapport au commandant des canonnières, lorsque 
celles-ci revinrent le soir : il donna l'ordre de 
se mettre à, la poursuite des fuyards; fort heu- 
reusement pour nos frères, ils avaient sur les 
canonnières une grande avance; sans cela, 
bien certainement, ils eussent été repris. Deux 
jours après elles rentrèrent, mais, à notre 



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H 4 SOUVENIRS 

grande satisfaction, comme elles étaient par- 
ties. 

Cet événement, qui procura la liberté à 
quelques-uns, devint la source d'un surcroît de 
misère pour nous autres; car, à compter de ce 
jour et pendant le reste de notre séjour à 
Cabrera, les Mayorquains ne nous envoyèrent 
plus d'eau, et nous en éprouvâmes de nouveau 
la disette. 

Lorsqu'on nous distribuait nos vivres, jamais 
on ne nous donnait de sel; aussi, pendant long- 
temps, fûmes-nous forcés de ne point saler nos 
aliments, ce qui, à la fin, devint insupportable, 
et nous obligea de recourir à toutes sortes de 
moyens pour nous en procurer : celui qui nous 
réussit le mieux fut de faire évaporer par le 
feu, dans une chaudière, une grande quantité 
d'eau de mer, qui nous fournissait un sel blanc 
et aussi fin que de la farine, mais en si petite 
quantité, eu égard au volume d'eau salée qu'il 
fallait employer, bien que nous n'en manquions 
pas, qu'elle ne pouvait suffire à notre consom- 
mation. Quelquefois nous allions en recueillir 
qui se formait sur les rochers par les lames 
d'eau qui la couvraient lors des tempêtes, et qui, 
par la suite, se trouvaient desséchées par le 
soleil. Plus tard, nous n'en manquâmes pas; 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 115 

mais il était si difficile de se le procurer, que 
ce n'était qu'en risquant sa vie qu'on parvenait 
à atteindre le haut des rochers, où il se trou- 
vait en abondance. 

Malgré le danger que couraient ceux qui 
étaient assez hardis pour grimper sur les rochers 
qui n'avaient pas moins de six cents toises de 
hauteur, beaucoup de nos camarades, dans le 
but d'en faire une spéculation, ne s'en effrayaient 
pas, affrontaient une mort presque certaine, 
et quatorze de ces infortunés périrent victimes 
de leur ambition. 

Ces rochers, comme je viens de le dire, étaient 
d'une extrême hauteur, et tellement à pic, 
qu'on les aurait aisément pris pour de vieilles 
murailles. De distance en distance il y avait 
des creux qui permettaient de mettre les pieds 
et les mains, et d'arriver avec des peines 
extrêmes à leur sommet, où l'on trouvait des 
masses considérables d'un sel superbe, bien cris- 
tallisé et d'une blancheur éblouissante. 

Je fus un jour témoin de la mort affreuse de 
trois de nos soldats qui allaient en chercher 
pour le vendre ou pour l'échanger contre des 
fèves qui, vu le manque d'argent, étaient de- 
venues notre monnaie. Ces trois malheureux 
gravissaient à la file l'un de l'autre un de ces 



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116 SOUVENIRS 

rochers, quand le premier, prêt à atteindre la 
cime, se sentit tout à coup saisi d'une crampe 
ou fatigué peut-être; quoi qu'il en soit, ses 
forces l'abandonnèrent, et il roula de rocher en 
rocher jusqu'à la mer, entraînant avec lui ses 
deux compagnons, qui partagèrent son triste sort. 
Ces accidents se renouvelaient, hélas ! trop 
souvent, et ces funestes exemples, qui auraient 
dû en prévenir le retour, ne servirent qu'à 
accroître l'audace d'un grand nombre de prison- 
niers, qui mettaient une espèce de gloire à 
montrer leur intrépidité. Une fois l'un d'eux 
étant venu me demander en grâce que je lui 
donne à boire, quoiqu'il me fût défendu d'ouvrir 
la fontaine hors des heures de la distribution, je 
lui en donnai cependant, et crus devoir profiter 
de l'occasion pour lui représenter qu'il y avait 
de l'imprudence à hasarder sa vie comme il le 
faisait chaque jour; il me répondit : « Je m'en 
moque bien; cela me procure de quoi vivre, et 
j'aime mieux mourir comme cela que de mourir 
de faim. » Cette réponse prouve assez, je pense, 
jusqu'où allait, chez de certains individus, 
l'oubli de leur conservation, et jusqu'à quelles 
extrémités peuvent se porter des hommes que 
le besoin force à faire abnégation de tous sen- 
timents. 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS U7 

Je pourrais citer diverses circonstances qui 
viendraient à l'appui de ce que j'avance; mais 
je me bornerai à ne parler que d'un seul fait 
que voici. En parcourant l'île, plusieurs soldats 
trouvèrent une espèce de racine qui ressemblait 
assez à nos pommes de terre, et assez généra- 
lement elle était de la grosseur d'une noix. Ces 
racines, auxquelles nous avions donné le nom 
de patates, croissaient sous des masses de 
roches que nous étions obligés de soulever 
pour pouvoir les arracher. Cette découverte 
aurait été un véritable trésor pour nous; mais, 
malheureusement, ses qualités étaient loin de 
répondre k l'espérance que nous avions conçue 
d'abord de pouvoir en faire un aliment. Lorsqu'on 
la faisait cuire, cette racine ou patate, ainsi 
que nous la nommions, était très blanche et 
très farineuse, mais elle était au goût d'une 
âcreté insupportable; et après qu'on en avait 
mangé, on se sentait les entrailles brûlées et 
des maux d'estomac affreux, ce qui fit que les 
moins affamés cessèrent bientôt d'en manger; 
d'autres, et ce sont ceux qui avaient pour habi- 
tude de consommer leur ration de quatre jours 
en un seul, continuèrent d'en faire usage, et ne 
reparaissaient au camp que les jours d'arrivée 
de la barque, passant le reste du temps dans 



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118 SOUVENIRS 

les montagnes à la recherche de ces racines. Il 
faut croire que ce tubercule avait des propriétés 
vénéneuses, car nous eûmes occasion de remar- 
quer qu'il y avait une mortalité très grande 
chez ceux qui en mangeaient, ce qui ne con- 
tribua pas peu, lorsque nous étions en quelque 
sorte obligés d'y avoir recours, de prendre toutes 
les précautions imaginables pour en atténuer 
les effets malfaisants. Le seul moyen qui nous 
réussit assez bien, était de les faire bouillir plu- 
sieurs fois dans l'eau et de les mêler avec 
d'autres légumes. 

J'avais construit un petit four auprès de ma 
maison, afin de faire recuire le pain qu'on nous 
donnait, lorsqu'il était moisi; j'en avais jus- 
qu'alors tiré un petit avantage, mes camarades 
me payant cinq fèves par pain que je recuisais; 
mais cela n'arrivait pas toujours, l'appétit de 
beaucoup ne leur permettant pas d'attendre que 
cela fût fait. Alors je me mis à cuire des ga- 
lettes de farine de patates, dont je viens de 
parler plus haut, et, sur dix que je cuisais, il y 
en avait une pour moi. Un jour, notre aumô- 
nier, en voyant mon four, me demanda de 
quelle profession j'étais; lui ayant répondu 
qi s j'étais autrefois boulanger, il m'offrit de 
m apporter un peu de farine lorsqu'il irait à 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 119 

Palma : ayant accepté, quelque temps après il 
tint sa promesse en m'en apportant à peu près 
un boisseau, ainsi que du levain, de sorte que 
je me mis à faire des petits pains dont j'eus 
bientôt un grand débit; mais, ayant éprouvé 
des banqueroutes d'un côté, et de l'autre ne 
recevant que des fèves en paiement, je ne pus 
payer au signor Dallian-Estebricht la farine 
qu'il me fournissait, ce qui me força de renon- 
cer à ce nouveau commerce, étant obligé bien 
souvent de manger mes petits pains moi-même, 
plutôt que de les donner sans argent. 

J'ai dit, lorsque j'ai parlé de la construction 
de nos cabanes, que le lieu que nous avions 
choisi, et où elles étaient, ressemblait à une 
petite ville, et que toutes les maisons, au 
nombre de 1422, étaient numérotées; mais j'ai 
omis de dire que nous avions dressé notre plan 
de manière à laisser en réserve du côté de la 
mer un espace assez grand pour en faire une 
place : ce lieu s'appelait le Palais-Royal. Du 
reste, il était destiné à plusieurs usages, et 
c'était à la fois le rendez- vous des baigneurs, 
la promenade et le marché, car, malgré notre 
pauvreté, nous en avions un où se vendaient et 
échangeaient les fruits de notre culture et de 
notre industrie : à la vérité, ce marché ne res- 



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420 SOUVENIRS 

semblait guère à ceux que Von voit dans les 
villes, car on n'y trouvait rien de ce qui pou- 
vait flatter le goût ou la gourmandise des habi- 
tants des cités, et ce qu'on y apportait se com- 
posait des économies de ceux qui, ayant une 
industrie quelconque, avaient plus qu'il ne leur 
fallait de nourriture pour leur consommation ; 
on y trouvait aussi des raves, du tabac, des rats 
et des souris, en un mot, tout ce qu'on pouvait 
rouverde mangeable dans l'île, ce qui n'était 
pas grand chose. 

L'argent étant fort rare, je pourrais même 
dire presque inconnu chez nous, le commerce 
se faisait en échanges de part et d'autre avec 
des fèves. Une souris se payait cinq fèves, et 
on en donnait vingt-cinq ou vingt-six pour un 
rat, suivant sa grosseur. Je ne sais si l'appétit 
faisait tous les frais des repas que nous faisions 
de ces animaux; tout ce que je puis assurer, 
c'est que nous nous régalions joliment quand 
nous pouvions en avoir. 

L'industrie, en môme temps que la misère, 
faisait des progrès parmi nous : plusieurs pri- 
sonniers faisaient, avec du bois de sabine qui 
croissait dans l'île, des bâtons sculptés qui, 
ailleurs qu'à Cabrera, auraient eu beaucoup de 
prix par la beauté du travail. Les premiers qui 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 121 

se vendirent le furent à des Espagnols qui 
étaient venus établir des cantines dans l'île. 
Quoique ces derniers vendissent au poids de 
l'or tout ce qu'ils apportaient, ils ne payèrent 
ces bâtons, qui auraient pu valoir un prix très 
élevé, que 20 sous pièce. Par la suite on en 
fit beaucoup, ainsi que des cuillers en buis, des 
corbeilles, et toutes sortes d'ouvrages qui de- 
vinrent très recherchés, mais dont le profit 
n'était pas pour nous, ceux auxquels nous 
étions obligés de nous adresser, pour nous en 
défaire, ayant pour habitude de nous acheter 
tout à vil prix. 

J'avais déjà été depuis ma captivité blan- 
chisseur et boulanger; je me mis dans la tête 
de devenir vannier; mais le plus difficile était 
d'apprendre cet état sans qu'il m'en coûtât 
rien : pour cela faire, j'allai plusieurs fois chez 
un de mes amis qui l'exerçait, sous le prétexte 
de lui rendre visite, et au bout de quelques 
jours, croyant en savoir assez, je me mis à la 
besogne. Le succès ayant surpassé mon attente, 
je devins bientôt un des plus adroits dans la 
fabrication des corbeilles, ce qui me donna les 
moyens de m'acquitter avec le signor Damian, 
auquel je devais de l'argent depuis qu'il m'avait 
fourni de la farine; et, par la suite, ayant eu 



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122 SOUVENIRS 

quelques commandes, je ne tardai pas à voir 
renaître chez moi un peu d'abondance, car il 
est bon de dire que, bien que ces ouvrages ne 
fussent pas payés à leur juste valeur, ce que 
Ton nous en donnait était tout profit pour 
nous, attendu que nous nous procurions très 
facilement les osiers et autres bois propices, 
Tile en fournissant en abondance : nous ne les 
payions, à ceux qui les allaient les chercher, 
que trois sous le mille. 

Dans les commencements, nous étions obli- 
gés de confectionner tous nos ouvrages avec 
des outils que nous faisions nous-mêmes avec 
des morceaux de fer; mais, par la suite, les 
Espagnols, calculant les bénéfices qu'ils pou- 
vaient faire sur les produits de notre industrie, 
nous en procurèrent, et nous mirent à même 
de travailler avec plus de facilité. 

Peu à peu notre commerce avec eux acquit 
de l'extension; mais tout le monde ne s'occu- 
pant pas, il y avait toujours beaucoup de misère 
parmi nous, et ceux qui gagnaient quelque 
chose avaient grand soin de le mettre en ré- 
serve, la crainte de manquer de vivres les ren- 
dant égoïstes. 

Nous étions presque totalement nus, et de- 
puis fort longtemps nous n'avions plus de 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 123 

chaussures. Quant à moi, je n'avais pour tout 
vêtement que ma vieille capote, encore était-elle 
si usée, que je craignais, à chaque instant, 
malgré tout rattachement que je lui portais, de 
la voir me quitter, ce qui m'aurait mis dans la 
triste obligation de partager le sort de la ma- 
jeure partie de mes compagnons, qui étaient 
obligés, lorsqu'ils voulurent sortir de chez eux, 
de cacher leur nudité avec des feuillages. 

Nous étions réduits à cette extrémité lorsque 
nous vîmes arriver, dans notre rade, un brick, 
anglais qui nous distribua des effets d'habille- 
ment : chaque prisonnier reçut une pièce ; pour 
ma part, j'eus une chemise de marin en toile 
bleue à carreaux, ce qui me rendit on ne peut 
plus joyeux. 

Quelques malheureux ne jouirent pas long- 
temps de cette bonne aubaine, qui fut la seule de 
ce genre que nous eûmes pendant tout le temps 
que nous restâmes dans l'île, car dès le lende- 
main il y en eut qui vendirent les effets qu'ils 
avaient reçus la veille pour deux ou trois 
rations de pain, et se virent, en moins de rien, 
aussi avancés qu'auparavant. 

Bien souvent nous étions oubliés par les 
Espagnols, ou, du moins, si nous ne l'étions pas 
entièrement, nous avions à essuyer de grands 



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124 SOUVENIRS 

retards dans la distribution de nos vivres. Un 
jour, il y en avait déjà six que la barque qui 
apportait notre subsistance n'était venue, je 
mourais de faim, et, pour dissiper les tourments 
qu'elle me faisait endurer, je me décidai à faire 
une promenade dans l'île ; les réflexions qu'elle 
amena ne pouvaient être bien gaies. Tous ceux 
qui ont été dans la même situation d'esprit 
que moi, en ce moment, sont à même d'en 
juger ; aussi mes idées n'étaient-elles pas couleur 
de rose : l'exercice n'ayant pas tempéré mes 
besoins, je rentrai à mon habitation, et ne 
voyant d'autre moyen à employer pour y parve- 
nir, que de chercher dans le sommeil l'oubli 
de mes peines, je parvins à m'endormir, malgré 
les pressantes réclamations de mon estomac, 
qui n'entendait que fort difficilement raison 
quand il s'agissait de privations. 

S'il est un proverbe qui dit : qui dort dîne, il 
en est un qui dit : ventre creux a toujours rêvé. 
Quant à moi, dont le mien est on ne peut plus 
vide, je ne pouvais faire exception à la règle; 
aussi, dès que Morphée eut répandu ses pavots 
sur ma modeste couche, une foule de songes 
s'emparèrent de mon cerveau, et tout ce que je 
puis me ressouvenir, c'est que j'étais fort riche; 
peut-être un pressentiment de ce qui allait 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 125 

m'arriver; la vérité est que si la réalité n'alla 
pas jusqu'à accomplir mon rêve, toujours est-il 
que mon sort changea un peu à mon avantage ; 
voici comment : 

A mon réveil, j'appris que les vivres venaient 
d'arriver; aussitôt, en ma qualité de caporal, 
ayant rassemblé les dix-neuf hommes qui res- 
taient sur cent-vingt qui composaient la com- 
pagnie à laquelle j'appartenais, je choisis, 
parmi eux, les quatre plus forts, attendu que 
presque tous étaient faibles au point de ne pou- 
voir par l'excès du besoin, porter le plus léger 
fardeau. Nous nous rendîmes au port, lieu de la 
distribution; mais notre tour n'étant pas encore 
prêt d'arriver, pendant que mes hommes 
s'étaient couchés en attendant dans les rochers 
avec les autres Cabrériens, qui pouvaient voir 
de là décharger les vivres, moi j'allai me livrer 
h mes sombres réflexions et me promener sur 
un mur de deux pieds et demi de largeur, d'où 
je pouvais aussi avoir l'œil sur tout. Alors qu'on 
réfléchit et quand on n'est pas heureux, il est 
rare qu'on lève la tête, et la misère dans 
laquelle je me trouvais me portant naturelle- 
ment à avoir plutôt l'air humble qu'altier, mes 
yeux rencontraient plus souvent la terre que le 
ciel : les miens donc étant fixés vers elle, j'aper" 



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126 SOUVENIRS 

çus quelque chose qui me fit d'abord l'effet 
d'un bouton de cuivre. Comme, dans notre po- 
sition, la moindre chose nous devenait souvent 
fort utile, je me baissai pour le ramasser. joie ! 
ô surprise! c'était une pièce de vingt francs! 
Dans le premier moment, j'eus peine à me per- 
suader toute l'étendue de mon bonheur, et je 
doutais encore si j'étais bien éveillé, et si ce 
n'était pas un effet de mon imagination, qui, 
bien souvent, me représentait des images flat- 
teuses qui s'évanouissaient presqu'aussitôt que 
je jouissais du plaisir mensonger qu'elles me 
faisaient éprouver; mais cette fois, m'étant bien 
frotté les yeux, je me convainquis que bien 
réellement l'objet que j'avais trouvé était bien 
palpable, et que le désordre de mes idées n'était 
pour rien dans cette circonstance, et que j'étais 
devenu possesseur d'une fortune. Grand Dieu! 
je vous remerciai de votre bonté, car ce ne pou- 
vait qu'être par un bienfait du ciel, réservé pour 
moi, que je fis cette trouvaille; les prisonniers 
allant journellement se promener sur ce mur, 
il est étonnant qu'aucun d'eux, avant moi, ne 
l'ait faite. Le contentement faillit m'être fu- 
neste, et, dans la satisfaction où j'étais, prenant 
peu garde à ce que je faisais, un peu plus je 
tombais à la mer. 



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D ON CAPORAL DE GRENADIERS 127 

Maintenant, rentré dans mes foyers, et obligé 
de travailler pour nourrir ma famille, je puis 
dire avec vérité que je n'éprouverais pas» 
si tout à coup on venait me donner 20.000 francs, 
une sensation plus douce que celle que me fit 
éprouver, en ce moment cette pièce de 20 francs. 

Dans ma joie, qui était inexprimable, je ne 
savais que devenir; je ressentais l'embarras des 
richesses : je ne voulais confier mon secret à 
personne ; cependant, tout bien résolu, comme 
l'égoïsme n'a jamais été le mobile de mes ac- 
tions, je me décidai de faire part de ma bonne 
fortune à un de mes camarades de captivité 
nommé Chaudet, dont je connaissais toute 
l'amitié et la discrétion, et en qui j'avais mis 
toute ma confiance, et qui se Tétait véritable- 
ment acquise par les égards et les prévenances 
qu'il n'avait cessé d'avoir pour moi comme 
étant son chef. 

Ce bon camarade était comme les autres cou- 
ché dans les rochers, et ne se doutait pas que 
le bien lui venait en dormant. L'ayant tiré à 
l'écart, je lui racontai mon aventure après lui 
avoir fait promettre qu'il n'en ouvrirait la 
bouche à qui que ce soit, craignant, comme 
l'argent n'a pas de nom, que quelqu'un ne vînt 
me replonger dans la misère en me réclamant 



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128 SOUVENIRS 

la pièce comme lui appartenant, et il y en avait 
beaucoup parmi nous, soit dit sans médisance, 
qui ne se seraient pas fait scrupule d'en agir 
ainsi. 

Voyant que nous aurions encore au moins 
deux heures à attendre l'instant de la distribu- 
tion, j'invitai Chaudet à prendre sa part d'une 
collation que je voulais faire en réjouissance 
de l'heureux hasard qui venait de me procurer 
une aussi bonne aubaine; je m'attendais à le 
voir accepter avec empressement, mais je fus 
aussi surpris qu'attendri quand ce pauvre gar- 
çon après avoir refusé, me dit: « Caporal, je 
« suis bien endetté, je dois 30 sous, et, 
« pour les payer, il faut que je me prive d'une 
« ration par distribution pendant encore fort 
« longtemps. Puisque vous avez l'intention de 
« me régaler, ce dont je vous remercie, le plai- 
« sir que vous voulez me faire se changerait en 
« un bien grand service si vous pouviez me 
« donner ce que vous vous proposez de dépen- 
« ser pour moi; cela me faciliterait les moyens 
« de m'acquitter de ce que je dois, et me ren- 
« drait au moins maître de tous mes vivres, car 
« vous savez que je suis toujours trois jours 
« sans manger de pain. » Il y aurait eu inhu- 
manité de ma part en ne satisfaisant pas à une 



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DEN CAPORAL DE GRENADIERS 129 

demande aussi juste ; je lui répondis : « Qu'à cela 
ne tienne ; viens toujours, nous verrons après. » 
Cette fois il ne se fit pas prier, et, nous étant 
acheminés vers une des cantines tenues par les 
Espagnols, nous nous disposâmes à nous ré- 
compenser, au moins une bonne fois, des pri- 
vations que nous avions souffertes depuis si 
longtemps. 

Une grande difficulté s'élevait, c'était celle 
de changer ma bienheureuse pièce sans donner 
l'éveil aux Cabrériens nos camarades; cela me 
tourmentait beaucoup. Après avoir réfléchi au 
moyen que j'employerais, je m'arrêtai àcelui de 
m'adresser au patron de la barque aux vivres : 
à cet effet, ayant demandé à lui parler en parti- 
culier, je lui dis qu'il m'obligerait beaucoup 
s'il pouvait me donner de la monnaie de 20 francs. 
Comme je savais qu'à Mayorque elles valaient 
18 francs, je les lui demandai, mais il ne m'en 
offrit que 16 fr. 50, dont il fallut me con- 
tenter, puisque je ne pouvais faire autre- 
ment. Porteur de mon argent, nous allâmes 
droit à la cantine, et nous étant fait aussitôt 
servir à chacun une bouteille de vin d'Espagne, 
dont je n'avais pas bu depuis notre sortie de 
Xérès, j'ajoutai à cela quelques petites choses 
pour compléter le régal. Modernes Lucullus, 



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130 SOUVENIRS 

quand vous êtes dans vos riches salons, assis 
autour d'une table couverte des mets les plus 
recherchés, vous ne pouvez éprouver autant de 
jouissance que nous en ressentîmes en faisant 
notre modeste festin qui, en tout, me coûta 
30 sous ; l'appétit et la privation en faisaient 
les frais, et quelque frugal qu'il fût, tout me 
sembla délicieux. 

Après avoir ainsi satisfait une envie bien par- 
donnable à des gens qui, depuis trois ans, ne 
vivaient que de privations, et avoir remis à mon 
camarade Ghaudet ce qui lui fallait pour acquit- 
ter sa dette, nous regagnâmes fort gaîment le 
lieu où se faisait la distribution, un peu moins 
affamés que lorsque nous y étions allés aupara- 
vant ma trouvaille. 

Une justice à rendre à celui que je venais 
d'obliger, c'est qu'il ne se démentit jamais, et 
que cela ne fit qu'ajouter à notre ancienne ami- 
tié. Pour moi, voulant profiter de ma richesse 
et bien employer les 13 fr. 50 qui me restaient 
encore, je remontai ma garde-robe en achetant 
de suite, à plusieurs prisonniers nouvellement 
arrivés d'Alicante à Cabrera, divers effets, tels 
que pantalon, veste, chemise et souliers ; tout 
cela, quoique fort bon, ne me coûta que fort 
peu de chose, et le soin que j'apportai à soi- 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 131 

gner et ménager ces objets, firent qu'ils me du- 
rèrent jusqu'à ma sortie d'esclavage. 

Avec le reste de ma fortune, que j'employais 
non moins utilement, je vécus fort bien, à la 
vérité de fèves et de pain, ce qui me fit devenir, 
en fort peu de temps, tellement gras, que plu- 
sieurs de mes camarades avaient peine à me 
reconnaître, tant j'avais acquis d'embonpoint; 
il en fut aussi de même de Chaudet, qui parta- 
geait quelquefois mes repas, et qui, ayant ses 
rations entières et un peu plus de contentement 
depuis qu'il n'avait pas à se priver de son né- 
cessaire, reprit aussi promptement ses forces 
qu'il avait perdues par suite des privations 
qu'il s'était faites. 

J'ai toujours pensé depuis que cette pièce 
avait été perdue par un de nos officiers, attendu 
qu'ils allaient très souvent se promener sur le 
mur où je l'avais ramassée, et il est à présu- 
mer que le hasard en aura faittrouverà plusieurs 
d'entre nous, puisqu'un de nos camarades en 
trouva une dans la semelle d'un vieux soulier 
qu'on avait jeté dans les rochers, derrière nos 
baraques, ce qui lui arriva en allant chercher de 
vieux morceaux de cuir dont il faisait un com- 
merce, en vendant les meilleurs à ceux qui 
s'étaient imaginés d'établir des ateliers de cor- 



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132 SOUVENIRS 

donniers où Ton travaillait plus en vieux qu'en 
neuf. 

Il fut moins heureux que je ne l'avais été; et 
comme il se trouvait plusieurs Cabrériens avec 
lui au moment de sa découverte, il fut obligé 
de partager avec eux, et ce qui lui resta pour 
son compte ne lui profita pas beaucoup. 

La misère nous harcelait toujours, et en géné- 
ral tout le monde en éprouvait les atteintes, ce 
qui faisait des mécontents, et occasionnait beau- 
coup de fermentation dans notre île; les com- 
plots d'évasion se renouvelaient tous les jours 
à cause des retards que nous éprouvions conti- 
nuellement dans la distribution de nos vivres, 
soit par la négligence que Ton mettait à en 
faire l'envoi exactement, soit à cause des mau- 
vais temps qui empêchaient aussi fort souvent 
la barque d'arriver de manière à ne pas nous 
faire languir continuellement après nos subsis- 
tances. 

Un jour, il y en avait déjà six que nous 
n'avions reçu de vivres, la mer était tellement 
houleuse, que la barque ne put, lorsqu'elle 
arriva, aborder dans la rade à l'endroit où l'on 
avait habitude de l'amarrer pour opérer le débar- 
quement; il fallut la diriger vers l'autre partie 
de l'île, opposée à celle-ci, et la faire entrer dans 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 133 

une baie qui, du côté de la mer, se trouvait en- 
tourée de rochers à pic d'une hauteur prodi- 
gieuse, sauf un très petit espace qui semblait 
fait exprès pour débarrasser la barque de ce 
qu'elle apportait. Les pauvres soldats prison- 
niers qui attendaient avec impatience le moment 
où on leur délivrerait de quoi apaiser l'horrible 
faim qui les tourmentait, se portèrent en foule, 
au nombre d'à peu près deux mille, vers cet 
endroit, et, gravissant les rochers, regardaient 
avidement la barque objet de leurs plus chères 
affections, dans le besoin pressant qui leur 
faisait préférer leurs vivres à toute autre chose. 

C'est dans cette situation d'esprit, qui animait 
la majeure partie de nous, qu'une soixantaine 
de prisonniers, tant officiers que sergents et 
fourriers qui étaient arrivés après nous dans l'île 
tentèrent de se procurer leur liberté en s'em- 
parant de la barque, et de s'évader avec; mais 
ils avaient mal conçu leur projet d'évasion et 
mal calculé les suites qu'il pouvait avoir, ce 
qui fit qu'ils échouèrent complètement dans 
leur entreprise. 

Voici comment cela se passa : 

Arrivés dans la baie, les marins espagnols 
n'eurent pas plutôt abordé, qu'ils furent jetés à 
l'eau avec une promptitude inconcevable par 

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134 SOUVENIRS 

les conjurés, qui se hâtèrent de hisser les voiles 
et de gagner au large, emportant avec eux près 
des deux tiers des vivres; mais ceux qui étaient 
sur les rochers, voyant s'évanouir, par cette 
fuite, toutes leurs espérances, se mirent tous, 
d'un commun accord, à leur lancer une grêle 
de pierres qui, en ayant blessé plusieurs, les 
força, quoique regret, à rétrograder. 

Comme depuis la prise de la barque à l'eau, 
dans une semblable circonstance, on avait cessé 
de nous en envoyer, nous n'avions aucunement 
envie de nous voir privés, par la suite, de notre 
pain, ce qui n'aurait pas manqué d'arriver si 
les fuyards étaient parvenus à s'échapper; aussi 
cette réflexion porta-t-elle ceux qui étaient sur 
le haut des rochers à écraser, avec les pierres 
qui se trouvaient sous leurs mains, leurs cama- 
rades, plutôt que de se voir réduits à périr de 
faim. 

Dès qu'ils furent revenus à bord, les marins 
espagnols reprirent possession de leur barque et 
firent prisonniers tous ceux qui s'y trouvaient 
il y en eut même plusieurs qu'ils tuèrent-sur-le- 
champ, et ceux qui se jetèrent à la mer ne pu- 
rent éviter d'être assommés à coups de rames 
et de crosses de fusils, ne pouvant trouver au- 
cun refuge dans les rochers dont j'ai parlé plus 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 135 

haut, et qui, ainsi que je viens de le dire, étaient 
tellement à pic, qu'il devenait absolument im- 
possible, à ces malheureux, d'y grimper du côté 
de la mer. 

Cependant, dans le nombre de ceux qui cher- 
chèrent leur salut en se jetant à la nage, il y en 
eut plusieurs qui parvinrent à échapper à la 
mort et à se sauver en se cachant pendant 
plusieurs jours dans des creux de rochers et 
dans les bois qui setrouvaientdans l'autre partie 
de l'île. Parla suite, ceux qui furent assez heu- 
reux pour se soustraire à la fureur qui animait 
les Espagnols, rentrèrent peu à peu avec nous, 
et comme ils étaient tous en grade, on les fit 
rejoindre les autres officiers que Ton avait déjà 
envoyés en Angleterre. 

Depuis notre longue captivité, nous avions été 
obligés de fabriquer nous-mêmes, tant bien que 
mal, tous les objets de première nécessité, dont 
nous avions besoin pour notre usage habituel. 
Comme nous étions privés de vases pour manger 
nous nous mimes à démantibuler nos schakos 
pour nous faire des plats et des assiettes avec 
les fonds. Plus tard, l'industrie ayant acquis un 
degré de perfection plus grand, quelques Ca- 
brériens se mirent à faire des espèces de petits 
baquets en bois, bien cerclés, qui nous servirent 



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136 SOUVENIRS 

de gamelles ; alors les fonds de nos schakos re- 
çurent une autre destination : on les employa 
à faire des semelles aux chaussures que Ton 
faisait avec tout ce qu'on pouvait trouver de con- 
venable, tels que vieux morceaux de drap et de 
feutre. 

Dès qu'on se fût imaginé de fabriquer des ga- 
melles en bois, c'était à qui s'en procurerait, et 
il n'y avait pas d'habitation où il n'y en eût au 
moins deux ou trois, de sorte que l'on allait 
plus à la distribution de l'eau que par corvée, 
au lieu qu'auparavant, faute de vases, chacun 
était obligé d'aller chercher la sienne. Après 
les gamelles en bois, vinrent les fourchettes ; 
ensuite on fit des balances pour pouvoir peser 
tout ce qui faisait notre ordinaire, car bien sou- 
vent, pour une fève déplus ou de moins, on en 
venait aux mains, et l'on se serait déchiré les 
uns les autres pour si peu de chose. 

Le commerce que l'on faisait sur les vivres 
acquit de cette manière un peu plus de facilité : 
les balances mettant tout le monde d'accord, 
Ton ne voyait plus aussi souvent de rixes, dont 
la cause principale était la misère affreuse où 
nous étions plongés, c e qui nous rendait tous 
égoïstes. 

Nous avions déjà remarqué, à peu près aune 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 137 

demi-lieue de Cabrera, une autre île qui, vue 
h cette distance, nous paraissait être couverte de 
bois; quelques-uns des nôtres, bons nageurs et 
très courageux, poussés par la curiosité, quoi- 
qu'affaiblis par le besoin et la privation, entre- 
prirent de tenter la traversée. Du nombre de ces 
intrépides nageurs, se trouvait un dragon, 
nommé Coûtant, qui parvint un des premiers à 
cette île. Le résultat de son premier voyage fut 
une grande provision de gibier, composée d'hi- 
rondelles de mer et de lapins ; ces derniers étaient 
en si grand nombre dans File, que Ton pouvait 
les tuer fort aisément avec un bâton. Encouragé 
par cette heureuse chasse, il ne manqua pas par 
la suite de retourner fort souvent à la charge et 
de trouver, dans cinq ou six pauvres diables, 
des imitateurs. 

Cette île, que nous appelâmesTÏ/e des Lapins, 
pouvait avoir environ une lieue de circonfé- 
rence, et les rochers qui l'entouraient étaient 
tellement élevés et rudes à gravir, que ce 
n'était que très difficilement que Ton pouvait 
y arriver ; cependant, malgré tout le danger qu'il 
y avait à courir tant à cause de la traversée 
pour aller et revenir, que par les peines inouïes 
qu'on avait à pénétrer à travers les broussailles 
qui l'environnaient, cela ne rebuta pas nos 

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438 SOUVENIRS 

chasseurs, qui, joint à l'agrément d'avoir un 
supplément à leurs vivres, trouvaient dans ces 
courses l'agrément d'une chasse abondante, 
puisque les hôtes de nie étaient si peu fa- 
rouches, qu'on les prenait aisément au collet. 
Le plus difficile était de rapporter le gibier : 
nos pourvoyeurs employaient pour cela des 
espèces de radeaux qu'ils faisaient avec des 
roseaux, et qu'ils attachaient ensuite à leurs 
corps; mais comme le trajet de l'île des Lapins 
à Cabrera était très dangereux, il arrivait 
souvent qu'ils y restaient quelquefois trois 
ou quatre jours, et ne revenaient que quand 
ils avaient pris de quoi les récompenser am- 
plement de leurs fatigues. C'était toujours 
Coûtant, dans ces sortes d'excursions, qui était 
le plus heureux et rapportait le plus d'hiron- 
delles et de lapins. Mais une fois son ambition 
faillit lui être funeste ; il n'emportait jamais que 
fort peu de provisions. Un jour n'ayant pris avec 
lui, comme à son ordinaire, que la moitié d'un 
pain, le temps devint si mauvais, qu'il lui fut 
impossible de se remettre en mer pour revenir, 
et il fut obligé de rester trois jours dans l'île 
sans aucune nourriture. Pressé par la faim, il 
voulut essayer de manger cru du produit de 
sa chasse, n'ayant aucun moyen de se procurer 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 139 

ce qu'il fallait pour faire du feu, et il serait 
mort d'inanition à côté d'environ une cin- 
quantaine de pièces de gibier, sans la pitié que 
prirent à son sort quelques Anglais qui appar- 
tenaient à l'équipage d'un brick qui avait 
abordé chez nous, et qui, ayant été prévenus 
par ses camarades de l'embarras où il se trou- 
vait, consentirent à aller le chercher avec une 
barque ; ils le trouvèrent dans un état voisin de 
mort; et, après lui avoir fait prendre quelques 
spiritueux qui le firent revenir, ils l'embar- 
quèrent, lui et sa chasse, qui, à son arrivée, 
était gâtée en partie et ne pouvait être man- 
gée, malgré notre peu de répugnance à satis- 
faire bien souvent notre appétit des choses les 
plus dégoûtantes. 

La leçon qu'il venait de recevoir aurait dû le 
corriger de son envie de courir, et tempérer 
un peu son courage et celui de ceux qui s'asso- 
ciaient bien souvent à ses périls ; eh bien, au 
contraire, se faisant gloire de les affronter, ils 
ne voulurent pas, malgré les représentations de 
leurs camarades, abandonner cette périlleuse 
chasse, ce qui fut cause qu'un d'eux devint vic- 
time de son entêtement au moment d'arriver 
au but de son voyage. Un jour qu'ils étaient 
partis trois, et que déjà ils approchaient des 



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140 SOUVENIRS 

bords de l'île des Lapins, la mer se gonfla avec 
tant de furie, et la tempête devint si violente, 
qu'à tout moment ils avaient à craindre d'être 
engloutis au fond des eaux : deux furent assez 
raisonnables pour, après s'être reposés, se déci- 
der à rétrograder; le troisième, plus intrépide 
ou plus entêté, voulant venir à bout de son 
projet, chercha à s'accrocher aux rochers pour 
aborder; mais ses forces l'abandonnèrent bien- 
tôt, et les vagues qui battaient les flancs des 
rochers l'ayant entraîné, sans qu'il pût opposer 
la moindre résistance, il trouva la mort pour 
prix de sa témérité. 

Outre les lapins et les hirondelles que nos 
camarades trouvèrent dans l'île, ils y firent la dé- 
couverte d'une sorte de bois très propre à la 
fabrication des bâtons sculptés, dont j'ai parlé 
plus haut, ce qui fit grand plaisir à ceux qui 
s'occupaient de ce genre de travail, car, à force 
d'en couper, il ne restait plus dans Cabrera au- 
cun arbre qui pût convenir à cet usage, et les 
Espagnols, qui spéculaient toujours avec avan- 
tage sur notre misère, allèrent en chercher 
dans l'île des Lapins, et en rapportèrent en 
grande quantité. 

Jusqu'à ce moment, j'ai omis de dire que nous 
avions parmi nous huit femmes aussi infortu- 



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d'un caporal DE GRENADIERS 141 

nées que leurs maris dont elles partageaient le 
sort ; comme il ne leur arriva rien d'extraordi- 
naire, je crois inutile de le rapporter ici, et je 
croirai aussi manquer au respect que Ton doit à 
un sexe toujours recommandable par plus d'une 
qualité, si je ne rendais en général hommage à 
la conduite digne d'éloges qu'elles n'ont cessé 
de mériter, et il n'y eut qu'une d'elles, une 
Polonaise fort belle, que l'on ne peut, malgré 
tout, accuser, puisque le blûme doit retomber 
sur son mari, qui, voyant la misère où se trou- 
vait ce dernier, consentit à être vendue par lui 
à un maréchal-des-logis de canonniers, moyen- 
nant la somme de soixante francs, et à suivre 
celui-ci en Angleterre quand on y envoya les 
officiers. 

Avec le temps, nous allions de découverte 
en découverte, et nos recherches augmentaient 
au fur et h mesure que nos besoins s'accrois- 
saient : dans «ces sortes de choses, c'étaient 
toujours les plus hardis qui parvenaient à trou- 
ver quelque amélioration; ensuite tout le monde 
était appelé à partager le fruit de leurs peines, 
les uns en payant en argent, les autres en don- 
nant des fèves qui étaient toujours une mon- 
naie reconnue chez nous. Les plus intrépides, 
et ceux pour qui les excursions étaient un be- 



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142 SOUVENIRS 

soin, gravissaient continuellement les rochers 
les plus escarpés, descendaient dans les préci- 
pices au bord de la mer pour chercher des co- 
quillages. Souvent, à la vérité, leurs peines 
étaient infructueuses, mais bien souvent aussi 
ils trouvaient de quoi s'en dédommager. 

Un genre de pêche, que le hasard nous fit 
découvrir, semblera d'autant plus singulier, que 
nous remployâmes pour une sorte de poisson 
de toute grosseur, et qui pouvait peser ordinai- 
rement de huit à neuf livres, poids du plus gros 
que nous ayons pris ; sa tête formait une masse 
plate ressemblant assez à un champignon d'où 
sortait sept queues qu'on pourrait comparer à 
des anguilles et qui, toutes, étaient fixées à la 
partie supérieure ; au-dessous de la tête, ce 
poisson portait une espèce de vessie ou cloque 
remplie d'une liqueur noirâtre qu'il dégorgeait 
presque chaque fois qu'on le prenait, ce qui 
noircissait l'eau d'une manière étonnante. Voici 
comment nous découvrîmes ce poisson, dont la 
couleur était d'un gris foncé, et les moyens que 
nous employions pour le prendre. 

Nous nous baignions très souvent à la mer 
dans un endroit très convenable pour cet exer- 
cice, et qui se trouvait près de la rade et de 
notre place du Palais-Royal. Un jour que nous 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 143 

étions plusieurs à la nage, nous entendîmes un 
de nos camarades, qui était en ce moment dans 
les roseaux, nous appeler à son secours en criant 
de toutes ses forces ; lui ayant demandé ce qu'il 
avait pour s'égosiller ainsi, il nous répondit 
qu'il était pris par les jambes, et qu'il ne pou- 
vait plus remuer de place. Nous crûmes, d'abord , 
qu'il s'était embarrassé dans les herbages ; mais 
étant allés pour le secourir, et l'ayant tiré hors 
de l'eau, nous trouvâmes un de ces poissons 
qui s'était attaché à ses jambes en les lui enla- 
çant et tortillant ses queues autour d'elles : nos 
efforts pour le faire lâcher prise furent d'abord 
infructueux ; mais l'eau étant venue à lui 
manquer totalement, il ne tarda pas, peu à près, 
à tomber de lui-même. Notre surprise fut extrême 
en voyant la construction de ce monstre marin, 
qui pouvait bien peser huit livres ; mais ayant 
réfléchi qu'il pouvait peut-être faire un bon 
manger, nous fûmes très contents de cette 
découverte. 

Celui qui l'avait pris en étant conséquemment 
le propriétaire, il en vendit une partie et se 
réserva l'autre pour son usage. L'ayant fait cuire, 
nous trouvâmes sa chair fort succulente ; et bien- 
tôt le bruit s'étant répandu qu'on avait péché un 
nouveau poisson très gros et très bon, c'était à 



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H4 SOUVENIRS 

qui se creuserait l'imagination pour trouver les 
moyens d'en attraper d'autres : d'abord, on se 
servit d'un long bâton qu'on enveloppait de linge 
et qu'on piquait dans l'endroit où le poisson fai- 
sait habituellement sa résidence; celui-ci ne 
tardait pas avec ses queues de s'attacher au 
bâton ; alors on le tirait à terre, et bientôt, 
comme la première fois qu'on en prit un, il ces- 
sait de vivre dès l'instant que l'eau venait à lui 
manquer. D'autres emmanchaient un morceau 
de fer au bout d'une perche, et piquaient le 
poisson comme on le fait lorsque Ton prend la 
truite au trident ; enfin, plusieurs en péchèrent 
à la main, et moi-même j'en pris plusieurs, 
échangeant ce que j'avais de trop contre des 
fèves. 

Ce poisson nous procura beaucoup d'amélio- 
ration dans notre sort ; ensuite, comme il était 
fort bon, peut-être le trouvions-nous ainsi à 
cause de la continuelle privation où nous étions 
de ce que nous aurions pu préférer ; il nous 
remplaçait la viande, et nous faisions du bouillon 
avec sa chair que nous mangions ensuite, et qui, 
une fois cuite, était rouge et n'avait aucun des 
goûts plus ou moins fades du poisson. D'après 
ce que nous apprîmes des Espagnols, que nous 
consultâmes sur la nature et le genre de ce pois- 



à 






DUN CAPORAL DE GRENADIERS H5 

son, nous sûmes qu'ils l'avaient désigné sous le 
nom de Pourpre, qu'il justifiait bien par la cou- 
leur de sa chair. 

Nous avions encore la facilité de nous pro- 
curer du poisson en nous adressant aux pêcheurs 
espagnols qui, très souvent, venaient tendre 
leurs filets sur les côtes de Cabrera, et prenaient, 
pour les aider, quelques-uns des nôtres qu'ils 
payaient ensuite en poisson, dont ceux-ci reven- 
daient le surplus de leur consommation à 
leurs camarades ; mais cela ne dura pas long- 
temps, et l'envie de la liberté agissant fortement 
sur beaucoup d'entre nous, il y en eut qui s'em- 
parèrent des barques de ces pêcheurs et qui 
s'évadèrent avec, ce qui fit qu'on leur intima 
l'ordre de ne plus débarquer dans Cabrera, sous 
peine d'amendes très considérables. 

Les hommes dans la misère ne se laissent 
pas tous abattre par l'adversité ; en voici une 
preuve que je vais citer, dans l'aventure qui 
arriva à un gendarme, nommé Poline, prison- 
nier avec nous et qui faisait partie des soixante 
qui avaient été pris au fort de Figuières. Se 
trouvant un jour au bord de la mer, il vit un 
brick qui cinglait droit sur Cabrera; croyant 
qu'il y venait, il se jeta de suite à la mer, et se 
mit à nager de toutes ses forces dans l'espoir 

9 



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446 SOUVENIRS 

d'arriver au brick, d'en obtenir quelques secours, 
et peut-être de trouver les moyens de s'évader. 
L'équipage, l'ayant aperçu, vira de bord ; alors, 
lui, sans perdre courage, nageait toujours; 
mais à la fin, commençant à se fatiguer, il lui 
fut impossible ni d'avancer ni de revenir en 
arrière ; dans cette triste situation il fallait qu'il 
se décidât à la mort, qu'il n'aurait pas manqué 
de trouver dans les flots, si le commandant du 
brick, touché de compassion, n'eût envoyé la 
barque à son secours, car il était temps ; lors- 
qu'elle l'atteignit et qu'elle l'eut conduit à bord, 
il y fit un récit de sa misère qui apitoya tout 
le monde sur son sort ; aussi, avant de le ramener 
dans l'île, on lui donna une forte provision de 
bouche, composée de biscuit, lard, riz, et, joint 
à cela, quelques effets d'habillement, ce qui le 
remit assez bien dans ses affaires. 

Cet événement ne fut pas malheureux pour 
nous, car environ deux heures après avoir 
remis notre camarade dans l'île, avec ses provi- 
sions, le brick entra dans la rade, et, par l'ordre 
de l'officier qui le commandait, on nous distri- 
bua ce qu'il y avait de vivres à son bord, ce qui, 
partagé entre nous tous par égale portion, nous 
fit h chacun seize onces et demie de provisions. 
Je me plais, en racontant ce fait, à rendre hom- 



\ 



DUN CAPORAL DE GRENADIERS 147 

mage à la vérité et à la bienfaisante humanité 
des Anglais dans cette occasion. Leur chef, 
avant de quitter l'île pour retourner à Mayorque, 
nous visita dans les plus grands détails, et je 
dois dire aussi que notre affreuse misère sem- 
bla lui inspirer un vif chagrin. 

Après cette revue, et sur le rapport qui lui 
fut fait de notre situation dans l'île, il parut 
désirer de visiter notre fontaine, et, en ma qua- 
lité de gardien, je m'offris de le conduire; ayant 
accepté, je l'y menai, et fis observer à ce per- 
sonnage tout ce qu'il pouvait y avoir de curieux : 
il trouva que l'eau était fort belle, et, l'ayant 
goûtée, il en fit remplir un baril qu'il remplaça, 
pour ne pas nous faire tort, par un autre de 
celle qu'il avait sur son bâtiment. 

Il est à croire qu'à son arrivée à Mayorque il 
réclama en notre faveur; car, le lendemain, 
nous reçûmes dans une petite barque pour deux 
jours de vivres, et, dans la môme journée, par 
un autre envoi, pour quatre jours ; ce qui rétablit 
un peu Tordre en mettant ceux qui avaient été 
obligés de faire des emprunts en vivres à même 
de s'acquitter envers ceux auquels ils en 
devaient, sans trop se faire de privations. 

Il est aisé de voir, par ce fait, que jusqu'alors 
les dispositions des Espagnols envers nous 



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148 SOUVENIRS 

ne nous étaient guère favorables, et il m'est 
pénible d'avoir à accuser de négligence et 
d'inhumanité un peuple qui, sous tous les rap- 
ports, devrait être toujours notre ami et notre 
allié, et, dans cette circonstance, les Anglais, 
quoique nos ennemis, nous sauvèrent la vie. 

Ce ne fut pas sans me laisser des marques de 
générosité, que l'officier commandant le brick 
quitta la fontaine; et, pour un malheureux pri- 
sonnier comme moi, ce qu'il me fit donner, 
quoique fort peu de chose, me devint un trésor; 
car, avec cela, je fus à même de manger encore 
du pain ma suffisance pendant quelque temps, 
la ration journalière étant tellement exiguë, 
qu'elle suffisait à peine pour un repas, encore 
fallait-il le faire très chétif. 

Malheureusement pour nous, si les bonnes 
aubaines étaient rares, les famines étaient très 
fréquentes; et, pour mettre le comble à nos 
maux, ne voilà-t-il pas que l'esprit de parti vint 
y ajouter et nous rendre victimes du plus ou 
moins d'intérêt qu'on nous portait à Mayorque. 
Voici à ce sujet ce que je vais raconter : il 
existait dans l'île de Mayorque, comme je viens 
de le dire, deux partis bien distincts, dont l'un 
voulait du bien, et l'autre du mal; de sorte que 
cette divergence d'opinions occasionna des dis- 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 149 

putes assez sérieuses et même des rixes, h la 
suite desquelles la barque, qui nous apportait 
notre subsistance, fut deux fois arrêtée à la 
sortie du port et pillée, et pendant neuf jours 
nous restâmes sans vivres. On peut évaluer à 
six cents le nombre de ceux qui périrent de 
faim dans cette circonstance, et il est impos- 
sible de trouver d'expressions assez poignantes 
pour rendre un juste compte de la position 
affreuse où nous étions, et du tableau de la 
profonde misère que représentait notre colonie. 
A chaque instant du jour, ne pouvant plus nous 
soutenir, nous gravissions, sur les pieds et sur 
les mains, jusqu'au sommet des rochers pour 
tâcher d'apercevoir du plus loin possible la 
barque, objet de tous nos vœux. Hélas ! après 
avoir passé toute la journée dans cette attente, 
voyant à tout moment nos camarades tomber 
d'inanition à nos côtés, nous étions obligés le 
soir de nous retirer, exténués de besoin, dans 
nos cabanes, espérant que le lendemain nous 
serions plus heureux. Ce manège dura ainsi 
pendant tout le temps qu'on nous laissa mou- 
rants de faim. 

Quand nous rentrions dans nos cabanes, un 
spectacle, plus affligeant encore que celui qui 
frappait nos yeux lorsque nous allions à la dé- 



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150 SOUVENIRS 

couverte, nous y attendait : nous y trouvions 
une infinité de nos infortunés compagnons, 
que la faiblesse avait empêchés de nous suivre 
sur les rochers, qui avaient succombé à l'éten- 
due de leur maux ; d'autres, qui attendaient le 
même sort, demandaient à ceux qui en reve- 
naient si la barque arrivait ; et, la douleur dans 
l'âme, les engageant à la résignation, nous tâ- 
chions de leur inspirer un courage que nous 
n'avions pas nous-mêmes. Dans cette terrible 
perplexité, nous ne savions plus à quel saint 
nous vouer ; il eût été impossible, même au 
poids de l'or, de pouvoir se procurer dans notre 
île le plus petit morceau de pain; et, je ne le 
dis ici qu'en frémissant, l'on avait déjà agité 
l'affreuse question de savoir si l'on ne s'entre- 
mangerait pas. A la honte de ceux qui con- 
çurent cet infâme dessein, il se trouva parmi 
eux des hommes dignes du nom de cannibales, 
qui l'adoptèrent, et il fut décidé qu'on mange- 
rait les plus gras et les mieux portants ; moi- 
même je fus désigné un des premiers pour ser- 
vir de pâture à mes camarades, et je n'aurais 
peut-être dû mon salut, dans cette occasion, 
qu'à la confidence qui m'en fût faite, sous le 
sceau du silence, par une des huit femmes dont 
j'ai déjà parlé, qui avait surpris le secret de 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 151 

cette abominable détermination, si, heureuse- 
ment pour moi, Dieu n'avait empêché que cette 
horrible action s'accomplit. 

Je le répète, il est difficile de se faire une 
idée des souffrances que nous eûmes à endurer 
pendant les neuf jours que nous restâmes ainsi 
entre la mort et la vie. En effet, qu'on se repré- 
sente la position de 7.000 malheureux qui res- 
taient encore dans l'île à cette époque, et qui, 
tous à la fleur de l'âge (le plus vieux n'avait 
pas quarante ans), enfin presque tous conscrits 
de 1808, se voyaient à la veille de terminer 
leur carrière par la mort la plus affreuse. 

J'ai parlé d'un âne que nous avions trouvé 
en arrivant dans 1 île : chacun l'aimait à cause 
de son intelligence, et les services qu'il nous 
avait rendus, dans un tout autre temps, auraient 
été d'un grand poids dans la balance des desti- 
nées ; mais, comme il fallait se résoudre à mou- 
rir ou bien à le tuer, la nécessité faisant loi, il 
fut condamné à mort pour prolonger notre 
existence aux dépens de la sienne. Certes, pour 
la quantité de monde que nous étions, la part 
de chacun ne devait pas être très forte ; aussi 
décida-t-on que ce ne serait qu'à la dernière 
extrémité que la sentence serait exécutée, car 
l'espoir soutenait encore quelque peu notre cou- 



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152 SOUVENIRS 

rage', mais bientôt l'ayant entièrement perdu, 
le pauvre Martin futassommé, la distribution en 
fut faite, et chaque prisonnier reçut, pour sa 
part, trois quarts d'once, ou une once et demie 
pour deux, y compris les os et la peau. L'on dit 
souvent, quand on veut parler d'une chose 
coriace, qu'elle est dure comme de l'âne; eh 
bien, moi, je puis assurer, pour ma part, que je 
le trouvai tendre comme du poulet, malgré 
que je lui eusse à peine donné le temps de 
cuire en le faisant bouillir dans l'eau et je 
pense que mes compagnons n'ont été ni plus 
difficiles ni plus délicats que moi. 

Ce médiocre repas n'était bien certainement 
pas suffisant pour apaiser notre appétit dévo- 
rant; aussi, peu d'instants après l'avoir fait, 
nous trouvâmes-nous dans la même position 
qu'auparavant. Toutconspirait contre les pauvres 
Cabrériens : la frénésie s'empara de notre 
esprit, notre cerveau se dérangea, et nous 
aurions été capables de commettre les plus 
épouvantables actions si les forces n'éta-ient 
généralement venues à nous manquer; chacun, 
selon la différence des caractères, se livrait au 
plus profond abattement, ou bien à une fureur 
qui approchait du délire ; enfin tout fermentait 
en ce moment critique, et déjà l'on avait pro- 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 153 

jeté de s'emparer des deux canonnières qui nous 
gardaient ; mais l'équipage, qui n'ignorait pas 
jusques où pouvait aller notre désespoir, se 
tenait sur ses gardes, et ce n'aurait été qu'après 
avoir éprouvé une grande résistance et vaincu 
des difficultés sans nombre, qu'on serait venu 
à bout d'exécuter cette entreprise. 

Le lendemain du sacrifice de l'infortuné Mar- 
tin, après neuf jours de l'agonie la plus ter- 
rible, nous vîmes arriver la barque aux vivres. 
Un criminel condamné à mort, prêt à subir sa 
condamnation, et qui tout à coup reçoit sa 
grâce, ne peut éprouver un plaisir plus vif et 
des sensations plus douces que les nôtres ; cette 
nouvelle se répandit aussitôt dans toutes les habi- 
tations, et ce fut le signal d'une joie inexpri- 
mable. Un jour plus tard, six mille Français 
prisonniers à Cabrera auraient cessé de vivre. 

Dès que la barque fut amarrée, on distribua 
de suite à chacun un pain; il y en eut qui ne 
l'eurent pas plus tôt reçu qu'ils le dévorèrent 
en un clin d'œil; d'autres, plus raisonnables, 
pour prévenir les accidents qu'ils auraient eu 
à redouter en mangeant avec trop d'avidité un 
aliment que leur estomac ne pouvait supporter, 
vu la faiblesse résultant de la longue privation 
où ils avaient été, eurent la précaution de le 



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'^^ 



154 SOUVENIRS 

faire bouillir et d'en faire une panade sans 
autre assaisonnement que du sel. Ceux-là seuls 
ne furent pas incommodés de leur long jeûne, 
tandis que beaucoup d'autres se ressentirent 
des effets d'une gloutonnerie bien pardonnable 
dans une semblable circonstance, et il y en 
eut beaucoup qui en moururent. 

Pendant tout le temps que nous avions été 
privés de vivres, la fontaine qui avait été né- 
gligée se trouvait assez bien approvisionnée, ce 
qui fut fort heureux, car la consommation alla 
bien ce jour-là. 

Avant d'entrer dans le détail des autres évé- 
nements qui marquèrent notre séjour dans l'île 
de Cabrera, j'ajouterai que moi-même, en cette 
occasion, je fus quatre jours, sans avoir la 
moindre chose pour apaiser ma faim. Auteur et 
acteur tout à la fois, je puis parler en connais- 
sance de cause de nos peines etde nos tourments, 
et ne crois pas inutile ici de faire au lecteur le 
récit de ce que j'ai éprouvé lors de cette der- 
nière famine, afin de le mettre à même déjuger 
de ce que nous avons dû tous souffrir. 

Dès le second jour, depuis que la barque 
n'avait paru je cessai d'avoir des vivres, attendu 
que cela se trouvait tout justement dans un 
moment où j'avais épuisé toutes mes économies ; 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 155 

d'ailleurs, comptant sur la prochaine distribu- 
tion, je m'étais fort peu ménagé. Le quatrième 
jourdonc, je commençaià ressentir les premières 
angoisses de la faim, et, n'ayant pu la satisfaire, 
une fièvre brûlante s'empara de moi, et, jus- 
qu'au moment où Ton nous distribua nos sub- 
sistances, elle dirigea tellement mes idées, que 
je ne savais plus ce que je faisais, et je crois 
même que, dans l'état où je me trouvais, je 
n'aurais pas été maître de mes actions, quoique 
habituellement la seule idée d'une pareille chose 
m'épouvantât. 

Je dois à ma bonne constitution d'avoir pu 
résister à tant de maux si souvent répétés; il y 
en eut de moins robustes que moi qui payèrent 
cher, parla suite, cette fatale époque, et, parmi 
le nombre de ceux qui succombèrent, on pou- 
vait remarquer la faiblesse et la langueur qui 
amenaient toujours une mort assez pénible, et 
chez d'autres individus des symptômes de rage 
et de convulsions si terribles, que ce n'était pas 
sans courir les plus grands dangers qu'on pou- 
vait les approcher pour leur porter quelque 
secours. 

A l'appui de ce que j'avance, je citerai 
l'exemple d'un malheureux, dont le camarade de 
lit, nommé Tancet, est encore existant, quipous- 



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156 SOUVENIRS 

sait des cris horribles pour avoir de la nourri- 
ture et voulait tout dévorer, et beaucoup d'autres 
faits encore qui ne pourraient qu'ajouter au ta- 
bleau hideux de nos souffrances. 

Ces diverses disettes devinrent la cause que 
presque tous les Cabrériens se séparèrent pour 
les vivres, les uns, comme d'habitude, voulant 
tout manger quelquefois en un seul repas ; les 
autres, plus sensés, aimant mieux se priver un 
peu sur chaque repas pour pouvoir faire 
quelques économies pour le temps où ils pour- 
raient en avoir besoin. 11 arriva de là que cha- 
cun voulut avoir son pot pour le conserver et 
manger seul, et que les marins, chaque fois 
qu'ils amenaient la barque au pain, en appor- 
taient en assez grande quantité dont ils trouvaient 
facilement le débit. 

Toujours ce qui fait le malheur de l'un devient 
assez ordinairement le profit de l'autre ; c'est 
ce qui arriva à un de mes camarades appelé 
Couteau, qui s'imagina de raccommoder les pots 
lorsqu'ils étaient cassés ; à l'aide de ce com- 
merce il se faisait un assez joli revenu, non pas 
en argent, puisque nous n'en avions pas pour 
ainsi dire, mais en fèves. 11 en prenait cinq par 
attache, et j'ai vu des pots qui en avaient plus 
de deux cents. 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 157 

La barque qui nous apportait nos vivres arri- 
vant depuis quelque temps assez régulièrement, 
tous les quatres jours ils nous étaient distri- 
bués, et ceux qui furent raisonnables se réta- 
blirent un peu des souffrances qu'ils avaient 
éprouvées en dernier lieu ; quant à ceux qui 
avaient pour habitude de consommer toutes 
leurs provisions en un seul jour, ils étaient ré- 
duits à en rester trois sans manger et à courir 
les bois, passant leur temps à la recherche des 
patates, se rassasiant tant bien que mal de celles 
qu'ils trouvaient. 

L'eau, à de certains intervalles, venant à man- 
quer, on employait toutes les ressources imagi- 
nables pour s'en procurer au moins suffisam- 
ment. Dans ces entrefaites, le gouvernement 
espagnol envoya à Cabrera des ouvriers pour 
construire un puits, dans la colline vis-à-vis la 
rade, un peu avant la citerne dont j'ai parlé; 
mais après y avoir travaillé pendant longtemps 
et avoir miné dans le rocher à une profondeur 
de trente-cinq pieds, et avoir creusé dans une 
terre très argileuse, on ne put réussir à trouver 
une source convenable, ce qui fit qu'on aban- 
donna ce projet, n'ayant reconnu qu'un très petit 
filet d'eau assez mauvaise, qui ne pouvait four- 
nir environ qu'une vingtaine de seaux par jour. 



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V ^'*£»W»! 



158 SONVENIRS 

Quelques-uns de nos prisonniers, qui s'étaient 
misa fouiller la terre, découvrirent en creusant 
plusieurs pierres plates d'une assez grande cir- 
conférence, sur lesquelles il y avait des inscrip- 
tions qui, après les avoir déchiffrées, indiquèrent 
qu'elles étaient en terre depuis environs trois 
cents ans. Il est à présumer qu'elles avaient été 
enfouies lorsque l'on construisit le fort. Ces 
pierres, en assez grand nombre, nous furent 
très utiles pour consolider nos baraques, surtout 
pour les couvertures, qui commençaient déjà à 
tomber en ruine. 

L'on trouva aussi, sur le bord de la mer, 
quelques tombes qui renfermaient, sans doute» 
les restes d'individus morts dans le fort. Toutce 
qu'on peut conjecturer par les ossements qu'on 
y trouva, c'est qu'elles ne pouvaient être fort 
anciennes. 

Dans notre malheur, nous éprouvions quelque 
fois des instants de véritable satisfaction qui, 
s'ils ne nous faisaient pas entièrement oublier 
nos peines, venaient au moins en tempérer toute 
l'amertume. Je fais cette réflexion à l'occasion 
d'une surprise qui me fut on ne peut plus 
agréable et que je vais rapporter. Le lecteur se 
rappelle, sans doute, qu'au moment de mon 
départ de Beauvais pour me rendre à Lille, je 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 15$ 

trouvai dans une auberge, sur la route, un jeune 
homme appelé comme moi au service militaire, 
avec lequel je liai connaissance, et qui, par la 
suite, devint mon ami et mon frère d'armes, et 
qu'il se nommait Quede ville. 

Depuis fort longtemps, ayant été séparés, je 
le croyais mort, d'après le rapport de plusieurs 
camarades qui m'avaient assuré qu'il avait été 
tué lors de la prise de Caenne, lorsqu'un jour 
le nommé Pillon, qui avait été son caporal, 
venant me trouver à la fontaine, m'annonça 
qu'il était arrivé parmi nous ; à cette nouvelle, 
malgré que ce fût une victime de plus, je ne pus 
contenir la joie que me faisait éprouver le plai- 
sir que j'avais de le revoir, et, ayant tout quitté 
pour aller le trouver, nous nous embrassâmes 
étroitement. Après avoir satisfait à l'élan de notre 
cœur, il m'apprit que, resté seul dans le fort de 
Caenne, il avait été fait prisonnier et envoyé, 
comme tel, dans l'intérieur de l'Espagne, où 
après avoir éprouvé toutes sortes de mauvais 
traitements, en attendant l'arrivée d'environ 
200 prisonniers qu'on devait diriger sur Cabrera, 
il avait été embarqué pour nous rejoindre. 

Chacun, occupé de ses malheurs, avait perdu 
tout esprit de subordination à ses chefs ; tout 
le monde voulait trancher du maître, et les offi- 



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160 SOUVENIRS 

ciers avaient peine à se faire respecter. Un 
soldat de ma compagnie peut être cité comme 
ayant été un des plus mutins. L'aventure qui 
m'arriva avec lui en est un exemple, et si je la 
rapporte ici, c'est pour montrer jusqu'où peut 
porter le manque de discipline. 

Comme chef de la compagnie, j'étais chargé 
du maintien de l'ordre et de la distribution des 
vivres ; jusqu'alors, personne ne s'était plaint 
de mon administration, quand celui dont je 
viens de parler crut devoir contrôler ma con- 
duite et même l'improuver. 

N'ayant rien à me reprocher, je lui fis un 
jour des observations à ce sujet, auxquelles il 
me répondit, que, dans la position où nous 
étions, il ne devait plus reconnaître de chefs, 
et m'étant trouvé insulté par ses raisons, je 
crus devoir, pour satisfaire au point d'honneur, 
lui demander satisfaction. 

11 accepta ; et comme je connaissais la plu- 
part des maîtres d'armes qui se trouvaient parmi 
nous, je me chargeai de procurer celles qui 
étaient nécessaires pour vider notre querelle : 
ces armes, du reste, étaient tout simplement 
de longs clous fichés au bout de morceaux 
de bois, et remplaçaient pour cet usage les 
épées et nos sabres qu'on nous avait enlevés. 



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d'un caporal DE GRENADIERS 161 

Avec nos -témoins réciproques nous nous 
rendîmes dans la vallée des Dragons, où, après 
avoir choisi un lieu convenable et nous être 
mis en garde, j'eus l'avantage de blesser mon 
adversaire, très légèrement à la vérité, mais 
assez pour que la chose en restât là; mais 
ayant voulu recommencer, je crus devoir ne 
plus le ménager, et ayant profité d'un instant 
favorable, je lui passai mon épée, ou ce qui 
m'en servait, au travers du bras. 

Cette blessure l'ayant mis hors de combat, 
nous nous retirâmes ; mais pendant une hui- 
taine de jours, comme il paraissait me con- 
server rancune, je fus le premier à revenir, 
quoique tous les torts fussent de son côté, et 
étant allé le trouver, nous nous réconciliâmes. 

Cette circonstance, qui au premier abord, 
semblerait devoir être de fort peu d'intérêt 
pour le bien général, servit cependant aux chefs, 
dont le courage était abattu par la misère, à 
reconquérir un peu de l'autorité que l'excès du 
malheur leur avait fait perdre, et la discipline 
se rétablit un peu dans File. 

Depuis la dernière famine nous avions acquis 
à nos dépens la triste expérience qu'il fallait 
penser à l'avenir et faire des économies, afin 
de ne pas éprouver une disette aussi terrible 



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162 SOUVENIRS 

que celle dont nous avions failli être tous vic- 
times quelque temps auparavant. Je fus du 
nombre des plus raisonnables, et, économisant 
à chaque distribution dix ou quinze fèves que je 
choisissais parmi les plus belles, je parvins à 
en amasser jusqu'à cinq cents, que je mis en 
réserve pour le temps où je pourrais en avoir 
besoin. Ceux qui, comme moi, étaient assez, 
sobres pour se restreindre sur leur appétit, et 
qui ne se sentaient pas assez de force de carac- 
tère pour conserver eux-mêmes leurs écono- 
mies, les donnaient à garder à des personnes- 
de confiance, comme Ton pourrait donner de 
l'argent à un banquier, avec la seule différence 
cependant que le dépôt ne rapportait aucun 
intérêt. 11 arrivait souvent lorsque nous avions 
quelque avoir, que nous nous réunissions plu- 
sieurs ensemble, et nous faisions une bonne 
régalade que nous appelions se faire une bosse r 
c'est-à-dire que l'on mangeait au moins une- 
fois tout son saoul. 

Malheureusement ces réserves ne servirent 
pas toujours à nous réjouir ainsi que nous 
aurions dû l'espérer, si l'on avait continué 
à nous apporter exactement nos vivres; mais- 
il devait en être autrement. Les Espagnols 
nous ayant laissé encore une fois huit joyrs 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 163 

sans vivres, notre réserve nous devint d'un 
grand secours; quant à la mienne, elle y 
passa en entier dans cette circonstance, encore 
n'en eus-je pas assez, car le premier jour ayant 
mangé deux cents fèves, le second cent-cin- 
quante, et partagé le reste en deux portions, 
je me trouvai forcé, jusqu'au moment où la 
barque arriva, de ne vivre que d'herbages et 
d'une espèce de ciboule que j'avais trouvée dans 
un endroit très reculé, ce dont je me serais 
contenté si j'avais pu en trouver en quantité 
suffisante; mais à mesure qu'il poussait quelque 
chose, aussitôt on le cueillait. 

En définitive, la famine eut cette fois des 
résultats encore plus déplorables que les pré- 
cédentes, et l'on fut réduit à manger des lé- 
zards. Tout le monde sait que cet animal est 
très vénéneux; aussi ceux qui en mangèrent 
en sont-ils morts, car, pour prolonger leur 
existence, ils n'avaient pas craint d'avaler ce 
poison. 

Je vais ajouter à ceci un fait qui montre jus- 
qu'à quelles extrémités peuvent se porter ceux 
qui ressentent les horreurs de la faim ; ce récit 
fait frémir, mais je dois le citer pour exemple ; 
heureusement que ce n'est pas un Français qui 
a commis l'infâme action que je vais raconter, 



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164 SOUVENIRS 

et nous aurions presque à rougir d'avoir eu un 
pareil monstre parmi nous. 

Un jour que nous luttions contre la mort, et 
qu'exténués de besoins, chacun, dans un morne 
silence, attendait à tout instant le terme de ses 
souffrances, un de nos camarades, prêt à périr 
d'inanition, entra par hasard dans la cabane 
d'un Polonais qui était aussi prisonnier. Comme 
personne n'avait rien à faire cuire, ses regards 
s'étant portés vers la cheminée, il fut très étonné 
d'y voir un grand feu sur lequel était une mar- 
mite qui paraissait contenir quelque chose qu'on 
y faisait bouillir. Ayant demandé au Polonais 
ce que c'était, celui-ci lui répondit avec embar- 
ras que c'était du poisson qu'il avait trouvé au 
bord de la mer. Le visiteur, sachant bien qu'il 
ne pouvait y avoir rien de mangeable, eut la 
curiosité de découvrir la marmite. Qu'on juge 
de son étonnement en y voyant de la viande 
fraîche, quand, depuis notre séjour à Cabrera, 
nous n'en avions eu que par la mort de notre 
pauvre âne Martin. 

Étant sorti de la maison, notre camarade ne 
manqua pas de faire part de cette circonstance 
à d'autres, et bientôt le bruit s'en étant répandu 
dans l'île, tous ceux qui pouvaient se traîner se 
portèrent en foule chez le Polonais, où l'on 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 165 

trouva les preuves du crime le plus horrible. 
Je ne puis encore y penser sans que mes che- 
veux se dressent : ce malheureux avait égorgé 
son camarade de lit, que Ton trouva mort der- 
rière la cabane, et c'était son cœur et son foie 
qu'il faisait bouillir. Glacés d'épouvante, tous 
ceux qui se trouvaient présents se hâtèrent de 
fuir le théâtre d'un semblable forfait ; il sem- 
blait qu'en respirant le même air qu'un pa- 
reil scélérat, l'on se rendait complice de son 
crime. 

Comme il fallait que le coupable fût puni, 
dans un premier mouvement d'indignation on 
voulait le massacrer de suite ; mais réfléchis- 
sant qu'il ne nous appartenait pas de nous faire 
justice nous-mêmes, on décida qu'il serait ar- 
rêté et mis en dépôt sur la canonnière, en 
attendant qu'on pût le livrer aux autorités 
mayorquaises pour le faire juger, ce qui fut 
exécuté aussitôt; mais pour plus de sûreté, on 
arrêta ensuite qu'on l'enfermerait dans une 
petite grotte qui se trouvait au bord de la mer, 
près de la cambuse, et il y resta douze jours, 
les mains attachées sous les jarrets. Du reste, 
il inspirait un tel mépris, que lorsqu'on lui 
portait sa nourriture, on la lui jetait comme à 
un chien ; et si on l'approchait, ce n'était que 



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466 SOUVENIRS 

pour le bourrer à coups de pieds et l'accabler 
des plus justes reproches. 

Un officier, le commandant Balthazar, avait 
laissé le misérable Polonaise notre disposition; 
mais, comme je viens de le dire, nous ne -vou- 
lions pas que son crime, digne des Caraïbes, 
reçut sa punition par nos mains, et nous avions 
écrit à cet effet à Pal ma, espérant nous dégager 
ainsi de souiller nos mains dans le sang de ce 
misérable. 

Quelques jours après, on envoya dans Pile 
quatre soldats, avec Tordre de fusiller le Polo- 
mais en présence de tous les prisonniers ; tout 
le monde s'étant rassemblé au lieu du supplice, 
on amena le condamné, qui ne paraissait nul- 
lement affecté du sort qui lui était réservé ; il 
demanda même, auparavant de mourir, qu'on 
lui donnât à manger à sa faim, et le comman- 
dant lui ayant accordé l'objet de sa demande, on 
lui apporta huit cents fèves, un pain et une 
bouteille de vin. Quand il eut fini, ce qui ne 
fut pas long, il dit : Ma foi, je m en moque; 
je meurs content et le ventre plein. Après quoi, 
se levant avec assurance, les soldats s'empa- 
rèrent de lui, et deux minutes après il avait 
cessé d'exister. 

Les Espagnols, ayant sans doute besoin de 



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J 



DUN CAPORAL DE GRENADIERS 167 

troupes, s'imaginèrent de venir recruter chez 
nous, et pour cela ils s'adressaient aux étran- 
gers, c'est-à-dire aux Allemands, Italiens, etc. ; 
quant aux Français, ils n'en voulurent d'abord 
pas, mais à la fin ils consentirent à en prendre 
quelques-uns qui étaient de pauvres diables 
que l'envie d'un meilleur sort décidait à prendre 
ce parti. Plus tard, les Espagnols revinrent à 
la charge ; alors la misère était si grande, que 
tout le monde se présenta en masse, et il était 
curieux de voir des hommes entièrement nus, 
et ressemblant à des squelettes, demander à 
prendre du service chez un peuple ennemi pour 
tâcher de fuir un séjour de captivité, où la 
mort se présentait à chaque instant sous l'as- 
pect le plus hideux. Voilà à quoi nous étions 
réduits, malgré toute la haine que nous por- 
tions aux Espagnols. 



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DEUXIÈME PARTIE 



J'ai dit précédemment que les Espagnols ve- 
naient recruter des soldats dans notre île; un 
nommé Camus , qui était Français et savait 
l'allemand, avait pris du service chez eux; 
s 'étant imaginé qu'une fois en Espagne il aurait 
les facilités de gagner les frontières et de ren- 
trer en France, il déserta avec un autre appelé 
Delorgère, mais ils furent repris, et, pour toute 
punition, on les ramena à Cabrera; et bientôt, 
ayant de nouveau trouvé l'occasion de s'enga- 
ger une seconde fois, il déserta encore, mais, 
cette fois, après avoir reçu une correction de 
cent vingt coups de bâton, il fut condamné à 
reprendre ses anciens fers. 

Si nous avions à éprouver de grandes priva- 
tions par la petite quantité de vivres qu'on nous 
distribuait, combien ceux qui avaient trop grand 
appétit, ne devaient-ils pas souffrir ; je citerai 

10 



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170 SOUVENIRS 

ici l'exemple d'un nommé Lajeunesse qui était 
canonnier : cet infortuné, âgé de vingt-un ans, 
était d'une taille bien au-dessus de celle ordi- 
naire, car il avait six pieds deux pouces, et était 
tellement proportionné dans sa taille gigan- 
tesque, qu'on pouvait le considérer comme le 
plus bel homme de l'armée. Malheureusement 
pour lui, ses besoins répondaient à sa haute 
stature, et toujours, au régiment, on lui avait 
accordé un supplément de vivres; mais, à Ca- 
brera, malgré qu'on ait obtenu, à force de sol- 
licitations, auprès des Espagnols, qu'on lui 
donnerait double ration, cela ne lui suffisait 
pas, et, après avoir essuyé, comme nous, toutes 
les horreurs de la faim, les principes vitaux 
s'étant peu h peu éteints chez lui, il mourut à 
l'âge de vingt-trois ans. Il ne fallait rien moins 
que six livres de pain à ce malheureux pour un 
repas; ainsi Ton peut juger s'il pût jamais satis- 
faire son appétit, puisque l'on sait que nous 
n'en recevions chaque jour que dix-huit onces. 
Quoique nous sentions bien jusqu'à quel point 
de dépravation le besoin peut porter l'homme 
qui n'a pas assez de force de caractère pour 
résister aux sentiments impérieux qui le poussent 
vers le crime, nous punissions ceux qui com- 
mettaient quelque faute peut-être avec trop de 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 17! 

sévérité; mais il fallait, par des exemples ca- 
pables d'effrayer, inspirer à ceux qui auraient 
eu envie d'en commettre, la* crainte d'un châti- 
ment redoutable. Nous convînmes donc que, 
quand un de nous aurait volé ses camarades et 
qu'il serait pris en flagrant délit, il recevrait 
une forte correction de coups de bâtons pour la 
première fois; s'il recommençait, on lui coupait 
le bout de l'oreille, et, en cas de récidive, 
l'extrémité de l'autre. 

J'ai vu un soldat prisonnier, dont je pourrais 
dire le nom si je ne craignais de nuire à la ré- 
putation de sa famille, qui, après avoir subi 
toutes ces punitions pour avoir volé, fut pris 
pour la dixième fois sur le fait. Comme nos lois 
ne portaient pas de peine pour un semblable 
délit, il fut résolu qu'on lui administrerait une 
correction proportionnée à sa faute; mais ce 
malheureux, pendant l'horreur de son supplice, 
ayant répondu, lorsqu'on lui demanda s'il vole- 
rait encore, qu'il était prêt à recommencer, un 
prisonnier, emporté sans doute par un mouve- 
ment d'indignation, saisit un quartier de rocher, 
et, le lui ayant lancé avec force, lui écrasa la 
tète. 

Un autre soldat du quatorzième régiment de 
ligne fut puni d'une manière presque aussi 



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172 SOUVENIRS 

cruelle pour les mêmes faits : il fut précipité 
du haut d'un rocher dans la mer. 

Comme nous avions journellement à redouter 
de nous voir dérober nos vivres que nous met- 
tions en réserve, et que nous n'avions pas de 
serrures pour fermer les portes de nos mai- 
sons, je ne crois pas utile de faire mention ici 
des ruses que nous employions pour les mettre 
à l'abri des larcins ; je me bornerai seulement 
à rapporter un fait qui prouve que tout était 
bon pour nos voleurs : Quatre prisonniers qui 
vivaient en commun et ménageaient leurs pro- 
visions autant que possible, suspendaient ce 
qu'ils pouvaient économiser dans un panier 
attaché au plancher ; un jour, un de ceux qui 
avaient pour habitude de considérer le bien 
d'autrui, comme le leur propre, se doutant bien 
de ce que contenait le panier, conçut le projet 
de se l'approprier, mais il ignorait que les 
quatre propriétaires, qui ne se souciaient pas de 
le voir passer en mains tierces, y avaient 
attaché une corde qui correspondait à leur lit, 
et que chacun, à tour de rôle, s'attachait cette 
corde à la jambe, afin d'être averti du danger 
qu'aurait pu courir leurs vivres. Ayant pénétré 
dans la maison sans avoir fait de bruit, déjà 
il était parvenu à le décrocher, mais, pressé de 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 173 

jouir du fruit de sa coupable action, il s'apprê- 
tait à fuir, quand celui qui se trouvait de garde, 
cette fois-là, se sentant tout à coup tiré par la 
jambe, n'eut pas de peine à se convaincre que 
le panier allait changer de maître, s'il ne s'em- 
pressait d'y mettre ordre ; aussitôt il se mit à 
crier au voleur : celui-ci, effrayé, s'enfuit à 
toutes jambes; et comme dans sa course préci- 
pitée il passait par mon jardin, je voulus l'arrê- 
ter, et l'ayant saisi par son pantalon, il m'échappa 
en m'en laissant un morceau dans la main. Ce 
qu'il y a d'assez curieux, c'est qu'on ne connut 
jamais le coupable. 

Vers ce temps, un brick anglais étant venu 
relâcher dans le port, nous nous rendîmes à 
bord pour y vendre aux marins quelques-uns 
des ouvrages que nous avions confectionnés, et 
qui consistaient en couverts de buis, chapeaux 
de paille et autres objets. Tout en faisant notre 
commerce avec eux, nous leur racontâmes qu'il 
y avait dans l'île une chèvre d'une grosseur 
monstrueuse que nous n'avions jamais pu attra- 
per, faute d'armes à feu, et qu'il nous était inv- 
possible, n'ayant pas de fusils, de l'atteindre 
dans les endroits où elle se réfugiait. 

Ce récit piqua la curiosité des gens de l'équi- 
page; ils résolurent d'aller lui donner la chasse, 

10* 



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474 SOUVENIRS 

et, s'étant fait accompagner d'une vingtaine de 
prisonniers, ils se rendirent dans l'endroit où 
Fon avait l'habitude de voir la chèvre. Cène fut 
cependant qu'après avoir fait une battue géné- 
rale qu'on parvint à découvrir sa retraite : 
cernée de toutes parts, un des chasseurs t'ajusta 
et la tua. 

Cfette chèvre était si grosse, que, quand elle fut 
à terre, quatre hommes très robustes purent à 
peine suffire pour la porter au brick, où l'on 
récompensa tous ceux qui avaient participé h 
cette chasse, en leur donnant à chacun environ 
un franc de France, qui, dans l'état où Ton se 
trouvait généralement, était une fortune. 

Nous eûmes encore un autre avantage dans 
cette occasion, ce fut de découvrir une espèce 
de chats sauvages, que l'on parvint à prendre à 
l'aide de collets : cet animal, de la grosseur de 
nos chats domestiques, avait une viande qui 
nous sembla fort bonne, peut-être à cause du 
peu de dégoût que nous éprouvions pour tout 
ce qui pouvait se manger et augmenter notre 
ordinaire. 

Puisque je suis en train de parler de ce que 
l'on découvrait dans l'île, je dois faire mention, 
en cet endroit d'une plante marine, de couleur 
verte, composée de filaments longs à peu près 



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byGr-'*^- 



DUN CAPORAL DE GRENADIERS 175 

comme le doigt, que quelques-uns de mes ca- 
marades découvrirent en se baignant ; cette 
plante, qu'on appelait ortille, ressemblait assez, 
quand elle était bouillie, à de l'oseille cuite, 
mais le goût en était bien différent, et aussitôt 
qu'on en avait mangé cinq à six cuillerées, on 
était forcé d'y renoncer, quoiqu'en commen- 
çant ce mets parût délicieux. 

Nous trouvâmes aussi une espèce de coquil- 
lage, assez généralement connu, pour qu'il ne 
soit pas nécessaire de le nommer, et ce n'était 
qu'avec beaucoup de peine que l'on parvenait à 
le détacher de dessus les rochers. Si on le man- 
quait une fois, Ton aurait plutôt cassé le cou- 
teau ou le clou dont on était obligé de se servir 
que de pouvoir l'arracher. 

La mer, dans nos moments de détresse, nous 
fournissait quelquefois de quoi apaiser notre 
faim, mais, quelquefois aussi, ce que nous y 
trouvions était loin de répondre à notre attente ; 
témoin, un poisson que nos soldats trouvèrent 
en se baignant dans la mer, et dont je ne puis 
traduire en français le nom que nous lui don- 
nâmes. Je ne sais, du reste, si les naturalistes 
ont fait la description de ce poisson, et, dans 
l'incertitude où j'en suis, je vais tâcher, taal 
bien que mal, de la faire. 



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176 SOUVENIRS 

D'abord, je dirai qu'il était assez ordinaire- 
ment de la grosseur du bras et long à peu près 
de cinq ou six pouces ; quant à sa couleur, elle 
tirait beaucoup sur le noir, et sa dureté était 
étonnante. Ce n'était que dans les rochers etavce 
une peine inconcevable qu'on parvenait à en 
prendre, car il fallait faire la plus grande atten- 
tion à soi pour ne pas se blesser les pieds sur 
les cailloux tranchants qui couvraient ces en- 
droits. 

Dès que Ton en eut trouvé un, on fonda sur 
cette découverte les plus grandes espérancec; 
mais, comme, je viens de le dire, le résultat fut 
loin de répondre à notre attente : ce poisson était 
si dur, qu'il résistait à l'action de la plus longue 
cuisson, et j'en ai vu qui, après avoir bouilli 
l'espace déplus de trois heures, étaient tout aussi 
peu cuits qu'au moment où on le retirait de 
l'eau. Cela n'empêcha pas, cependant, que l'on 
en mangea, mais pour cela il ne fallait pas être 
pressé ; car, avant d'en avaler une bouchée, on 
était obligé de la mâcher au moins deux heures, 
ce qui fit que jamais il ne donna d'indigestion. 
Quant à son goût, on ne peut pas dire qu'il 
était mauvais, car il ne sentait absolument 
rien. 

Ayant déjà fait le triste tableau des disettes 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 177 

que nous avions éprouvées, je n'entrerai pas 
dans le détail des tourments que nous eûmes 
encore à endurer pendant huit jours que nous 
restâmes sans vivres; tout ce que Ton peut 
s'imaginer de plus triste n'est encore rien en 
comparaison de nos souffrances. 

Je dis donc que nous restâmes huit jours 
sans vivres ; enfin la barque étant arrivée, le 
patron qui la commandait fut fort étonné de 
ne point trouver celle qui aurait dû y arriver 
quatre jours auparavant, puisqu'on l'avait en- 
voyée de Mayorque. D'abord on ne sut à quoi 
attribuer cela ; mais plus tard, nous apprîmes 
qu'elle avait été capturée par un corsaire 
français; ainsi, ce furent nos compatriotes qui, 
cette fois, devinrent cause qu'il y en eut de 
nous qui périrent faute d'aliments. 

Il ne faut, dans cette circonstance, accuser 
que celui qui commandait la barque, car deux 
jours après elle arriva dans le port ; mais mal- 
heureusement les vivres qu'elle contenait, 
depuis le temps qu'elles étaient embarquées, 
s'étaient corrompues, et il eût évité cela, s'il 
avait déclaré plus tôt au capitaine du corsaire 
que les vivres qu'elle portait étaient destinés à 
de malheureux prisonniers français. 

Les nombreuses privations qu'on nous faisait 



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178 SOUVENIRS 

subir n'étaient guère propres à relever notre 
courage: aussi y en eut-il qui se laissaient aller 
au plus affreux désespoir, d'autres s'abrutis- 
saient dans la misère, et le nombre des voleurs 
devint si effrayant, qu'il fallut se résoudre à 
prendre des mesures sévères pour se mettre à 
Pabri de leurs rapines : à cet effet, Ton choisit 
un renfoncement qui se trouvait près de la 
cambuse, au bord de la mer; après l'avoir 
muré, l'on enferma les uns et les autres dans 
cette espèce de prison ; une fois qu'ils y étaient, 
on ne les laisait plus sortir que deux à la fois, 
encore fallait-il qu'il obtinssent une permission 
que l'on n'accordait que très difficilement. 

Le but qu'on s'était proposé en agissant 
ainsi, quoique sévère, était louable en lui-même, 
car l'on avait en vue de forcer les plus indolents 
à s'occuper un peu plus de ce qui pouvait les 
distraire, c'est-à-dire, de leur faire la cuisine, et 
de ne manger que petit à petit leurs vivres qu'ils 
dévoraient auparavant en un seul jour, et res- 
taient ensuite, pendant les trois autres, et quel- 
quefois plus, dans un état qui les rapprochait 
de la brute la moins intelligente; ensuite on 
avait pris ce parti pour les voleurs, qui, obligés 
de partager leurs rations par portions égales, 
n'étaient plus, comme auparavant, contraints à 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 179 

piller quand ils n'avaient plus rien à manger. 
On appelait ces malheureux Tar tares, h cause 
de l'horrible figure qu'ils avaient par suite de 
la misère, et de la malpropreté dans laquelle ils 
étaient plongés. 

Si la misère se faisait souvent sentir pour les 
vivres, il en était de même pour l'eau. Quel- 
quefois il arrivait que, pour en avoir, ils m'of- 
fraient des quarts ou des moitiés de pains; 
d'autres venaient me supplier de leur en don- 
ner. Malgré que mon cœur saignât de les 
refuser, mon devoir m'imposait la triste 
loi d'être parfois inhumain, car Ton se 
rappelle que l'ordre portait qu'une fois la fon- 
taine fermée, je ne devais la rouvrir qu'aux 
heures déterminées pour les distributions; ce- 
pendant, me relâchant quelquefois de ma con- 
signe, au risque de perdre mon emploi, je me 
laissais attendrir, et, ne voulant pas accepter 
ce qu'ils m'offraient, je leur ouvrais la fontaine. 

Il faut que j'aie été dénoncé, car, quelque 
temps après, le commandant Bal thazar m'ayant 
fait appeler devant lui m'adressa les plus 
violents reproches; mais lui ayant dit qu'il 
m'était impossible de supporter la vue dtis tour- 
ments de mes semblables, sans en être ému, 
et de leur refuser â boire lorsque je les voyais 



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180 SOUVENIRS 

se rouler et se débattre à terre en demandant à 
grands cris un verre d'eau pour leur sauver la 
vie, ayant terminé en le priant de me dire ce 
qu'il aurait fait à ma place, il se contenta de 
hausser les épaules et me renvoya. 

Je fus fort heureux que cela se terminât de 
la sorte, car je craignais beaucoup de perdre 
ma place de gardien de la fontaine, qui, si elle 
n'était pas avantageuse sous un certain rapport, 
me donnait au moins les moyens de ne jamais 
manquer d'eau. 

Il ne m'était pas très facile d'ouvrir et de 
fermer la fontaine aux heures fixes, n'ayant ni 
horloge ni montre, et bien souvent les Cabré- 
riens me tourmentaient bien auparavant le 
temps pour que je leur livrasse l'entrée. Pour 
remédier aux inconvénients qui résultaient de 
cet ordre de choses, je m'imaginai de faire un 
méridien sur la voûte même de la fontaine, et 
alors il n'y avait plus à entrer avant l'heure. 

J'observerai que, bien souvent, pour ne pas 
laisser languir trop longtemps ces pauvres 
diables, je devançais un peu le moment de la 
distribution; car il y en avait parmi eux qui 
attendaient quelquefois trois jours pour avoir 
un seau d'eau, et d'autres qui, pour avoir les 
premières places, venaient pendant la nuit 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 18l 

mettre des gages le plus près de la porte qu'ils 
pouvaient ; enfin, ils employaient toutes sortes 
de ruses pour passer les uns avant les autres et 
avancer leur tour. 

Si j'avais commis quelques fraudes dans ma 
place de gardien de la fontaine, ou bien que 
j'eussse vendu l'eau comme j'en eus maintes 
fois l'occasion, il n'y a pas de doute que j'aurais 
encouru les mêmes disgrâces que deux cambu- 
siers qui s'approprièrent plusieurs rations, et 
qui, pour ce fait, avaient été chassés de leur 
emploi et obligés de se cacher pendant quelque 
temps, car chaque fois qu'on les voyait passer 
à travers le camp, c'était à qui crierait : A la 
mer, les cambusiers, à la mer! Je ne nomme 
pas les coupables, par ménagement et discré- 
tion; mais, dans la position où nous nous trou- 
vions, c'était une faute impardonnable et qu'ils 
devront se reprocher toute leur vie* J'aime à 
croire, cependant, qu'ils auront senti depuis 
toute l'étendue de leur crime et cherché à 
l'expier par un sincère repentir. 

J'ai à raconter un nouveau projet d'évasion 
qui fut concerté par quinze de nos camarades, 
ce qui donnera une idée de la patience et du 
courage qu'ont de certains hommes dans l'adver- 
sité, surtout quand il s'agit de leur liberté ; je 

il 



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182 SOUVENIRS 

puis en parler en connaissance de cause, car je 
devais être de la partie et avais été initié dans 
le projet par un nommé Bricard, qui se trou- 
vait être de mon pays; mais comme, en ma 
qualité de gardien de la fontaine, je ne pouvais 
pas m'absenter pendant le jour sans éveiller les 
soupçons, la nuit n'était pas convenable pour 
travailler k la charpente de la barque qu'ils 
construisaient. 

Je viens de dire que nous étions quinze qui 
devions nous échapper ; c'était Bricard qui était 
à la tête du complot. Étant charpentier de son 
état, lui et trois ou quatre autres fabriquèrent 
la barque avec des bois de sapin qu'ils avaient 
coupés dans les forêts ; mais quand le moment 
arriva de mettre leur projet à exécution, je ne 
pus me trouver au rendez-vous, ce qui ne me 
fit éprouver aucun regret, car ils échouèrent, 
n'ayant pu se procurer une assez grande quan- 
tité de goudron pour en enduire suffisamment 
leur barque. Néanmoins, ils se mirent en route 
avec les provisions qu'ils avaient amassées pour 
faire leur voyage. Quatre marins de la garde 
qui étaient avec eux avaient calculé que, par le 
temps qu'il faisait et qui était très favorable, 
ils pouvaient gagner le continent et rejoindre 
l'armée française qui était en Espagne, e»d$ux 
ou trois jours 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 183 

Dans ces sortes d expéditions, on avait toujours 
soin de s'associer quelques marins, attendu que 
ceux-ci, connaissant la marche des astres, pou- 
vaient mieux que tous autres diriger les frêles 
embarcations dont on se servait pour fuir 
l'esclavage. J'avoue, malgré tout, qu'il fallait 
ne pas manquer de courage pour se risquer 
avec d'aussi faibles moyens de salut sur un 
élément aussi perfide; car, quoique bien faite, 
la barque que montaient nos camarades en cette 
circonstance n'étant pas goudronnée, ils n'eurent 
pas fait une lieue en mer qu'ils s'aperçurent 
qu'elle faisait eau de tous cotés, ce qui obligea 
ces pauvres malheureux à revenir sur Cabrera. 

Sans cette sage résolu lion, ils eussent infail- 
liblement tous péri, et ne pouvant, pour le 
moment, faire à leur barque ce qu'il fallait pour 
se mettre en route en toute sûreté, ils furent 
contraints delà couler à fond. 

Après ce fâcheux résultat, Bricard, qui était 
assez adroit, voyant que pour le moment il n'y 
avait pas moyen de sortir de Cabrera, chercha 
par toutes sortes de prévenances à se mettre 
bien dans l'esprit de notre aumônier; y étant 
parvenu, et celui-ci s'étant intéressé à lui, ii le 
fit. entrer en qualité de domestique chez le com- 
mandant Balthazar ; il y resta jusqu'à la fin de 



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184 SOUVENIRS 

sa captivité, et eut l'avantage au moins d'avoir 
une meilleure nourriture qu'auparavant et de 
pouvoir manger son content. 

C'est ici le cas de rapporter une anecdote tant 
soit peu scandaleuse qui arriva à la femme du 
commandant Balthazar quelque temps après l'en- 
trée deBricard chezlui. 

C'était une petite femme brune, assez jolie, 
extrêmement sensible, et qui avait beaucoup de 
compassion pour les pauvres prisonniers; sa 
sensibilité alla même jusqu'à devenir amou- 
reuse d'un canonnier, très joli garçon, qui 
avait trouvé, par la connaissance de Bricard, le 
moyen de s'insinuer dans les bonnes grâces de 
madame la commandante, et de lui faire la 
cour; caria chronique scandaleuse de l'île va 
jusqu'à dire qu'il fut trouvé presque en flagrant 
délit avec la sensible épouse du signor Baltha- 
zar par ce dernier, lequel, dans sa fureur, vou- 
lait les tuer tous deux, ce qu'il aurait fait sans 
l'intervention de Bricard et de son secrétaire, 
qui était un nommé Renaud. Le beau canon- 
nier n'étant pas charmé d'essuyer les effets de 
la colère de l'époux outragé, profita d'un ins- 
tant favorable, et s'enfuit à toutes jambes, 
laissant la gentille Espagnole expliquer, comme 
elle l'entendrait, la situation tant soit peu 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 185 

équivoque où son mari l'avait trouvée. Il est à 
croire que tout se passa bien, car, après avoir 
envoyé sa coupable épouse passer quelque 
temps à Palma, il la rappela auprès de lui. 
Il n'y eut que le canonnier qui n'osait plus 
retourner dans la maison, car il aurait couru 
risque d'avoir un membre abattu, du moins 
d'après la menace que lui en fit le seûor 
Balthasar. 

Cinq Cabrériens, du nombre de ceux qui habi- 
tuellement ne s'occupaient que de recherches, 
virent un jour, sur les rochers qui bordaient la 
mer, une balle de coton que les vagues y 
avaient sans doute amenée à la suite du nau- 
frage de quelque bâtiment marchand ; ils se 
dirigèrent avec beaucoup de peine vers ce lieu : 
aprèsavoir travaillé avec courage, ils parvinrent 
à la pousser sur le rivage, et se trouvèrent pos- 
sesseurs de neuf cents livres de coton, dont deux 
cent-cinquante à peu près n'avaient pas été ava- 
riées par l'eau de la mer. 

Puisque j'en suis sur les trouvailles, je vais 
en rapporter une autre que firent trois prison- 
niers qui se promenaient sur le bord de la 
mer : ils aperçurent quelque chose qui flottait 
sur l'eau ; mais l'éloignement ne permettant 
pas de distingner ce que ce pouvait être, ils se 



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s 1 ^miw 



180 SOUVENIRS 

mirent à la nage, et après avoir fait au moins 
une demi-lieue en mer, il se trouva que c'était 
un tonneau qu'ils poussèrent devant eux jus- 
qu'à Cabrera, où, l'ayant mis à terre, ils le 
défoncèrent et trouvèrent que c'était d'excel- 
lent vin d'Espagne. 

Cependant, quelle que fût leur joie, elle ne 
les rendit pas imprudents; et, comme il était 
absolument impossible qu'ils amenassent leur 
tonneau jusque dans leurs cabanes, il y en eut 
un qui resta à le garder tandis que les deux 
autres allèrent y chercher des seaux, des 
gamelles, enfin tout ce qu'ils purent trouver de 
convenable pour opérer le transport de leur 
précieuse liqueur; mais voyant qu'ils n'en 
viendraient jamais à bout s'ils n'avaient re- 
cours à quelques-uns de nos camarades, ils 
s'en adjoignirent plusieurs qui ne demandèrent 
pas mieux que de les aider dans cette occasion, 
car ils furent payés de leurs peines en partici- 
pant à la distribution. 

Comme ils ne gardèrent pas tout pour eux 
seuls, on put faire des échanges, et, comme je 
me trouvais en ce moment avoir un fond de 
réserve, j'acquis, moyennant cent cinquante 
fèves à peu près, la valeur de trois bouteilles 
de ce vin, ce qui servit un peu à me for- 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 187 

tifier et à me rétablir d'une légère indisposition 
que j'avais eue. 

D'autres trouvèrent encore au bord de la mer 
un énorme bœuf marin, mais ils ne furent pas 
aussi heureux que leurs camarades; car il était 
tellement corrompu, qu'on ne pouvait en man- 
ger un seul morceau. 

Je vais revenir encore une fois sur les malheu- 
reux que nous avions surnommés les Tartares, et 
ce, afin de montrer jusqu'où peut pousser la 
misère. Peut-être aura-t-on peine h croire ce 
que je vais rapporter, car moi-même je ne pour- 
rais me le persuader si je n'en avais été témoin : 
l'on nous avait donné desféverolles et des pois, 
qui, après les avoir fait cuire étaient si durs, 
que l'on ne pouvait les digérer; eh bien! le 
croira-t-on? il y eut de ses malheureux qui les 
remangèrent une seconde fois. 

Nous en étions réduits à ces extrémités quand 
un bâtiment français, commandé par un nommé 
Morel, qui avait été avec nous, et qui était par- 
venu h s'échapper 1 avec onze autres prisonniers, 
en s'appropriant la chaloupe d'une frégate sous 
les yeux mêmes de la sentinelle qui, ayant en- 
tendu du bruit, se mit à crier alerta ! mais il 

I. Ce nommé Morel est maintenant à Gourbevoie 1822. 



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188 SOUVENIRS 

n'était plus temps, Ton coupait le câble, et la 
chaloupe eut bientôt disparu ; se ressouvenant 
de ses anciens camarades vint aborder au mi- 
lieu de la nuit dans File du côté opposé à la 
rade, afin d'éviter les regards des canonnières, 
et emmena avec lui soixante-dix prisonniers. 

Lorsque le matin cette nouvelle fut connue, 
elle causa une joie extrême, et, rallumant dans 
nos cœurs l'espoir et l'envie de nous soustraire 
aux fers des Espagnols et de revoir notre 
patrie, moi et seize de mes meilleurs amis, nous 
fîmes le projet de nous évader à la première 
occasion: pour cet effet, nous jetâmes nos 
vues sur les barques de pêcheurs, ceux-ci, 
malgré la défense que j'ai rapportée dans le 
volume précédent, venant de temps à autre aux 
environs de Cabrera. 

Nous avions remarqué que la nuit ils se 
mettaient à l'abri dans un endroit sur la gauche 
de Cabrera, du côté de l'île des Lapins; mais il 
y avait une difficulté à vaincre, qui n'était pas 
sans danger, et qui aurait peut-être été un obs- 
tacle insurmontable pour tous autres que nous. 
Soit méfiance, soit la crainte d'être pris parles 
soldats qui appartenaient aux canonnières, les 
patrons de ces barques n'abordaient au rivage 
qu'à une distance d'environ douze ou quinze 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 189 

pieds, et il s'agissait de s'en emparer d'une, et 
de l'attirer assez promptement au rivage, 
pour pouvoir s'en rendre maître sans donner 
l'éveil. A cet effet, voici le moyen que nous 
employâmes : après avoir fabriqué des cordages 
assez longs, nous mîmes h un des bouts des 
morceaux de chaînes d'environ trois pieds, 
auxquels se trouvaient attachés des crochets de 
fer, afin que, si les Espagnols venaient à 
s'apercevoir de notre dessein au moment où 
nous viendrions à l'exécuter, ils ne pussent pas 
déranger et faire manquer nos projets en cou- 
pant les cordes. 

Le moment tant désiré de tenter de recouvrer 
notre liberté n'arrivait pas vite, car nous atten- 
dîmes cinq mois consécutifs ; mais enfin s'étant 
présenté, nous crûmes devoir en profiter. 

Comme tout ce qui nous était nécessaire était 
préparé de longue main, et que nous n'avions 
pas un lourd bagage h transporter, nous fûmes 
bientôt prêts. Ayant jeté notre grappin sur une 
barque, malgré les efforts des pêcheurs, qui 
étaient au nombre de quatre, y compris le 
patron, nous amenâmes la barque à bord : 
ayant aussitôt monté dedans, nous nous ren- 
dîmes maîtres d'eux, non pas sans peine, car ils 
criaient de manière à nous faire craindre que 

il* 



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190 SOUVENIRS 

leurs cris, venant h être entendus de ceux qui 
veillaient sur les canonnières, ne nous fissent 
découvrir ; mais il semblait que la Providence 
nous protégeait, et nous eûmes le bonheur 
de gagner au large sans aucun autre empê- 
chement. 

Nous étions déjà assez loin en mer lorsqu'un 
de nos camarades, qui heureusement savait 
fort bien nager, tomba à la mer, ce qui empê- 
cha que cet accident n'eût de suites fâcheuses 
tant pour lui que pour nous, car nous n'avions 
pas de temps à perdre, et notre sûreté person- 
nelle aurait exigé que nous l'abandonnassions : 
après l'avoir aidé à remonter dans la barque^ 
nous voguâmes vers Mayorque, espérant dire 
un éternel adieu à Cabrera et à l'affreuse misère 
que nous y laissions. 

Comme notre intention était de nous débar- 
rasser sur les côtes de Mayorque des quatre pê- 
cheurs, lorsque nous y abordâmes, nous vou- 
ûmes les y déposer; mais le maître de la 
barque se refusa obstinément à descendre à 
terre : un de nous, impatienté des injures gros- 
sières qu'il ne cessait de nous adresser en 
espagnol, et étant persuadé qu'il ne pouvait 
périr étant très près du rivage, le culbuta à la 
mer, d'où force lui fut d'aller rejoindre ses 



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d'un caporal de grenadiers IW 

camarades que nous y avions déjà déposés. 

Cette affaire faite, nous nous remîmes en route 
à la garde de Dieu, comptant beaucoup, du 
reste, sur deux marins qui étaient avec nous, 
qui nous dirigèrent sur Tarragone, où nous 
espérions trouver des Français. 

Outre les vivres que nous avions emportés de 
Cabrera, et qui consistaient en biscuit, etc., 
dont nous pouvions avoir pour à peu près trois 
jours, nous trouvâmes quelques provisions dans 
la barque, ce qui nous mettait dans le cas 
d'atteindre, sans inquiétude de ce côté, le but 
de notre course; mais le second jour de marche, 
le temps étant venu à changer, nous eûmes à 
essuyer une tempête affreuse : les vagues à tout 
moment nous couvraient d'eau, et il y en avait 
deux des nôtres qui n'étaient occupés qu'à la 
vider, tandis que le reste ramait de toutes ses 
forces en louvoyant, car, pour comble de mal- 
heur, nous avions le vent contraire, ce qui 
nous retardait beaucoup. Outre cela, nous aper- 
çûmes deux bâtiments, ce qui nous donnait de 
l'inquiétude ; mais comme ils étaient trop éloi- 
gnés pour nous apercevoir, les vagues ne le 
permettant pas, malgré tout, nous prîmes le 
parti de les éviter, ne sachant s'ils étaient amis 
ou ennemis. 



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192 SOUVENIRS 

Le troisième jour, nous n'aperçûmes plus 
rien; la mer était toujours houleuse et le vent 
contraire, ce qui ne nous permettait pas de 
prendre un instant de repos, car nous combat- 
tions une mort certaine, soit à ramer, à louvoyer 
on à vider sans cesse notre frêle barque. Nos 
provisions touchaient h leur fin ; le peu qui nous 
restait était couvert par l'eau de la mer qui 
entrait dans notre barque, et deux de nos 
camarades s'en trouvaient très mal. 

Le quatrième jour, la mer devint plus calme, 
et nous aperçûmes dans le lointain un long trait 
noir, ce qui nous fit juger que c'était la terre ; nous 
ne nous trompions pas : l'espoir revint dans 
nos cœurs, nous nous abandonnâmes à la joie la 
plus vive, et nous redoublâmes de courage. 
Mais, hélas ! nous étions encore loin d'atteindre 
notre but : les souffrances et la fatigue avaient 
totalement épuisé nos forces, et la faim com- 
mençait à nous tourmenter horriblement; il 
n'y avait qu'un miracle qui pût nous tirer de 
là. Nous aperce vious toujours la terre, mais il 
fallait y arriver; malgré les beaux discours, les 
belles phrases que nous fîmes, pour ranimer 
le courage abattu de nos camarades, plusieurs 
d'entre nous s'abandonnèrent au plus violent 
désespoir. 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 193 

Enfin, le soir du cinquième jour, après avoir 
passé cet intervalle dans les plus grandes souf- 
frances, tant de besoin que de fatigue, comme 
nous approchions du point tant désiré, sur les 
onze heures du soir, à la vue de Tarragone, 
notre barque alla donner droit sur une goélette 
espagnole qui nous cria : Qui vive! Ayant 
répondu : Prisonniers français ! elle avança sur 
nous ; et, comme nous n'avions pas d'armes, 
nous ne pouvions opposer aucune défense, sur- 
tout exténués de faim et de fatigue comme nous 
Tétions : le seul parti qui nous restât à prendre 
était de nous rendre et de retomber, après cinq 
jours de peine et de travaux, au pouvoir de nos 
ennemis, qui nous conduisirent dans un petit 
port où nous aperçûmes quelques maisons, 
mais que je ne puis désigner, attendu que la 
nuit nous empêcha de le reconnaître. 

Après nous avoir donné de quoi ranimer nos 
forces, ils nous apprirent qu'il n'y avait plus 
de Français en Espagne; cette nouvelle, comme 
on le pense bien, n'était pas faite pour nous 
satisfaire, puisqu'elle nous enlevait tout espoir, 
en supposant que nous parvinssions h nous 
échapper de leurs mains, de rejoindre nos 
frères ainsi que nous en avions l'intention. 

Ayant remis h la voile à quatre heures du 



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194 SOUVENIRS 

matin pour nous conduire à Mayorque, où 
nous arrivâmes dans la nuit, le commandant 
de la goélette alla prévenir le gouverneur qu'il 
ramenait des prisonniers évadés de Cabrera : 
celui-ci, ayant déjà été instruit par les pêcheurs, 
lui répondit que quand un oiseau était en cage, 
et qu'il trouvait la porte ouverte^ il faisait bien 
de s'échapper; et il avait réprimandé sévère- 
ment et mis à l'amende les pêcheurs pour 
avoir enfreint ses ordres, en allant aux envi- 
rons de Cabrera. Néanmoins, il décida que noua 
y serions renvoyés par la barque aux vivres qui 
devait partir dans deux jours, et, en attendant 
on nous conduisit dans une caserne qui était 
située au bord de la mer, sur la hauteur de la 
ville de Palma. 

Cela ne nous arrangeait que tout juste ; c'est 
pourquoi un nommé André et moi, nous étant 
concertés, nous avisâmes aux moyens de nous 
évader, car il y avait de bonnes raisons pour 
cela : d'abord nous avions à redouter un châti- 
ment très sévère, ensuite moi je devais consi- 
dérer ma place de gardien de la fontaine comme 
perdue; et, comme elle avait été ma seule res- 
source pendant ma captivité, je prévoyais le 
sort qui m'attendait ; en outre, avant mon 
départ, je devais cinq ou six pains, et je ne 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 195 

voyais pas comment je pourrais les rendre, à 
moins que je ne me fisse de grandes privations 
pour m'acquitter. 

Mon camarade André n'était pas dans une 
position plus belle, et peut-être la sienne était- 
elle encore plus critique que la mienne, ayant 
emporté, à peu près, 80 francs qu'il avait reçus 
pour le compte d'un cantinier espagnol chez 
lequel il était employé, et il était bien certain, 
non seulement de ne pas ravoir sa place, mais 
il avait à craindre d'être victime de la colère 
de son patron. 

Toutes ces circonstances, comme l'on voit, 
n'étaient guère propres h nous donner l'envie 
de reprendre le chemin de Cabrera; aussi, après 
avoir bien réfléchi, nous pensâmes que mourir 
pour mourir, autant valait-il risquer sa vie 
pour se sauver, et notre parti fut bientôt pris 
là-dessus. 

Nous avions déjà remarqué un mur d'une 
quinzaine de pieds que nous jugeâmes devoir 
donner sur le bord de la mer, et qu'il était pos- 
sible qu'il fût adossé à quelques rochers, et, par 
conséquent, pas si haut en dehors qu'en dedans. 
Comme il était délabré en plusieurs endroits, 
ce qui donnait des facilita pour effectuer notre 
évasion, nous résolûmes de la tenter la nuit 



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196 SOUVENIRS 

suivante, qui était celle qui devait précéder le 
jour du départ de la barque. Ce qui fut dit fut 
fait. André ayant escaladé avec beaucoup de 
peine le mur en question, je le suivis, et, 
quand nous fûmes en haut, nous cherchâmes à 
apercevoir la distance que nous avions à fran- 
chir de l'autre côté ; mais, comme la nuit était 
très .noire, il nous fut impossible de rien dis- 
tinguer. 

Nous étions fort embarrassés, car nous avions 
à craindre, à tout moment, d'être découverts; 
ensuite nous ignorions quel espace nous avions 
à parcourir, et il se pouvait faire que nous en 
ayons un immense ; enfin, périr pour périr, 
nous nous décidâmes h faire le saut, au risque 
de nous rompre le cou ou d'aller nous écraser 
sur quelque rocher que nous croyions qu'il ne 
pouvait manquer d'y avoir là. 

A tout hasard, André s'élança sans se faire 
aucun mal, et, m 'ayant appelé tout doucement, 
je l'imitai et fus aussi heureux que lui, car je 
tombai sans qu'il m'arrivât rien de fâcheux. 

Après nous être remis un peu de la secousse 
que nous avions éprouvée, notre premier devoir 
fut de rendre grâces à Dieu de ce qu'il nous 
avait protégés dans cette occasion ; ensuite nous 
nous dirigeâmes vers un sentier qui conduisait 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 197 

à un moulin, ce qui nous lit changer de direc- 
tion, et, en ayant pris un autre qui allait à la 
côte, nous aperçûmes une barque qui avait l'air 
de venir droit à nous, autant que nous en pûmes 
juger par la lumière qui y était; nous avan- 
çâmes de plus en plus. Quand nous fûmes h 
portée d'être entendus, nous fîmes un peu de 
bruit, et aussitôt, nous étant approchés, nous 
leur demandâmes s'ils ne pouvaient pas nous 
indiquer un vaisseau prêt à mettre à la voile ; 
sur leur réponse que le leur était un bâtiment 
anglais devant partir le lendemain matin à 
quatre heures, là-dessus nous leur apprîmes 
que nous étions de pauvres malheureux pri- 
sonniers français qui, après beaucoup de peine, 
étaient parvenus à s'échapper d'une île où la 
misère était si grande qu'il s'y commettait 
chaque jour les horreurs les plus épouvantables, 
et leur fîmes le récit de l'affaire du Polonais 
pour les apitoyer; nous employâmes tous les 
moyens possibles et capables de les toucher. 

Deux marins qui savaient l'espagnol, et qui 
se trouvaient parmi eux, leur ayant traduit ce 
que nous venions de dire, après avoir délibéré 
entre eux, ils nous firent répondre qu'ils ne 
pouvaient nous prendre à leur bord : le déses- 
poir nous donna sans doute de l'éloquence, car 



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198 SOUVENIRS 

ils consentirent, à la fin, à nous recevoir; 
alors ils nous envoyèrent la chaloupe pour nous 
conduire à la frégate. 

L'on ne peut se faire une idée de notre joie : 
nous nous croyions à jamais sauvés et hors 
d'atteinte de nos cruels ennemis les Espagnols. 

A peine fûmes-nous arrivés à bord de la fré- 
gate, que ceux qui nous y avaient amenés nous 
firent descendre à fond de cale, nous recom- 
mandant fortement, quelque chose qui arrivât, 
de ne jamais dire à qui que ce soit de l'équi- 
page qu'est-ce qui nous avait fait entrer sur le 
vaisseau. Il fut aussi convenu, entre les ma- 
rins et nous, que nous ne reparaîtrions que 
quand nous serions en pleine mer et que nous 
en trouverions l'occasion, attendu, nous dirent- 
ils, que leur commandant, étant fort humain, 
n'aurait sans doute pas la cruauté de nous ren- 
voyer après que nous lui aurions raconté nos 
tristes aventures. 

Tout se passa comme on l'avait prévu. Le 
commandant de la frégate ayant profité du 
beau temps qu'il faisait pour se promener sur 
le pont avec deux autres officiers, nous sor- 
tîmes de notre retraite, et étant tout à coup 
parus à ses yeux, notre présence lui fit l'effet 
de la tête de Méduse, car il parut stupéfait de 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 199 

voir à son bord deux hommes qui lui étaient 
inconnus; et nous ayant demandé qui nous 
étions et d'où nous venions, je le satisfis, pour 
la première question, par le récit que j'avais 
déjà fait aux autres ; et, quant à la seconde, 
que nous sortions du fond de cale où nous 
nous étions cachés depuis trois jours, après 
avoir gagné à la nage son vaisseau. J'ajoutai 
que depuis que nous y étions, nous n'avions 
rien mangé qu'un pain que le hasard nous 
avait fait trouver, et que nous mourions de 
faim, ce qui n'était pas vrai, car nous avions 
le ventre plein de biscuit que les marins nous 
avaient apporté dans notre retraite. 

Ce conte ayant paru le satisfaire, il nous dit : 
« Il m'est défendu, sous peine de perdre mon 
emploi, de recevoir aucun prisonnier sur le 
bâtiment que je commande; mais puisque 
vous y êtes, restez-y, car je ne puis vous 
faire jeter à la mer. » 

Ayant ordonné que l'on nous donnât de suite 
à manger, il donna aussi des ordres pour qu'on 
nous distribuât chaque jour la ration qu'on 
accordait aux matelots. 

Le lendemain, me promenant sur le pont, 
comme il était permis d'y fumer, et que j'avais 
une petite provision de mon tabac de Cabrera, 



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200 SOUVENIRS 

qui, par parenthèse, était assez mauvais, je me 
mis à fumer pour me distraire un peu. Le capi- 
taine y étant venu, et s'apercevant que la 
fumée de mon tabac sentait le vert, il m'en fit 
l'observation; et m'ayant demandé d'où il pro- 
venait, je saisis cette occasion pour lui raconter 
une partie de mes malheurs et lui dire que 
ce tabac provenait de la récolte d'un jardin que 
j'avais eu à Cabrera. Le capitaine, qui avait 
écouté avec la plus grande attention le récit de 
mes peines, me quitta quand j'eus fini pour 
aller dans sa chambre, et je fus assez surpris, 
lorsqu'il en revint, de le voir les mains pleines 
de cigares qu'il me donna en me disant : 
Tiens, voilà des cigares qui sont meilleurs que 
ton tabac, que tu auras, du reste, tout le temps 
de fumer plus tard. 

Avant d'arriver à Malaga, où nous résidâmes 
deux jours, nous vîmes un vaisseau, qui, au 
signal qu'on lui fit, ne hissa pas son pavillon. 
Le capitaine de la frégate, croyant que c'était 
un ennemi, fit aussitôt tout préparer pour le 
combat, et, le poursuivant tant que dura la 
nuit et la journée du lendemain sans pouvoir 
l'atteindre ; il fallut abandonner le projet de le 
capturer, attendu que nous le perdîmes tout à 
fait de vue. 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 20i 

Le lendemain de notre départ de Malaga, Ton 
aperçut une barque qui semblait vouloir nous 
éviter, et, l'ayant poursuivie jusqu'à ce qu'on 
fût à portée de canon, alors le capitaine, pour 
forcer les six hommes qui la montaient à 
se rendre, leur fit tirer un coup de canon à 
boulet. Quand ils virent qu'on ne badinait pas 
plus que cela avec eux, ils se rendirent, et l'on 
trouva que leur barque contenait un charge- 
ment de marchandises prohibées, telles que 
mousseline et tabac, qui fut confisqué. 

Nous cinglâmes ensuite vers Gibraltar, où, 
après avoir séjourné neuf jours, nous fîmes 
voile sur Cadix, où l'on déposa les contreban- 
diers en arrivant. La frégate devait y rester 
deux mois. Comme André et moi avions à 
craindre que les Anglais, malgré tous les soins 
qu'ils avaient eu de nous, ne nous considé- 
rassent comme leurs prisonniers, nous étions 
résolus h profiter de la première occasion qui 
se présenterait pour fuir, ce qui ne tarda pas. 
Un jour, étant monté sur le pont, j'aperçus une 
petite barque espagnole qui se dirigeait vers 
Cadix en bordant la frégate. Je demandai aux 
marins qui la conduisaient s'ils voulaient que 
je m'en allasse avec eux. Qui étes-vous? me dit 
l'un d'eux. Lui ayant répondu que j'étais pri- 



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202 SOUVENIRS 

sonnier français appartenant aux Anglais, il me 
cria : Anda bamousse ! A cet ordre, que je ne 
me fis pas répéter deux fois, prenant le haut de 
la barque, je me laissai couler jusqu'à eux. 

Une fois que je fus dans la barque, ils me 
firent diverses questions, auxquelles je répon- 
dis d'une manière satisfaisante. Ayant mon 
récit tout préparé, je leur contai que j'avais été 
fait prisonnier par les Anglais lors d'un com- 
bat qu'ils avaient livré à trois petits bâtiments 
français dont je faisais partie; et, par la suite, 
je faisais cette histoire à tous ceux qui me 
questionnaient, attendu que l'on ne pouvait 
l'accuser d'invraisemblance, puisque j'avais 
appris sur la frégate que ce combat, où je disais 
m'être trouvé, avait effectivement eu lieu. 

Avant de quitter les braves marins qui avaient 
bien voulu m'aider à m'échapper, nous bûmes 
la goutte ensemble; et je puis dire que jamais 
rien ne me sembla meilleur, car c'était la pre- 
mière que je buvais de si bon cœur depuis que 
j'avais perdu et reconquis ma liberté. 

Je les quittai après qu'ils m'eurent indiqué 
le chemin de la place Saint- Juan de Dios 1 , où 

1. Cette place, une des plus belles de Cadix, est située 
près du port et sert d'entrepôt général aux marchands 
qui viennent y vendre diverses provisions de bouche. 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 203 

je passai le reste de la nuit à me promener, ne 
croyant jamais assez jouir de ma liberté. 

Gomme j'avais oublié de m 'amasser des rentes 
pour vivre à ne rien faire, mon estomac m'avertit 
le matin qu'il fallait travailler pour vivre. Certes, 
cela ne me contraria pas, car la paresse n'a 
jamais été mon défaut; mais la difficulté était 
de trouver de l'ouvrage. Je m'adressai à 
quelques paysans qui venaient au marché, et 
leur demandai où je pourrais trouver un bou- 
langer qui pût avoir besoin de mes services : ils 
m'en enseignèrent un, chez lequel je me rendis, 
et qui me refusa, n'ayant pas d'ouvrage à me 
donner; mais il m'en indiqua un autre qui 
fabriquait du pain français. J'y fus; et ayant 
renouvelé mes offres, il me lit beaucoup de 
questions, auxquelles, après avoir répondu, je 
croyais déjà être installé dans la maison du 
boulanger français espagnol, quand il me dit 
qu'il était bien fâché pour lui et pour moi, mais 
qu'il ne pouvait occuper d'étrangers chez lu 
sans avoir préalablement reçu une autorisation 
du gouverneur de la place. 

Le mauvais succès de ces deux premières 
démarches aurait dû me décourager; mais, sti- 
mulé par la faim, je fus chez un troisième, et, 
réitérant ma demande, j'eus le bonheur de 



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204 SOUVENIRS 



m'arranger avec lui. D'abord il m'occupa à 
cribler du blé, ensuite il m'employa au moulin; 
et je crois ne point déplaire au lecteur en lui 
donnant ici un aperçu de ces moulins, qui 
diffèrent beaucoup des nôtres, tant par la 
forme que par les résultats du travail. 

En Espagne, et surtout à Cadix, chaque bou- 
langer a deux et quelquefois trois moulins, 
suivant l'importance de son commerce : ces 
moulins sont presque toujours placés dans des 
maisons, et ce sont des mulets qui font agir la 
meule qui n'a pas plus de quatre à cinq pieds 
de ciconférence sur treize à quatorze pouces 
d'épaisseur. Cette meule, en tournant sur une 
autre delà même grandeur, mais moins épaisse, 
écrase le grain, qui ensuite retombe dans une 
espèce de creux qui se trouve au pied du ma- 
nège, et garantit des ordures que les mulets 
pourraient y envoyer par des planches qui l'en- 
tourent. Lorsque ce creux est plein, on retire 
la farine dans des corbeilles ; et puis on la passe 
au tamis pour en séparer la majeure partie du 
son, et Ton en fait ensuite du pain massif, très 
lourd, et presque toujours sans croûte. 

Comme j'étais accablé de travail dans cette 
maison, et qu'on me payait, malgré cela, fort 
peu, parce que ceux qui m'employaient m'avaient 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 205 

pris (ils le disaient du moins) par pure huma- 
nité, je me lassai bientôt de me donner beau- 
coup de mal sans profit ; et voulant, au moins 
que mon travail me fût payé ce qu'il valait, je 
me décidai à solliciter une permission du gou- 
verneur, puisque c'était la seule chose qui m'em- 
pêchât de travailler ailleurs. 

Un jour que je me promenais sur la place 
Saint- Antonio, qui sert de rendez-vous aux per- 
sonnes les plus distinguées de la ville, je fis la 
rencontre d'un ancien compagnon d'armes qui 
avait pris du service dans un régiment des 
gardes wallonnes, qui, comme on le sait ou on 
ne le sait pas, sont en Espagne ce que la garde 
royale est en France; du reste, ces régiments 
étaient composés de Français, d'Allemands, 
d'Italiens et d'Espagnols, et il n'était pas très 
difficile d'y entrer. 

Le camarade dont je vien^de parler s'appelai 
Duquesne, et avait été fait prisonnier en même 
temps que nous, et mis, avec environ quinze 
cents autres, sur les pontons à Cadix 1 . Un jour, 
le vent souffla avec tant de force du côté du 
camp des Français, qui était à peu près à un 

i . On se rappelle que les pontons étaient de vieu 
bâtiments dégarnis de tous leurs agrès, et qu'on rete- 
nait avec de gros câbles. 

12 



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206 SOUVENIRS 

lieue de là, les soldats qui se trouvaient sur un 
de ces pontons s'imaginèrent de couper le câble 
et de s'abandonner aux caprices du liquide 
élément : la fortune leur ayant été favorable, 
en moins d'une heure ils furent dans les bras 
de leurs frères d'armes. 

L'heureux succès de cette entreprise donna 
l'envie à ceux qui étaient sur le ponton où se 
trouvait Duquesne d'en faire autant. (Il est 
bon d'observer qu'à cette époque il n'y avait 
que ces deux bâtiments dans la rade.) Une nuit 
que le vent soufflait encore du côté des Fran- 
çais, ils coupèrent le câble; mais au lieu d y 
aller tout droit comme les autres, et par con- 
séquent de se sauver, au moment où l'espérance 
commençait à entrer dans leur cœur, le ponton 
se retourne tout à coup et reste immobile au 
milieu des eaux. Les sentinelles du fort les 
avaient aperçus; aussitôt l'alarme fut donnée, les 
canons des forts et de tous les vaisseaux qui 
étaient dans le port furent braqués sur les fugi- 
tifs, et de tous côtés on les foudraya. La ma- 
jeure partie de ceux qui ne périrent pas par le 
feu périrent par l'eau ; et sur neuf cents prison- 
niers que contenait le ponton qui fut entièrement 
brûlé, il n'y en eut qu'environ trois cents qui 
échappèrent à la mort. 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 207 

Duquesne fut heureusement un de ceux qui 
eurent le bonheur d'être recueillis dans les 
barques que les Français envoyèrent au secours 
de leurs frères qui tâchaient de se sauver à la 
nage. Incorporé de nouveau dans un régiment, 
le malheur, qui ne se lassait pas de le pour- 
suivre, fit qu'il fut encore une fois fait prison- 
nier lors de la retraite des Français à l'affaire 
de Séville, et, par suite de cet événement, 
obligé, pour éviter le châtiment qu'infligeaient 
les Espagnols aux prisonniers fugitifs lorsqu'ils 
les reprenaient, de s'enrôler dans les gardes 
wallonnes : ce qui me semble bien excuser sa 
conduite et celle de bien d'autres Français, que 
la nécessité obligeait de prendre du service 
chez une puissance ennemie. 

Du reste, ceux qui entraient dans ces régi- 
ments obtenaient sans peine, du gouverneur, 
des permissions de travailler chez les bourgeois, 
et avaient toujours devant eux l'expectative de 
pouvoir, soit un jour soit l'autre, rejoindre leurs 
compatriotes. 

J'ai rapporté tous ces faits afin d'arriver à la 
proposition que me fit Duquesne, de prendre le 
même parti que lui, et, toutes réflexions faites, 
je m'y décidai ; et ayant aussitôt été trouver le 
signor Torcelini qui commandait le dépôt des 



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208 SOUVENIRS 

gardes wallonnes, il nous reçut fort bien, et, 
après m'avoir admis à en faire partie, il me fit 
obtenir, sans aucune difficulté, la permission 
d'exercer mon état, partout où je voudrais, dans 
la ville. 

Comme ma place, au moyen de cela, était 
toute prête chez le boulanger français-espagnol 
dont j'ai déjà parlé, je fus la prendre, attendu 
qu'il m'avait offert un salaire raisonnable qui 
pouvait me mettre à môme de me procurer 
les douceurs dont j'avais besoin pour rétablir 
un peu ma santé, délabrée par le jeûne et la 
misère. 

Je dois dire que les travaux, en Espagne, 
étaient mieux payés qu'en France, car mon pa- 
tron, qui fixa lui-même le prix des miens, me 
donna, pendant les premiers temps, soixante 
francs par mois et nourri, ensuite il m'aug- 
menta de vingt francs sans que je les lui deman- 
dasse. 

Le plus grand plaisir des Espagnols est, 
comme tout le monde le sait, d'assister aux com- 
bats des taureaux. Gomme je n'en avais jamais 
vu, je fus curieux de connaître ce spectacle, et 
je vais tâcher de faire une description de celui 
dont je. fus témoin. 

La place où ces combats ont lieu est une 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 209 

enceinte parfaitement ronde, éclairée par le 
haut; les places sont entourées de gradins dis- 
posés de manière que chaque spectateur puisse 
voir à son aise. Les combats ont lieu en plein 
jour. Tout autour de l'enceinte sont plusieurs 
petites loges traversées par une grosse pièce de 
bois, qui ne laisse que l'espace nécessaire pour 
qu'un homme puisse se garantir de la fureur 
du taureau, en mettant cette espèce de rempart 
entre lui et l'animal, lorsque, poursuivi trop 
vivement par lui, il veut éviter le danger. 

L'adresse et la subtilité des hommes qui 
combattent les taureaux est inconcevable, il 
est très rare qu'un homme soit vaincu par un 
de ces animaux furieux, et cependant il n'y a 
pas de combat que six à huit taureaux ne 
soient mis à mort. J'ai été témoin d'un qui 
devint si funeste à un des taurroyeurs, qui, en 
se lançant sur le taureau, manqua son coup, ou 
ne le porta pas assez lestement, et fut prévenu 
par le taureau, qui le renversa; et comme il 
n'eut pas le temps de se relever, cet animal, le 
saisissant avec ses cornes, le lança par trois fois 
à dix ou douze pieds de hauteur. 

Il y a des combattants à cheval qui sont 
armés de lances d'environ douze pieds de lon- 
gueur. Ces cavaliers sont très remarquables 

12* 



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£19 SOUVENIRS 

par leur adresse à manier cette arme. Ils ont 
des bottes fortes qui leur montent jusqu'à la 
moitié de la cuisse, afin que, s'ils viennent à 
tomber sous leurs chevaux, ainsi que cela a 
lieu assez souvent, ils ne puissent avoir les 
pieds ou les jambes écrasées, et c'est en aban- 
donnant leurs bottes avec beaucoup d'adresse et 
de promptitude, qu'ils se dégagent du poids du 
cheval. 

L'adresse de ces cavaliers consiste à éviter, 
au moyen de leur lance, que le taureau ne 
s'approche du poitrail de leur cheval. A cet 
effet, ils la font mouvoir de droite à gauche 
avec vivacité. Le taureau, qui s'est élancé avec 
une force remarquable, se sentant piqué avec 
la pointe de la lance, est obligé de passer sur 
les côtés du cavalier ; mais si celui-ci manque sou 
coup, le cheval est toujours terrassé, et le plus 
souvent mis hors de combat. J'ai été témoin 
d'un pareil accident. Alors d'autres combattants 
à pied s'élancent au-devant du taureau, entre 
le cavalier démonté et l'animal, armés d'un 
petit manteau rouge qu'ils lancent sur la tête 
du taureau ; et pendant que celui-ci cherche à 
s'en débarrasser, le cavalier a le temps de re- 
monter à cheval, ou de se mettre en lieu de 
sûreté. 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 2H 

Il y a peu de combats où quelques chevaux 
ne succombent. Tous les combattants à pied 
ont de ces petits manteaux, qui leur sont très 
utiles; mais cependant, quand ils sont trop vi- 
vement poursuivis, ils se retirent dans les 
petites loges dont nous avons parlé, et quelque- 
fois les taureaux s'entêtent à pénétrer dans ces 
petitesloges, dont l'entrée est fort étroite, et où, 
ne pouvant, en quelque sorte, entrer qu'une de 
leurs cornes, ces animaux frappent, avec une 
force incroyable, contre ces retraites de leur 
ennemi. Pendant ce temps, d'autres hommes 
les excitent par derrière, et, tourmenté de tous 
côtés, le taureau abandonne son entreprise pour 
s'élancer sur ces nouveaux agresseurs. C'est 
perdant ce temps que le prisonnier sort de sa 
loge pour aller livrer de nouveaux combats. 

Il faut, du reste, dire ici que ces combattants 
courent avec une telle vivacité, qu'on croirait 
qu'ils volent. 

On a vu, par l'histoire de Duquesne que j'ai 
rapportée, qu'au moment où ils cherchèrent à 
s'échapper pour aller rejoindre les Français, ces 
derniers n'étaient qu'à deux lieues de la ville 
de Cadix, dont ils n'étaient séparés que par un 
bras de mer, au-delà duquel ils avaient dressé 
des batteries avec des pièces d'artillerie magni- 



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212 SOUVENIRS 

tiques, d'une grosseur et d'une longueur extra- 
ordinaires, et qui avaient été fondues à Séville. 

Lors de leur retraite, comme ils furent forcer 
de les enclouer avant de les abandonner aux 
Espagnols, ceux-ci, depuis, en firent des tro- 
phées, et les ayant fait transporter à Cadix, on 
y fit des affûts exprès, ensuite on les mit de dis- 
tance en distance sur les promenades, afin de 
les livrer à la curiosité générale. Moi-même 
je suis allé les voir, et je les ai trouvées fort 
belles, quoiqu'un peu mutilées; plusieurs 
avaient l'embouchure brisée, et une, entre 
autres, avait été traversée de part en part par 
un boulet de canon. Je dirai, en outre, que les 
Anglais, qui, ordinairement, font fort peu de 
cas et affectent uu certain mépris pour tout ce 
qui provient de l'industrie française, ne dédai- 
gnèrent pas d'envoyer une de ces pièces à 
Londres, où elle fut placée dans les galeries de 
Westminster, à côté des plus belles produc- 
tions des Watson et des Luitprand. 

11 y avait aussi quelques mortiers qui por- 
taient les bombes à deux lieues et demie de 
distance ; une d'elles, qui avait été lancée du 
camp français, et qui alla tomber sur une mai- 
son au-dessus de la place Saint- Jean de Dios, 
où se trouvaient réunies sept personnes qui, 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 213 

comme on le pense bien, s'empressèrent de 
fuir avant que le projectile éclatât; une seule, 
moins diligente, fut atteinte par plusieurs éclats, 
et mourut trois heures après des suites de ses 
blessures. 

Pendant le siège que Ton fit dans Cadix, les 
Espagnols, afin d'avoir le temps de se garantir 
des bombes, avaient fait placer, dans le clocher 
le plus élevé, un homme dont Tunique emploi 
était d'observer, à l'aide d'une longue-vue, ce 
qui se passait dans le camp français; et dès 
qu'il apercevait les canonniers mettre le feu aux 
pièces, il sonnait la cloche, pour avertir les 
personnes qui pouvaient se trouver par hasard 
sur lès promenades publiques, afin qu'elles 
aient au moins le temps de fuir, car les bombes 
arrivaient là plus qu'en tous autres endroits. 

Je jouissais de la plus grande faveur auprès 
de mon patron, lorsque le bruit courut qu'un 
bâtiment, destiné pour Montevideo, devait par- 
tir incessamment pour y conduire des ouvriers 
de différents corps d'états. Aussitôt l'idée de 
partir avec ce bâtiment me vint. Deux raisons 
me déterminaient à prendre ce parti : la pre- 
mière, et la plus puissante des deux, était 
l'espoir de rejoindre bientôt ma patrie ; quant 
à la seconde, quoique moins puissante sous un 



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214 SOUVENIRS 

certain rapport, elle pouvait être considérée 
comme raison majeure, c'est qu'à Montevideo 
on prétendait que les travaux y étaient payés 
beaucoup mieux encore qu'à Cadix, espérant 
par là me faire un fonds capable, si je trouvais 
les moyens de rentrer en France, de me les 
faciliter. 

Mon dessein arrêté, je n'attendais plus que 
le moment de le mettre à exécution, c'est-à-dire 
le départ de l'embarcation ; mais il arriva 
quelle partit de jour, et je ne pus en profiter, 
ne voulant pas que les autorités de Cadix 
apprissent mon départ avant le moment où 
j'aurais pu être à l'abri de leurs poursuites; car, 
malgré que je ne fusse pas positivement engagé 
dans les gardes wallonnes, je n'en étais pas 
moins soumis à la surveillance que l'on pouvait 
se croire en droit d'exercer sur moi. 

Quelque temps après, il arriva de Madrid un 
capitaine porteur de l'ordre de rassembler tous 
les gardes wallonnes qui se trouvaient au 
dépôt, afin de les faire partir de suite pour 
rejoindre le régiment dont il n'y avait à Cadix 
qu'un détachement. 

Cet ordre devant être exécuté sur-le-champ, 
il fallait partir de suite, et j'ai tout lieu de croire 
que mon patron aurait bien voulu que je res- 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 215 

tasse chez lui, quand bien même il lui en aurait 
coûté une assez forte somme d'argent, car depuis 
que le Francese, c'est ainsi qu'on m'appelait, 
était chez lui, son commerce s'était doublé. 

L'on nous dirigea sur Séville, où nous res- 
tâmes huit jours; de là nous allâmes à Troquil- 
los, dont les environs sont remarquables à cause 
de la grande quantité de cigognes qui s'y trouve ; 
la ville môme en est infestée ; c'est pourquoi 
nous l'avions surnommée le quartier-général 
des cigognes, et ce nom lui convenait parfaite 
ment, car les églises, les monuments et presque 
toutes les maisons particulières, étaient couverts 
de nids de ces oiseaux, et hérissés souvent de 
leurs longs cols. 

Un Français, garde wallonne comme moi, 
ayant fondé sur une de ces cigognes l'espoir 
d'un bon dîner, en tua une ; mais à peine l'eût- 
il abattue, qu'il fut entouré par une foule d'Es- 
pagnols qui le conduisirent devant le corrégidor 
pour qu'il fût réprimandé, et, lui ayant repris 
la cigogne, ils le ramenèrent au lieu où nous 
étions campés, en l'accablant d'invectives, et 
ne le quittèrent qu'après s'être assurés qu'il 
serait puni, ce qu'il fallut faire pour satisfaire 
à leur sotte crédulité, qui les porte à les appe- 
ler les oiseaux de Dios. 



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2i6 SOUVENIRS 

Après être restés deux jours à Troquillos, 
nous en partîmes pour nous rendre à Bala- 
gosse, lieu où nous devions faire un assez long 
séjour; mais comme je croyais que le service 
auquel était assujétis les gardes wallonnes, 
était, en quelque sorte, déshonorant pour un 
Français, et sachant bien que nos officiers, qui, 
pour la plupart, étaient nos compatriotes, accor- 
daient avec la plus grande facilité des - permis- 
sions pour travailler, j'en sollicitai une, et, 
l'ayant obtenue, je m'associai avec quatre autres 
Français qui jouissaient du même avantage que 
moi. Comme nous étions dans le temps des 
moissons, nous nous mîmes moissonneurs à la 
mode d'Espagne, c'est-à-dire que Ton coupe la 
paille presqu'au ras de l'épi, et qu'on n'y laisse 
juste que ce qu'il faut pour pouvoir en faire des 
bottes qui ont tout au plus cinq à six pouces de 
long ; alors quand ceci est fait, comme on ne 
fait rien de la paille, on y met le feu, et on la 
brûle sur place, ce qui ne contribue pas peu à 
engraisser le terrain et à le rendre aussi produc- 
tif que l'est généralement partout cette contrée. 

Nous renonçâmes bientôt à notre nouvel état, 
malgré qu'il fût assez lucratif, puisque le cul- 
tivateur pour lequel nous travaillions devait 
nous donner pour un champ de douze arpents 



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D'UN CAPORAL DE GRENADIERS 217 

36 douros, ou à peu près 180 francs de notre 
pays, ce qui était fort considérable dans la posi- 
tion où nous nous trouvions; mais, comme nous 
avions h cœur de gagner notre argent, nous tra- 
vaillions avec ardeur, quoique la chaleur fût 
insupportable : le soleil dardant ses rayons con- 
tinuellement sur nous, cela nous rendait presque 
fous. Lorsque nous voulions manger, malgré 
toutes les précautions que nous pouvions prendre, 
nos aliments se trouvaient gâtés, et nous avions 
beau les enterrer à trois ou quatre pieds de pro- 
fondeur, nos vivres et nos boissons se décom- 
posaient également. 

Ce qui ne contribua pas peu à nous faire 
abandonner l'état de moissonneurs, ce fut la 
mort de deux de nos compagnons qui périrent 
victimes du courage qu'ils avaient apporté à 
travailler. 

Ne voulant pas continuer un métier qui 
m'aurait infailliblement envoyé les rejoindre, je 
jetai mes vues d'un autre côté, etayant fait con- 
naissance d'un nommé Grandpierre, boulanger 
comme moi et prisonnier aussi, il se trouva que 
le bourgeois chez lequel il travaillait avait tout 
justement besoin de quelqu'un; il me présenta 
à son patron, qui, m'ayant accepté, m'occupa 
jusqu'à mon départ, qui eut lieu pour me 

13 



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218 SOUVENIRS 



rendre à Legonesse, et de là à Pampelune. 

Pendant que j'étais à Balagosse, cinq Fran- 
çais, gardes wallonnes, ayant trouvé leur belle 
pour s'échapper, quittèrent un jour l'uniforme 
et partirent de cette ville vêtus comme les 
autres prisonniers ; et s' étant procurés en route 
des papiers, ils parvinrent heureusement à ren- 
trer dans leur patrie, mais ce ne fut pas sans 
essuyer un grand nombre de traverses. 

J'ai dit tout à l'heure que l'an nous envoya à 
Legonesse et de là à Pampelune : on aurait pu 
croire en voyant les habitants de cette première 
ville, qu'ils n'étaient pas Espagnols, car ils 
n'avaient aucun de leurs défauts, et n'étaient 
ni cagots, ni fanatiques, et l'on ne pouvait leur 
reprocher d'être sales ni superstitieux. 

Après trois semaines de séj our dans cet endroit, 
nous reçûmes l'ordre de nous rendre au blocus 
de Pampelune, dont la garnison était composée 
de 5.000 Français. Nous fûmes détachés au 
nombre de 80 hommes pour aller faire contri- 
buer, en route, plusieurs villages à l'entrée de 
la Castille. Notre mission une fois remplie, nous 
nous disposions à rejoindre les autres gardes 
wallonnes, quand plusieurs individus, paysans 
et bourgeois, que nous rencontrâmes en route, 
nous demandèrent si nous avions des car- 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 219 

touches à leur céder; plusieurs de nous leur 
en vendirent; et comme cela se renouvelait assez 
souvent, il y en eut qui en fabriquèrent avec du 
sable en ne mettant de la poudre qu'à la super- 
ficie. Ce commerce n'alla pas mal pendant un 
certain temps; mais à la fin, la supercherie 
s'étant découverte, un jour, un individu qui en 
achetait plusieurs paquets, soit qu'il eût déjà 
été attrapé, soit qu'il fût plus fin que les autres, 
s'imagina de les ouvrir, et, s'étant aperçu de la 
tricherie, alla trouver le commandant du déta- 
chement, et, lui ayant porté plainte, cet officier 
qui était d'un caractère dur et ne se plaisait 
qu'à infliger des punitions, fit battre la caisse; 
il fit rassembler tout le détachement : l'homme 
aux cartouches ayant reconnu ses deux vendeurs 
on les fit sortir des rangs; le commandant dont 
je ne veux pas citer le nom, à cause de l'espèce 
d'infamie qui résulterait pour lui de sa con- 
duite cruelle dans cette circonstance, les con- 
damna à recevoir chacun vingt coups de bâton 
et à subir de suite leur punition; mais il fal- 
lait trouver des hommes qui voulussent bien 
devenir les exécuteurs de ces ordres barbares, 
et plusieurs camarades ayant été demandés, 
aucun ne voulut obtempérera cette réquisition; 
alors, forçant deux hommes à lui obéir, ceux-ci 



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220 SOUVENIRS 

touchés de pitié, ayant donné des coups mal 
appliqués, il s'élança sur eux et les frappa à 
coups de plats d'épée pour les obligera donner 
des coups plus forts. 

Cette scène, qui se passait sur une des places 
de la ville, avait attiré une foule considérable 
de curieux : tout le monde ayant été indigné 
de la conduite infâme du commandant, ce ne 
fut qu'un cri unanime d'indignation contre lui ; 
on l'apostrophait par ces mots : Pognatera ras- 
trao iîidigno, enfin, qu'il ne connaissait pas 
son service, que l'acheteur était un coquin, et 
que c'était plutôt lui qu'on aurait dû punir. 

Cette affaire étant venue aux oreilles des 
autorités de la ville, elles voulurent en prendre 
connaissance, et, s'étant fait rendre un compte 
exact des faits, elles ordonnèrent que les deux 
malheureux soldats qu'on avait déjà conduits 
en prison, seraient mis sur-le-champ en liberté ; 
que le paysan leur paierait à chacun, à titre de 
dommages-intérêts, 20 douros, ce qui fait en- 
viron 100 francs de France, et que cette somme 
serait payée de suite, ce qui eut lieu aussitôt. 

Par ce jugement, rempli d'équité, lés magis- 
trats s'acquirent les louanges de tout le monde, 
et ils ajoutèrent encore à la satisfaction qu'il fit 
éprouver, en adressant à l'officier des reproches 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 221 

bien mérités et des réprimandes on ne peut plus 
sévères. 

En nous en allant, notre sergent, qui s'appe- 
lait Loppez, nous recommanda de ne pas ra- 
conter ce fait quand nous arriverions h Pampe- 
lune; mais comme nous n'aimions pas assez le 
commandant pour tenir sa conduite secrète, 
chacun s'expliqua à ce sujet sans aucun ména- 
gement. 

Après avoir passé à Valladolid pour y prendre 
des objets d'habillement, nous allâmes rejoindre 
le régiment qui se trouvait à trois quarts de 
lieue en arrière de Pampelune dans la mon- 
tagne, ensuite nous nous organisâmes pour 
aller camper dans une plaine h une lieue de 
cette ville, afin de tenir en respect la garnison 
française chargée de la défense de la place. 

Nous fûmes relevés de ce poste par d'autres 
troupes, et envoyés dans un autre lieu, où nous 
étions dans une position vraiment critique, 
exposés, à chaque instant, à périr par la main 
de nos compatriotes. Quand ils faisaient des sor- 
ties pour tâcher de se procurer des vivres, nous 
étions bien certains alors qu'ils nous gratifiaient 
de l'envoi d'obus qui nous faisaient beaucoup 
de mal. 

Cependant, comme il y avait des jours où 



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222 SOUVENIRS 

nous étions parfaitement tranquilles, un capo- 
ral et moi nous nous aventurâmes dans des 
vignes qui étaient un peu plus loin que nos 
premiers avant-postes. La sentinelle, croyant 
que nous allions cueillir des raisins, eut l'air de 
ne pas faire attention à nous, de sorte que nous 
étions déjà assez éloignés du camp lorsque nous 
aperçûmes deux Français de la garnison de 
Pampelune qui grappillaient comme nous. Les 
ayant appelés dans notre langue, ils avancèrent 
peu à peu jusqu'à ce qu'étant venus à portée de 
converser ensemble, ils nous apprirent que Ton 
éprouvait dans la ville la plus affreuse misère, 
et que l'on était obligé de manger les chevaux 
des gendarmes ainsi que tous les animaux do- 
mestiques, mais qu'ils espéraient bientôt être 
délivrés par l'armée française, qui était en 
marche pour venir à leurs secours; et, de con- 
fidence en confidence, nous en vînmes à ap- 
prendre et à leur faire connaître tout ce qui 
pouvait nous être avantageux dans notre posi- 
tion réciproque. Nous leur dîmes aussi que 
notre intention était de déserter à la première 
occasion ; car si nous ne le faisions pas aussitôt, 
ce n'était que la crainte de ne pas avoir de vivres 
qui nous arrêtait. 

Après nous être promis de nous revoir, nous 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 223 

nous quittâmes, et, le surlendemain, nous étant 
rendus au lieu du rendez-vous, nous leur por- 
tâmes, à chacun, un pain que nous étions parve- 
nus à cacher dans nos schakos, en les coupant 
par morceaux; en échange ils nous donnèrent 
deforts bons cigares dont ils avaient, disaient- 
ils, une grande provision. 

Nous renouvelâmes ce manège plusieurs fais-, 
mais bientôt nous cessâmes, non pas par crainte 
du châtiment qui nous était réservé si nous 
avions été pris sur le fait, mais bien par celle 
de mourir en ayant l'apparence d'avoir trahi. 

Quelques jours après, nous aperçûmes, dans 
Pampelune, un mouvement extraordinaire : tous 
les étendards étaient déployés, et nous enten- 
dîmes même les cris d'allégresse que poussaient 
les pauvres malheureux bloqués; c'étaient les 
60.000 hommes, dont nos amis nous avaient 
parlé, qui s'avançaient sur Pampelune, sous les 
ordres du maréchal Soult. 

il est à présumer que nos chefs en avaient eu 
avis, car il nous fut ordonné de changer de suite 
de camp et de position. Nous étions à peu près 
environ cent mille, tant Anglais qu'Espagnols , 
et dans cette circonstance, nous autres gardes 
wallonnes, nous fûmes très heureux de défiler 
des premiers par un sentier qui se trouvait 



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224 SOUVENIRS 

sous les canons de la ville, mais qui était si 
étroit, qu'on avait peine à y passer deux de 
front, car, s'étant aperçue que le gros de l'ar- 
mée espagnole prenait le même chemin, la gar- 
nison se mit à faire un feu continuel, si bien 
nourri, qu'il tua une grande quantité de monde, 
ce qui pourtant n'empêcha pas notre armée 
d'avancer pour se porter h la rencontre des 
Français, qui n'étaient guère plus qu'aune lieue 
et demie. 

Pendant que le gros de l'armée espagnole 
était aux prises avec l'armée française, on nous 
plaça nous autres en bataille dans une plaine 
où nous restâmes jusqu'à ce que l'affaire fût 
décidée. Nous entendîmes de là le canon ron- 
fler des deux côtés ; et bien que nous fussions 
parmi les Espagnols, nos vœux les plus ar- 
dents étaient pour que la victoire se décidât du 
côté des Français ; mais malheureusement il 
survint une pluie tellement abondante, qu'on 
fut obligé de cesser le feu de toutes parts, ce 
qui obligea l'armée de battre en retraite et 
l'empêcha d'aller débloquer les troupes qui 
étaient à Pampelune. 

Le reste de la nuit fut employé par nous à 
repasser par où nous étions venus, et le lende- 
main le feu ayant recommencé, les Français, 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 225 

tout en continuant leur retraite, tuèrent- beau- 
coup de monde aux Anglais et aux Espagnols, 
mais cela sans y gagner le moindre avantage. 

Les gardes wallonnes devant toujours suivre 
sur les derrières notre corps d'armée, ainsi que 
tous ses mouvements, nous fûmes assez surpris, 
au point du jour, de voir les Français postés 
sur une hauteur qui faisait face à celle où nous 
nous trouvions, et qui ne se trouvait séparée 
que par une petite rivière qui coulait au milieu 
d'elles. Cette vue ayant ranimé l'envie que 
nous avions de rejoindre nos frères, dans la 
matinée, un de mes camarades, nommé Olivéro, 
et moi, nous formâmes le projet de ne pas 
attendre plus longtemps pour nous évader. Les 
Français venant très tranquillement chercher 
de l'eau dans la petite rivière qui nous sépa- 
rait, nous conçûmes l'idée de prendre des bidons 
et de faire comme si nous allions aussi cher- 
cher de l'eau pour boire, et qu'aussitôt arrivés 
au bord, nous nous jetterions à la nage pour 
aller retrouver nos camarades. 

Nous allions mettre ce projet à exécution, 
lorsqu'au même moment, étant caporal, je fus 
commandé pour aller à la distribution ; il me 
fallut donc renoncer à mon projet d'évasion ; et 
quand je revins, j'aperçus Olivéro qui avait 

13* 



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226 SOUVENIRS 

profité de l'occasion, et qui déjà atteignait 
l'autre rive. Deux officiers tirèrent plusieurs 
coups de fusil sur lui, mais heureusement au- 
cun ne l'attrapa, et j'eus au moins la satisfac- 
tion de le voir s'échapper. 

Aussitôt qu'il eût passé la rivière, les Fran- 
çais, au nombre peut-être d'une trentaine, 
vinrent à sa rencontre, et, l'ayant serré dans 
leurs bras, ils l'emmenèrent avec eux comme 
en triomphe. 

Toutes les fois que je voulais m'évader, mal- 
gré que je prisse bien toutes mes mesures, il y 
avait toujours quelque empêchement, et la 
fatalité semblait s'attacher ë, toutes mes entre- 
prises de ce genre; et si j'entreprenais quelque 
chose, d'autres peut-être moins adroits, mais 
plus heureux que moi, profitaient de mes pro- 
jets sans avoir eu la peine de les concevoir. 

Les généraux espagnols, s'aperce vant que le 
seul désir de la plupart des gardes wallonnes 
était de pouvoir s'échapper, nous changèrent 
encore une fois de position et nous mirent à la 
troisième ligne, proche les frontières de France. 
Je laisse et penser au lecteur quel chagrin nous 
éprouvions en voyant qu'il n'y avait qu'un pas 
qui nous séparait de notre patrie, et de dire 
qu'il nous était impossible de le faire. Des ar- 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 227 

gus,sans cesse épiant nos démarches, semblaient 
même nous faire un crime de penser à la 
liberté, et les armes étaient toujours prêtes à se 
lever sur nous dès que nous paraissions vouloir 
franchir la barrière qui nous séparait de notre 
pays. 

Malgré les différents périls qu'on avait à cou- 
rir, il y en avait toujours quelques-uns qui 
s'échappaient ou tentaient de s'échapper : le 
camp français était si près, que cela donnait 
toujours l'espoir de réussir, et chaque matin, 
quand nous entendions battre la diane, nous 
éprouvions une émotion à la fois pénible et dé- 
licieuse. 

Avant d'entreprendre aucune nouvelle ten- 
tative d'évasion, nous voulûmes nous assurer 
positivement quelle pouvait être la distance qui 
nous séparaitdu camp français : àcet effet, unjour 
nous nous associâmes cinq ensemble, et nous 
nous mîmes à chercher à travers les collines et 
les bois un chemin qui pût nous y conduire tout 
droit ; mais comme la nuit nous avait surpris, 
nous eussions infailliblement été donner dans 
un poste espagnol, si nous ne nous en étions 
aperçus à temps, et si nous ne nous étions hâtés 
de prendre un autre chemin. 

L'espérance d'une prochaine délivrance com- 



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228 SOUVENIRS 

mençait à entrer dans notre âme, quand tout à 
coup nous nous trouvâmes presque en face d'un 
poste composé de cinq hommes, qui heureuse- 
ment ne nous aperçurent pas; mais comme il 
aurait fallu, pour s'échapper, passer devant 
eux, étant tout justement au milieu de la route 
que nous devions suivre, nous fûmes donc obli- 
gés de retourner sur nos pas. 

Malgré toute la diligence que nous avions 
pu mettre à revenir, nous ne pûmes rentrer au 
campqu'aprèsl'appel, où il avait manqué trente- 
sept hommes. Nos chefs nous firent une foule 
de questions auxquelles nous eûmes le bonheur 
de répondre tous d'une manière analogue et 
satisfaisante, qui firent admettre nos excuses. 

Je dis pour ma part, dans cette occasion, que 
je venais du lieu où se faisaient les distribu- 
tions, celle de la veille n'ayant pas eu lieu, et 
que j'avais attendu, afin de pouvoir avoir 
quelque chose. Quant à ceux qui ne donnèrent 
point de raisons plausibles, ils étaient condam- 
nés à être envoyés à la garde du camp. Cette 
punition consistait à avoir pendant tout ce temps 
son habit retourné, à ne pouvoir bouger du lieu 
où on était mis, et à être ainsi exposé à toutes 
les injures du temps, et plusieurs sous-officiers 
et caporaux furent dégradés. 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 229 

A quelques jours de là, je fus d'ordonnance 
h l'état-major : comme je devais la porter tout 
à fait à la seconde ligne, au régiment de Mor- 
silla, il me passa par la tête de déserter, si tou- 
tefois on peut appeler ainsi l'envie que j'avais 
de quitter les drapeaux espagnols pour repasser 
sous ceux de ma patrie. M'étant donc concerté 
avec un autre caporal, qui était aussi d'ordon- 
nance, mais pour un autre régiment de la même 
ligne, nous devions nous rejoindre, attendu 
qu'il devait partir à quatre heures et moi à six ; 
il eut une meilleure réussite que moi, car il ne 
revint pas. 

Voici ce qui m'arriva : 

Toujours la tête occupée de mon projet, au 
lieu d'aller directement à ma destination, je 
pris un détour qui me conduisit au même but, 
mais en passant plus près des Français ; or il 
arriva, pour mon malheur, que j'allai donner 
dans un poste ; la sentinelle m'ayant crié gai 
vive! je répondis Espana! et, tenant à la 
main mon ordonnance, je demandai bénévole- 
ment si Ton pouvait m'indiquer où je pourrais 
trou ver le régiment de Morsilla : ils me montrèrent 
le chemin que j'avais à prendre ; mais m'étant 
aperçu qu'on m'observait, je fus encore pour 
cette fois obligé de faire mon devoir et de 



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230 SOUVENIRS 

retourner au camp, après avoir remis mon 
ordonnance, quoique véritablement je croyais 
bien jamais n'y rentrer en voyant les bivouacs 
français si près de moi. 

Tous les jours nous entendions raconter les 
circonstances de nouvelles évasions : hélas ! si 
les uns étaient heureux dans leurs entreprises, 
d'autres ne Tétaient pas autant, et j'étais de ce 
nombre. 

Toutes les désertions qui s'opéraient depuis 
quelque temps n'étaient pas propres h nous 
mériter la confiance des Espagnols qui agis- 
saient, peut-être avec raison, avec la plus grande 
méfiance envers les gardes wallonnes ; c'est ce 
qui les décida à nous faire rebrousser chemin 
jusqu'au-dessus de Pampelune, à Pointa-la- 
Reine, où nous restâmes en garnison l'espace 
de deux mois environ, qui ne furent employés 
qu'à nous faire lever des contributions, en voi- 
tures, mules et mulets. On nous y envoyait par 
détachement de quatre-vingts à cent hommes, 
commandés par un officier supérieur avec un 
commissaire des guerres, et ensuite on nous 
répartissait en d'autres détachements de douze 
ou quinze hommes pour aller dans les villages. 

Une fois, étant allé dans un à cinq quarts de 
lieue de Pointa-la-Reine, ayant à notre tète le 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 231 

commissaire des guerres, à l'effet de lever une 
contribution de mulets, l'alcade ne voulant pas 
accorder ce que nous demandions, malgré que 
cela fût possible; nous voulûmes l'y forcer; 
mais ayant résisté, Ton allait Pemmener pour 
qu'il rendît compte lui-même de son refus* 
mais il refusa de marcher ; alors on se décidait 
k le lier, quand, appelant les paysans à son 
secours, il en vint quelques-uns que nous 
croyions pouvoir facilement mettre à la raison, 
lorsqu'à leur tour appelant à leur aide les autres 
paysans, ce qu'ils firent en sonnant les cloches, 
en un instant nous fûmes entourés par toute 
la population du village : hommes, femmes et 
enfants, tous nous barraient le chemin, de ma- 
nière qu'il n'y avait plus moyen d'avancer ni 
de reculer, et par conséquent d'emmener l'alcade. 
Gomme nous devions d'abord songer à nous 
tirer du péril où nous nous trouvions, et que 
nous ne pouvions le faire sans employer de 
grands moyens, nous repoussâmes d'abord les 
assaillants à coups de crosse, ensuite il fallut 
employer les baïonnettes; l'on riposta avec des 
fourches et des faux ; bref, après avoir reçu 
quelques coups de fusil à plomb qui ne nous 
firent pas grand mal, on finit par nous en tirer 
à balles. Comme cela devenait par trop sérieux, 



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232 SOUVENIRS 

et que les balles sifflaient assez joliment à nos 
oreilles, nous ripostâmes tout en battant en 
retraite ; heureusement que personne de nous ne 
fut atteint, mais ils nous firent trois prisonniers, 
et après les avoir battus à. la dernière extré- 
mité, ils les menèrent en prison, où ils eurent 
encore à essuyer toutes sortes de mauvais trai- 
tements. Mais ayant ensuite réfléchi sans doute 
que nous pourrions leur faire un mauvais 
parti à cause de leur conduite envers nous, ils 
donnèrent aux prisonniers tout ce qu'ils deman- 
dèrent, afin que ceux-ci ne se plaignissent pas 
autant qu'ils étaient en droit de le faire; du 
reste, il est à croire que ce qui animait les 
Espagnols contre nous, malgré que nous fus- 
sions à leur service, c'était notre qualité de 
Français. 

De retour à Pointa-la-Reine, nous fîmes notre 
rapport au commandant, qui ordonna sur-le- 
champ ce qui suit : 

Qu'avant deux heures après midi, l'alcade 
aurait rendu les trois hommes et paierait 
400 douros, où qu'à quatres heures tout le régi- 
ment serait dans le village, et qu'il serait mis 
au pillage et brûlé. 

Cet ordre produisit son effet aussitôt qu'il fut 
parvenu : on se hâta d'envoyer les 400 douros ; 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 233 

et, quant aux prisonniers, on avait redoublé de 
soins et d'égards, afin qu'ils ne disent rien des 
mauvais traitements qu'on leur avait fait en- 
durer. 

Si l'amour de la patrie ne m'avait tourmenté, 
j'aurais pris volontiers mon parti, trouvant en 
quelque sorte un dédommagement dans celui 
que cherchait à m'inspirer la femme de mon 
hôte à Pointa-la-Reine : ce dernier était fort 
laid, mais je l'estimais, et je connaissais trop 
le respect que Ton doit aux propriétés, pour 
chercher à devenir possesseur de la sienne ; 
d'ailleurs, j'avais d'autres inclinations, et je 
m'étais lié un peu plus que d'amitié avec une 
femme espagnole, dont le soi-disant mari avait 
été abandonné par elle h cause du mépris 
qu'elle lui portait encore, soi-disant pour avoir 
abandonné les drapeaux français pour passer 
au service de l'Espagne. 

Nous étions convenus entre nous qu'aussitôt 
que nous partirions de l'endroit où nous étions, 
je prendrais les titres et les droits de mon pré- 
décesseur, mais cela n'arriva qu'après certaines 
circonstances que je vais rapporter ici : 

Il y avait dans notre régiment un caporal 
qui, soit qu'on lui eût laissé quelques espé- 
rances ou autrement, contait fleurette à la dame, 



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234 SOUVENIRS 

avant que je lai eusse parlé. Quand cela eut eu 
lieu il continua, et, un jour que j'étais sorti, je 
trouvai mon particulier en conversation avec 
elle, et il ne s'agissait rien moins que de la 
forcer à le suivre en emportant ses effets de 
chez moi. Dans cette circonstance, outré de 
colère, je la sommai d'opter entre nous deux : 
son choix me fut favorable. Je signifiai à mon 
rival de se retirer, et que s'il avait quelques 
explications à donner, je me chargeais de les 
recevoir; il me comprit, et s'etant en allé, 
l'ayant rejoint peu de temps après, il s'éleva 
une nouvelle querelle à la suite de laquelle 
nous mîmes les armes à la main; mais il n'y 
eut pas de sang de répandu, les témoins lui 
ayant fait entendre raison sur ses prétentions. 

Quelque temps après, nous reçûmes l'ordre 
de nous rendre à Pont-Corbeau, où il existe 
une forteresse, qui était alors occupée par les 
Français ; quand nous y fûmes arrivés, l'on dé- 
tacha du régiment cent cinquante hommes 
dont je faisais partie, pour les envoyer h Eii- 
sondo, frontière de France, sous le comman- 
dement du lieutenant-colonel Morel, et de là 
Ton nous dissémina par trois, quatre et cinq 
dans les villages avoisinants. 

M. Morel demeura à Tialard, espèce de bourg, 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 235 

à deux lieues de France ; je fus choisi avec huit 
hommes pour rester avec lui. Certes, j'étais 
trop près de mon pays pour ne pas voir se renou- 
veler plus que jamais le désir que j'éprouvais de 
le revoir ; et, comme j'avais pour habitude de me 
choisir un compagnon de fuite quand je voulais en 
hasarder une, je ne crus pouvoir mieux m'adres- 
ser qu'à un Italien nommé Verontini, jeune 
homme charmant, qui était avec moi à Tialard , 
et qui m'avait fait déjà quelques ouvertures à 
ce sujet; bref, nous étant entendus, nous réso- 
lûmes de tenter un soir d'effectuer notre évasion 
et, après avoir pris des informations, nous par- 
tîmes à neuf heures et demie; mais comme il 
nous fallait faire des détours et marcher avec 
précaution, nous mîmes au moins cinq heures 
pour faire deux lieues ; enfin, après avoir mar- 
ché toute la nuit, nous eûmes le désespoir de 
voir que, nous étant égarés, nous étions venus 
nous mettre à la gueule du loup. Ayant aperçu 
à une demi-portée de fusil plusieurs soldats 
appartenant aux bandes de Mina, qui, heureu- 
sement, ne nous virent pas, ou firent semblant 
de ne pas nous apercevoir, toujours est-il que 
nous étions disposés à nous bien défendre 
contre ceux qui nous attaqueraient, car nous 
étions furieux de voir échouer encore une fois 



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» ^'WE' 



236 SOUVENIRS 

notre projet par la rencontre que nous venions 
de faire. 

Afin d'éloigner tous soupçons, nous avions 
laissé croire dans nos logements que nous 
allions porter une lettre du commandant dans 
un village aux environs, dans le cas où nous 
serions forcés de revenir ; de sorte que, quand 
nous le fîmes, personne ne se douta de rien. 

La femme que j'avais pour maîtresse, et que 
j'appellerai désormais par son nom d'Angelina, 
était espagnole d'origine, mais elle haïssait et 
détestait mortellement tout ce qui était de sa 
nation, à cause des cruautés que ses compa- 
triotes avaient exercées sur sa famille, et prin- 
cipalement sur son père et un de ses frères qui 
furent massacrés par eux. 

La haine qu'Angelma portait aux Espagnols 
était bien légitime, comme on le verra; et au- 
tant elle détestait ceux-ci, autant elle aimait les 
Français; c'est ce qui l'avait forcée à quitter 
le lieu de sa naissance, pour mener une con- 
duite que les malheurs qu'elle avait éprouvés 
semblait en quelque sorte excuser. 

Déjà plusieurs fois elle m'avait sollicité pour 
que nous recherchions les moyens de fuir en- 
semble en France, mais je pensais, malgré toute 
l'amitié que j'avais pour elle, qu'il serait au 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 237 

moins imprudent de l'associer à mes projets et à 
leur exécution; c'est ce qui fit que, lors de ma 
dernière tentative, je ne l'avais prévenue de 
rien. 

Le jour même où je la fis, un cantinier et sa 
femme furent plus heureux que moi, car ils réus- 
sirent à passer en France avec tout ce qui leur 
appartenait : à la vérité, ce fut la clé d'argent 
qui leur ouvrit tous les passages ; quoi qu'il en 
soit, il eurent le bonheur de regagner leur 
patrie. 

Depuis que j'étais avec Angelma, je n'avais 
jamais eu à me plaindre d'elle; elle était, d'ail- 
leurs, très intéressante sous le rapport des 
malheurs qu'elle avait éprouvés, et je crois ne 
devoir mieux faire que de rapporter son his- 
toire, afin de mettre le lecteur à même d'en 
juger. 



HISTOIRE D ANGELMA 

Issu d'une famille noble d'Espagne, son père, 
lequel je n'ai jamais connu que sous le nom 
d'Alonzo, avait été contraint, à la suite de revers 
de fortune, d'embrasser la profession de maître 
de langues, qui lui avait été assez lucrative. 



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î«*^PÇV-fl! 



238 SOUVENIRS 

Lorsque j'en fis la connaissance, Angelma pou- 
vait avoir environ vingt huit ans ; elle était extrê- 
mement brune, ce qui ne nuisait en rien àTen- 
semble de sa figure, et pouvait généralement 
p asser pour être jolie et très spirituelle. Du reste, 
l'éducation qu'elle avait reçue aurait pu la 
mettre à même d'en faire un parti honorable, 
mais les circonslances vinrent déranger tout. 

Lors de l'invasion des Français en Espagne, 
la maison de don Alonzo devint le Heu de 
réunion d'une foule d'officiers de tous grades 
auxquels il enseignait la langue espagnole. 

Le séjour des Français s'étant prolongé, la 
haine que leur portaient les Espagnols devint 
la source des malheurs qui accablèrent la famille 
d' Angelma. 

Soit jalousie, soit tout autre motif, le maître 
de langues fut regardé comme traître à son pays 
en recevant chez lui les Français. Longtemps 
il eut à essuyer les effets de la rage frénétique 
qui animait ceux qui se prétendaient bons Es- 
pagnols, mais il n'avait pas eu encore à craindre 
pour ses jours, et à redouter que la vengeance 
de ses ennemis fût poussée au dernier degré 
d'exaspération ; mais, par la suite, réfléchissant 
aux effets de la vindication espagnole, il cher- 
cha par tous les moyens possibles de tâcher de 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 239 

ne pas en devenir la victime ; cependant ses 
mesures, telles bien prises qu'elles eussent été, 
ne purent le mettre à l'abri du poignard des 
assassins ; sa mort était jurée : il fallait qu'il 
mourût. 

Un jour que ce vieillard, dont le seul crime 
était de ne pas partager la haine de ses compa- 
triotes pour les Français, était seul avec un de 
ses fils, sa maison fut assaillie par une troupe 
de forcenés : les portes furent brisées, et étant 
entrés dans l'intérieur, après avoir cassé et mis 
tout au pillage, ils pénétrèrent jusqu'à la 
chambre de don Alonzo, et assouvirent leur 
fureur sur ce malheureux vieillard, qui tomba 
bientôt percé de coups ; son fils même ne put 
échapper à leur rage : ils le massacrèrent de la 
manière la plus horrible. 

Dans cette triste position, Angelma ne pou- 
vant chercher un refuge chez les bourreaux de 
sa famille, et, ayant, d'ailleurs, à craindre pour 
ses jours, se réfugia chez un officier français 
qu'elle aimait: comme la constance n'a jamais 
été le défaut des hommes de notre nation, il 
l'abandonna quelque temps après. Une première 
faute entraîne à en commettre une nouvelle, et 
ainsi de suite ; c'est ce qui arriva à Angelma : 
elle passa par tous les grades de l'armée 



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in s*-&?*S5V*?îO 



240 SOUVENIRS 

pour venir à un caporal, et ce caporal, citait 
moi. 



J'ai dû interrompre mon récit pour rapporter 
les malheurs de mon infortunée compagne ; 
maintenant je reprends ma narration. 

Le détachement qui était à Elisondo, et dont 
je faisait partie, reçut Tordre de quitter les 
frontières et de se rendre à Oyalaxara, ville assez 
considérable et très commerçante. Lorsque nous 
y arrivâmes, on attendait le retour du roi d'Es- 
pagne qui était en France, et toutes les fabriques, 
entre autres celles de draps qui pouvaient occu- 
per quatre mille ouvriers, étaient en pleine ac- 
tivité, et le commerce commençait à reprendre. 

Après nous avoir disséminés dans les endroits 
environnants, par détachements de trente hommes 
plus ou moins, selon l'importance des localités, 
et où nous levions des contributions suivant les 
ordres que nous en avions reçus, quand on 
refusait de payer, on mettait deux soldats chez 
le bourgeois, auxquels il était obligé de donner 
à chacun trois francs par jour et de les nour- 
rir, et tout ce qui provenait de ces taxes, sur 
lesquelles on nous donnait vingt sous, était 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 241 

employé h notre habillement. M. Mord, notre 
commandant, était extrêmement jaloux de voir 
une belle tenue à son détachement; il remplaça, 
en outre, les mauvaises chaussures que nous por- 
tions habituellement, que Ton appelait espar- 
gattes, et qui ne pouvaient convenir qu'aux 
montagnards, par d'autres plus convenables, de 
sorte que nous parvînmes à être équipés avec 
goût et môme élégance. 

Tandis que nous étions à Oyalaxara, on y 
apprit la nouvelle de la rentrée du roi en Es- 
pagne, ce qui causa une grande joie et donna 
lieu à de très belles fêtes en réjouissance de cet 
événement. 

L'on dressa, à cet effet, du côté de la porte 
de France, une espèce de trône, sur lequel on 
devait mettre le buste du roi Ferdinand VII, 
que les gardes nationaux 11 cheval et en grande 
tenue, ayant à leur tête les autorités, allèrent 
chercher hors la ville; ensuite on l'apporta en 
triomphe : l'ayant placé de manière à ce que 
tout le monde pût le voir, l'enthousiasme devint 
général et les airs retentirent des cris de vive 
Ferdinand VU ! vive le roi ! vive l'Espagne! 

Un de nos camarades, croyant devoir ajouter 
à l'élan imprimé au peuple, faillit payer de sa 
vie l'imprudence qu'il commit en criant : Vive 

14 



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— -^?a 



242 SOUVENIRS 

Napoléon! Il n'eut pas plutôt prononcé cette 
exclamation, que tous les bras se levèrent sur 
lui : sans l'intervention de notre commandant 
il aurait été massacré, et Ton ne consentit à le 
rendre, que sur la promesse formelle que fit 
M. Morel de le faire punir sévèrement. Effecti- 
vement, le lendemain matin, ayant été con- 
damné à la bastonnade, il reçut, en présence 
de la garde assemblée, cinquante coups de bâton. 

11 était cruel pour le pauvre diable de recevoir 
cette correction pour une chose qui lui était 
peut-être échappée involontairement, mais ce 
châtiment devenait nécessaire pour maintenir 
la bonne harmonie entre le bourgeois et le mi- 
litaire. 

Une justice h rendre à M. Morel, c'est qu'il 
employa tous les moyens possibles pour adou- 
cir cette punition; néanmoins, pour satisfaire à 
ce qu'exigeait une apparence de sévérité, le cou- 
pable, ou comme on voudra le qualifier, resta 
en prison pendant tout le temps que nous pas- 
sâmes encore à Oyalaxara. 

Je possédais, sans me flatter la confiance du 
commandant Morel, et la seule preuve que je 
puisse en donner, c'est que, quand il s'agissait 
d'une mission délicate, c'était toujours moi 
qu'il en chargeait. 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 243 

Huit jours après la fête dont je viens de parler, 
il me fit venir pour me remettre une dépèche 
qu'il fallait porter à Madrid au comte d'Egante, 
colonel des gardes wallonnes, il paraît que 
cette dépêche était extrêmement pressée et im- 
portante, car il était onze heures du soir quand 
je me mis en route : l'heure à laquelle je par- 
tais était marquée, et celle où je devais la re- 
mettre Tétait aussi. 

Ce qu'il n'y avait pas de très agréable pour 
moi dans cette circonstance, c'est que le chemin 
de Oyalaxara à Madrid, qui est d'à peu près 
12 lieues, étant infesté de bandits, je courais le 
risque d'aller porter ma dépêche chez Pluton, 
au lieu de la remettre au comte d'Egante, s'il 
avait plu h messieurs les brigands de me dépê- 
cher pour l'autre monde. 

Rassuré ou non, je n'en arrivai pas moins au 
but de ma mission, sans éprouver rien de fâ- 
cheux, si ce n'est la rencontre de trois indi- 
vidus d'assez mauvaise mine, qui, me voyant 
armé, pensèrent sans doute que le meilleur 
parti qu'ils avaient à prendre était de me lais- 
ser passer tranquillement mon chemin. 

Etant arrivé à onze heures du matin à Madrid , 
et ayant été obligé d'attendre la réponse, je pro- 
fitai de ce temps pour aller voir de mes anciens 



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2*4 SOUVENIRS 

camarades que je n'avais pas vus depuis fort 
longtemps; je revis aussi une ancienne maî- 
tresse, nommée Francisca, que j'avais connue à 
Cadix, et chez laquelle je me rendis en atten- 
dant que mon ordonnance fût prête. 

A quatre heures je me remis en route, et, me 
trouvant extrêmement fatigué, je fus chez 
l'alcade, auquel je dis que j'étais d'ordonnance, 
et que je le priais de me désigner un endroit 
où je puisse passer le reste de la nuit à me 
reposer. M'ayant donné lin billet de logement 
pour aller loger à la posada ou auberge, j'y 
allai, et y étant resté jusqu'à deux heures du 
matin, je partis avec trois paysans qui suivaient 
le même chemin que moi, et qui m'offrirent de 
faire route ensemble ; proiitant de ce que j'étais 
armé, et de l'appui que j'aurais pu leur donner 
en cas d'attaque, j'acceptai volontiers. Chemin 
faisant, ils me montrèrent un passage extrême- 
ment dangereux pour les voyageurs, et où l'un 
d'eux, huit jours auparavant, avait été attaqué; 
g 'avais aussi appris à Madrid que, positivement 
au même endroit, pendant la nuit qui pré- 
céda celle de mon départ, on avait assassiné 
deux voyageurs ; je fus donc très satisfait 
d'avoir trouvé de la compagnie pour continuer 
ma route. Au point du jour, notre chemin 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 245 

n'étant plus le même, nous nous quittâmes. 

Après avoir marché une partie de la matinée, 
comme j'avais très soif, je m'adressai, pour 
avoir à boire, à des paysans qui étaient h tra- 
vailler au milieu d'un champ: ils me refusèrent 
d'abord; alors il me vint à l'idée, en insistant, 
de leur dire que je venais de Madrid, porter la 
nouvelle de l'entrée de Ferdinand VII en 
Espagne. Je n'eus pas plutôt lâché ces paroles, 
qu'ils changèrent tout h coup ; ils m'accablèrent 
d'égards, et un d'eux étant allé chercher une 
peau de bouc remplie de vin, il me l'offrit en 
me disant : Buenno bavé un trinquo, ce qui 
signifie : Tu es un bon enfant, bois un coup. Je 
ne me fis pas prier, à ce que l'on doit bien pen- 
ser; et quand je voulus m'en aller, j'eus toutes 
les peines du monde à me débarrasser d'eux. 

La ruse que je venais d'employer me fut fort 
utile, en ce qu'elle me servit à obtenir ce que je 
désirais; c'est ce qui fait que je ne m'en repens 
pas; d'ailleurs, il pouvait fort bien arriver que 
j'eusse dit la vérité sans m'en douter, et quema 
dépèche contînt cette nouvelle. 

Etant arrivé à dix heures du matin, je m'em- 
pressai de porter ma réponse au lieutenant- 
colonel; il me félicita sur ma célérité, et, vou- 
lant m'en témoigner sa satisfaction, m'ayant 

14* 



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246 SOUVENIRS 

donné le lendemain divers objets d'habillement 
et un douros, j'estimai que mon voyage m'avait 
valu au moins quarante francs. 

Quinze jours après, tout le détachement par- 
tit pour se rendre à Madrid, et afin d'y arriver 
dans la tenue la plus propre, l'on nous fit 
séjourner à Garramantilariva pour nous pré- 
parer. 

J'éprouvai, dans cette occasion, un bien grand 
embarras. On se rappelle que lorsque j'avais 
été, quinze jours auparavant, à Madrid, j'avais 
renouvelé connaissance avec une certaine Fran- 
cisca, et, tout justement comme nous défilions 
en entrant dans la ville, je l'aperçus à côté de 
moi, me faisant un signe qu'il aurait fallu être 
aveugle pour ne pas voir; j'avoue que je n'étais 
pas fort satisfait de cette marque d'amitié de 
mon ancienne conquête, attendu qu'Angelma, 
ma âultane favorite, qui était derrière moi, 
avait tout vu, et malgré que je ne tinsse pas à 
Francisca, je ne savais comment me tirer delà, 
l'ayant aperçue qui nous suivait. Lorsque nous 
nous arrêtâmes pour faire halte, mon embarras 
redoubla, car je ne savais comment éviter la 
conversation ; alors, tout en ayant l'air de ne 
penser à rien, je me mêlai dans la foule, et 
déjà je m'applaudissais d'avoir réussi, quand le 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 247 

diable, qui venait se mêler de toutes mes 
affaires, vint détruire mon enchantement. 

L'individu avec lequel j'avais eu un duel à 
l'occasion d'Angelma, avait reconnu Francisca 
qui me cherchait, comme nous n'étions pas 
cousins ensemble, et qu'il m'en voulait tou- 
jours, il saisit cette occasion pour me susciter 
des désagréments, ce à quoi il ne réussit que 
trop bien, aidé de Francisca, qui se trouvait 
piquée de ce que je lui avais donné une rempla- 
çante. Je ne citerai qu'un fait qui prouve la 
méchanceté de cet individu, et qui suffira pour 
montrer jusqu'où il la portait. 

Etant dans mon logement avec Àngelma, il 
vint m'appeler en me criant de toutes ses 
forces : « Caporal ! descendez ; Francisca vous 
demande. » Je descendis ; mais ayant vu mon 
individu, Francisca et cinq ou six autres per - 
sonnes qui suivaient la route de Madrid, je me 
retirai. Quand je fus remonté, je trouvai An- 
gelma en pleurs; le coup lui avait porté au 
cœur, et j'eus toutes les peines du monde à lui 
faire entendre raison. 

Le lendemain matin nous fîmes notre entrée 
dans Madrid, et, vus en masse, nous présentions 
un fort beau coup d'œil; aussi se porta-t-on sur 
nos pas pour admirer nos brillants uniformes. 



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248 SOUVENIRS 

Ce fut dans la caserne Saint-Fernando qu'on 
nous envoya; et comme nous devions rester 
assez longtemps à Madrid, je m'occupai de cher- 
cher du travail, et je réussis au-delà de mon 
attente ; car étant à me promener dans une des 
rues de Madrid avec un de mes camarades, nous 
fimes tout justement la rencontre d'un individu 
qui était boulanger chez sa mère, et il nous 
apprit qu'il rentrait de France où il était resté 
comme prisonnier pendant trois ans. Lui ayant 
appris que j'étais aussi boulanger, il m'offrit de 
m'occuper, ce que je me hâtai d'accepter. 

Ayant obtenu la permission qu'il me fallait, 
j'entrai chez don Antonio pour faire du pain à 
la manière française; mais comme pour le prix 
qu'on me payait, je devais avoir de la recon- 
naissance, j'aidais les autres à faire le pain es- 
pagnol, ce qui parut lui faire plaisir. 

Un des anciens ouvriers, qui travaillait de- 
puis longtemps dans la maison de mon nou- 
veau patron, ayant conçu de la jalousie contre 
moi, cherchait tous les moyens possibles de me 
nuire dans son esprit; voyant qu'il ne pouvait 
réussir de cette manière, il en employa une 
autre ; alors devenant insolent h mon égard, sa 
grossièreté ne me convenant pas du tout, je 
crus devoir prévenir don Antonio que, s'il ne le 



)igitizéd-bi)W 




DUN CAPORAL DE GRENADIERS 249 

faisait cesser, je serais obligé d'employer des 
moyens qui ne lui conviendraient peut-être 
pas, et môme de chercher de l'ouvrage ail- 
leurs: sur-le-champ, celui-ci ayant été trouver 
l'Espagnol lui fit de sanglants reproches sur sa 
conduite à mon égard, h quoi ayant répondu 
qu'étant un Français, il n'y avait pas tant de 
ménagements h prendre envers moi, don Anto- 
nio allait lui faire un mauvais parti, si je ne 
me fusse mis en devoir de l'en empêcher, car 
ayant été chercher son sabre, il voulait le lui 
passer au travers du corps, tant il était outré; 
j'eus toutes les peines du monde à en venir à 
bout, et si j'eus, dans cette circonstance, le re- 
gret d'être cause de cette scène, d'un autre côté 
j'éprouvai une satisfaction bien grande à en- 
tendre don Antonio rendre hommage à la ma- 
nière dont il avait été traité en France, pendant 
le temps qu'il y avait été prisonnier de guerre, 
et, entre autres choses, en ordonnant à l'autre 
de sortir de chez lui, il lui disait: Fuis, mal- 
heureux ! Tu oses maltraiter chez moi un Fran- 
çais; songe que pendant tout le temps que foi 
été chez eux, j'en ai toujours été bien traité, et 
que, par reconnaissance, je jure de prendreleur 
défense toutes les fois qu'il sera nécessaire. 
Après cette querelle, il fit tout ce qu'il était 



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250 SOUVENIRS 

en son pouvoir pour me faire oublier le désa- 
grément qu'elle avait pu me causer, et, une 
justice à lui rendre, c'est que ce qu'il disait, on 
pouvait être certain qu'il le pensait au fond du 
cœur. Bien souvent j'ai eu occasion de lui en- 
tendre dire que la France était pour lui une 
nouvelle patrie, et qu'il voulait y finir ses jours ; 
il faut dire aussi qu'il m'avait fait la confidence 
que l'objet de ses amours était à Châlons, et 
qu'il y pensait toujours. 

J'avais pris dans la ville, rue de Tolède, un 
logement pour moi et Angelma, et au moyen 
de ma permission, je vivais plutôt comme un 
bourgeois que comme un militaire; seulement, 
quand mon tour de service arrivait, j'étais 
obligé de payer un de mes camarades pour le 
faire; mais comme je gagnais fort bien ma vie 
chez don Antonio, et que ma maîtresse travail- 
lait aussi de son côté, nous étions parfaitement 
heureux et tranquilles. 

Mon plaisir était souvent, pour me récréer, 
comme elle était fort bonne musicienne et 
possédait plusieurs instruments, de la faire 
chanter, en s'accompagnant soit sur la guitare , 
soit sur le forté-piano, ce qu'elle faisait avec 
la plus grande complaisance. 

L'entrée du roi Ferdinand VII à Madrid fut an- 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 251 

noncée comme devant avoir lieu très prochaine- 
ment : on prit les dispositions nécessaires pour 
le recevoir d'une manière digne de lui. Enfin, 
ce jour étant arrivé, la troupe fut sous les armes ; 
et, ayant été placé près de l'endroit où il devait 
mettre pied à terre en arrivant au palais, je le 
vis parfaitement, malgré la foule qui se pres- 
sait de toutes parts pour rapprocher, et je puis 
assurer qu'il fut, pour ainsi dire, monté dans 
ses appartements, tant le nombre de personnes 
qui l'entouraient mettaient d'empressement à 
le recevoir. C'était à qui lui présenterait des 
placets, et pendant tout le chemin qu'il avait 
fait dans sa voiture on n'avait cessé de lui en 
remettre et même de lui en jeter. L'enthou- 
siasme était général et porté à son comble; 
enfin, c'était un véritable jour de fête pour 
tout le monde. 

Ne voulant pas entrer dans le détail de tout 
ce qui se passa dans cette journée, je reviens à 
ce qui me concerne ou, du moins, qui peut 
avoir rapport à mes Souvenirs. 

La rentrée du roi ayant été signalée paru ne 
foule de grâces, la délivrance de Duquesne et 
de ses six camarades fut comprise dans le 
nombre. On se rappelle qu'ayant cherché à 
s'évader pour tâcher de rentrer en France 



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252 SOUVENIRS 

ils avaient été repris; ils auraient dû être fu- 
sillés, mais, par une première faveur, ils 
devaient rester en prison jusqu'à la paix. Cet 
événement leur rendit la liberté, et j'eus la 
satisfaction de pouvoir les embrasser et de me 
réjouir avec eux de ce qui leur arrivait. 

Quelques jours après que le roi fut remonté 
sur son trône, il rendit une ordonnance por- 
tant que tous les Français et autres étrangers 
qui avaient pris du service dans les gardes 
wallonnes et qui n'avaient pas reçu d'enga- 
gement pourraient se considérer comme libres 
et rentrer dans leurs foyers; mais que ceux 
qui s'étaient engagés seraient obligés de faire 
leur temps. Gomme je n'avais pris du service 
que comme volontaire, je fus rangé dans la 
première classe et, par conséquent, je recou- 
vrai ma liberté. 

Cette ordonnance, qui me causa la plus 
grande joie, arriva tout justement au moment 
où je faisais des démarches assez actives pour 
obtenir une permission afin de me rendre 
auprès du bon serlor don Rodriguès, auquel 
j'avais envoyé, pendant mon séjour à Madrid, 
le détail de tout ce qui m'était arrivé depuis 
mon départ de chez lui. Comme il m'avait 
écrit en m'engageant de faire tout mon pos- 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 253 

sible pour obtenir une permission pour aller 
passer quelque temps chez lui, me marquant 
que sa maison me serait toujours ouverte, et 
que, si je n'avais pas d'argent, je n'avais qu'à 
me présenter chez une personne qu'il me dé- 
signa, et que Ton me donnerait tout ce dont 
j'aurais besoin, et que, du reste, je ferais plaisir 
à toute sa famille, voire môme à l'aveugle, 
voilà pourquoi je sollicitais une permission ; 
mais, n'en ayant plus besoin, puisque j'étais 
libre, malgré tout le plaisir que j'aurais pu 
éprouver à revoir don Rodriguès et sa famille, 
l'envie de rentrer dans ma patrie l'emporta sur 
tout; je fis, en conséquence, mes apprêts pour 
mon voyage. 

Avant de quitter don Antonio, qui en éprou- 
vait beaucoup de regret, il me remit une lettre 
pour faire pervenir à sa maîtresse qui était à 
Châlons; je l'assurai que je ferais mon possible 
pour que cela fût; mais ma destination n'ayant 
pas été pour ce côté, je profitai d'une occasion, â 
quand je fus rentré en France, pour la faire 
parvenir sûrement. 

Nous étions à peu près soixante Français qui 
devions rentrer dans notre patrie ; mais ne 
devant nous considérer comme parfaitement 
libres que quand nous aurions atteint la fron- 

15 



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254 SOUVENIRS 

tière, Ton nous donna donc une escorte pour 
nous y conduire, et nous ne fûmes pas trop 
maltraités en route : nous recevions le loge- 
ment et le pain, et Ton nous avait donné à 
chacun un peu d'argent avant de quitter Madrid. 

Ce fut le 15 décembre 1814 que nous en par- 
tîmes. Comme j'avais emmené Angelma avec 
moi, arrivés à Burgos, je fis des démarches 
auprès des autorités afin d'avoir ses papiers de 
famille et ses titres de noblesse : on me dit 
qu'ils avaient été retirés quelque temps aupara- 
vant par son frère, qui était établi médecin à 
Palençia, ce qui la contraria beaucoup; car, si 
elle avait pu les avoir, elle serait rentrée dans 
5 ou 6.000 réaux qui lui appartenaient, et moi 
même j'en fus fort fâché pour elle, ayant acquis 
la certitude auprès des personnes chez qui elle 
avait été élevée, qu'elle était réellement d'une 
bonne famille. 

Elle me tourmenta beaucoup pour que nous 
allassions trouver son frère à Palençia; mais, 
comme je n'étais pas marié avec elle,j'ignorais 
s'il me recevrait bien, et, en outre, connaissant 
le danger qu'il y avait à courir sur les routes 
dans cette partie de l'Espagne, en conséquence 
je refusai net, au grand mécontentement d' An- 
gelma. 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 255 

J'avais, d'ailleurs, des raisons qui, à mes yeux 
me semblaient plus fortes que les siennes; il 
me tardait de rentrer en France, et chaque mi- 
nute de retard me semblait un siècle. 

De Burgos nous allâmes à Vittoria, et de là à 
Héron, qui est la dernière ville d'Espagne avant 
la frontière, et ce fut là aussi que notre escorte 
nous quitta. Je trouvai parmi ceux qui la com- 
posaient un caporal qui, lors de l'affaire de Bay- 
len, où j'avais été fait prisonnier, avait pris une 
part assez active à son résultat. La conversation 
étant tombée sur ce point, je dis en sa présence 
que j'espérais bien ne pas y remettre les pieds 
de si tôt ; alors il m'apprit qu'il s'y était trouvé 
au moment où les soldats blessés avaient été 
égorgés à Mansanarès ; il rapporta, à la honte 
des paysans espagnols, qu'ils s'étaient glorifiés, 
après l'action, d'avoir contribué au massacre qui 
fut fait, et d'avoir tué plus de Français que lui. 

Nous trouvâmes à Héron que le pont avait 
été détruit par les Espagnols, afin d'empêcher 
les Français d'entrer en Espagne, lors de la 
guerre ; ce n'aurait pu être un bien grand obs- 
tacle pour la plupart de nous ; mais, comme il y 
avait des barques pour passer en attendant qu'on 
rétablît le pont, nous en profitâmes. 

C'est ici que nous commençâmes à respirer 



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256 SOUVENIRS 

et à jouir du bonheur d'être libres. Quant à moi 
depuis près de huit ans que j'avais quitté la 
France, je ressentais une émotion indéfinissable 
en mettant le pied sur le sol français, et il est 
impossible de se faire une idée des sensations 
que j'éprouvais en ce moment. 

Ce jour heureux était tout justement le 1 er jan- 
vier 1815, et je l'ai toujours considéré depuis 
comme le plus beau de ma vie. 

Angelma n'éprouva pas un plaisir moins vif 
que le mien quand nous entrâmes en France; 
il est de fait que rien ne pouvait lui faire re- 
gretter l'Espagne : la catastrophe qui l'avait 
privée de son père était encore trop récente, pour 
que la haine qu'elle portait à son pays depuis 
ce moment eût pu s'affaiblir. Nous ne prévoyions 
pas alors que nous étions si près de nous quit- 
ter; c'est ce que je rapporterai bientôt en fai- 
sant connaître les circonstances qui amenèrent 
notre séparation. 

Arrivés à Bayonne, l'on nous donna des bil- 
lets de logement pour aller loger chez les bour- 
geois; mais ceux-ci préféraient nous loger à 
l'auberge, ce qui nous arrangea tous, car, ayant 
profité de cette aubaine, nous fêtâmes notre 
rentrée en France avec ce que l'on nous 
donna. 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 257 

Nous séjournâmes deux jours à Bayonne à 
l'effet de recevoir une destination, ainsi que des 
feuilles de route; moi et cinq de mes camarades 
nous fûmes désignés pour le 27 e régiment de 
ligne qui était en garnison à Angers. 

Comme j'avais une grande protection à at- 
tendre de M. Molard, qui avait été, comme on 
sait, mon ancien colonel, j'appris h l'état-major 
qu'il avait été fait général de brigade, mais 
qu'il avait malheureusement été tué à l'affaire 
de Wagram. 

Je n'appris pas cette triste nouvelle sans 
éprouver le plus vif chagrin, non pas à cause 
de la perte que je faisais par sa mort, mais bien 
à cause de l'attachement que j'avais pour lui ; 
je lui devais, d'ailleurs, beaucoup de reconnais- 
sance, et j'aurais bien désiré pouvoir la lui té- 
moigner. 

Comme, avec nos feuilles de route, l'on nous 
donnait trois sous par lieue, nous forcions tant 
que nous pouvions notre marche : arrivés à 
Dax, il existe une source d'eau bouillante d'au- 
tant plus remarquable que, lorsque cette eau 
est refroidie, les habitants s'en servent comme 
boisson ordinaire. Quand nous allâmes dans nos 
logements, nous tâchâmes que l'on nous fît la 
même chose qu'à Bayonne; cela nous ayant 



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258 SOUVENIRS 

réussi, nous fûmes disposés h continuer notre 
route pour aller plus loin; mais comme nous ne 
pouvions être aussi heureux et aussi prompte- 
ment satisfaits les uns que les autres, j'arrivai 
avec Àngelma le premier, à une auberge en 
sortant de la ville, qui devait être le lieu de 
notre rendez-vous. Quelle fut ma surprise quand 
celui qui tenait celte auberge, m'ayant demandé 
si je ne sortais pas de Cabrera, et lui ayant ré- 
pondu affirmativement, me sauta au cou. Je ne 
savais à quoi attribuer la joie qu'il paraissait 
éprouver en me voyant, et le priai de vouloir 
bien me dire ce qui pouvait l'occasionner; il me 
répondit qu'il s'appelait Larieux : à ce mot, 
je reconnus de suite un de nos anciens cama- 
rades qui avait été un de mes meilleurs amis 
et qui s'était échappé de Cabrera dans une 
barque de pêcheurs. 

Je n'avais pu, d'abord, le reconnaître, attendu 
que lorsqu'il y était (en sa qualité de caporal de 
sapeurs), il portait une longue barbe qu'il avait 
coupée depuis. 

Après lui avoir raconté substantiellement ce 
qui m'avait procuré ma liberté, je lui annonçai 
que plusieurs de nos compagnons allaient arri- 
ver; en effet, ils ne tardèrent pas à le faire : 
alors il nous apprêta de suite un fort bon repas 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 259 

et fit toutes sortes d'honnêtetés avec une fran- 
chise vraiment digne d'éloges. 

En quittant de chez lui nous nous dirigions 
sur Bordeaux, en passant par Mont-de-Marsan, 
quand nous fîmes la rencontre de deux gen- 
darmes qui, nous voyant assez mal équipés, 
nous demandèrent nos papiers; les leur ayant 
exhibés, ils les trouvèrent parfaitement en règle 
quant à nous; mais comme ils ne faisaient nul- 
lement mention d'Angelma, ils s'informèrent 
avec qui elle était; je répondis que c'était avec 
moi, qu'elle était ma femme, et que je n'avais 
pas mon acte de mariage pour le leur montrer, 
l'ayant oublié en Espagne. 

Tout allait bien jusque-là, quand un de mes 
compagnons de route, un de ces êtres qui ne 
se plaisent qu'au mal, eut la méchanceté de 
dire que je n'étais pas marié ; alors les gen- 
darmes voulurent emmener Angelma, qui était 
déjà tout en transes et versait des pleurs. Je 
cherchais à m'opposer àce qu'ils l'emmenassent 
par tout ce qui était en mon pouvoir, lorsqu'il 
survint un autre de nos camarades qui se ren- 
dait à Bordeaux, et qui ayant démenti celui qui 
avait dit que je n'étais pasmarié, lesgendarmes 
nous laissèrent aller; sans cela j'aurais été 
forcé, ne voulant pas abandonner ma maîtresse, 



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260 SOUVENIRS 

a laquelle j'étais réellement attaché, de les 
accompagner jusqu'à Mont-de-Marsan, pour 
m'expliquer avec les autorités. 

Ce qui m'avait valu ce désagrément, c'est 
qu'étant porteur de la feuille de route, il arri- 
vait souvent qu'Angelma, lorsqu'elle était fa- 
tiguée et ne marchant pas d'ailleurs aussi vite 
que nous, était obligée de se reposer et de re- 
tarder notre marche ; c'est pourquoi mes cama- 
rades auraient bien désiré m'en voir débarrassé, 
attendu que je n'avais pas voulu leur donner 
la feuille de route, dans la crainte, que je 
devais naturellement avoir, qu'à leur tour ils 
ne me fissent tomber dans leur dépendance. 

Comme j'étais continuellement ennuyé par 
leurs réclamations à ce sujet, et par les discus- 
sions qui en étaient la suite, je résolus, une 
fois que nous fûmes à Bordeaux, de faire les 
démarches nécessaires pour obtenir une feuille 
de route séparée pour Angelma et moi; j'avais 
ensuite à aller toucher nos étapes. Je commen- 
çai donc par l'argent, et pour ma part, comme 
caporal, je reçus ma paie, et plus une gratifi- 
cation de vingt-sept francs, ce qui me remit un 
peu en fonds; ensuite, je fus chez le maire, où, 
malgré toutes mes instances, j'eus la douleur 
d'éprouver un refus. 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 261 

J'étais très embarrassé et dans une position 
très délicate avec Angelma, car, d'un côté, il 
était presque impossible que je continuasse à 
Temmener avec moi et de traverser avec une 
femme, dans le plein cœur de l'hiver, toute la 
Vendée, où les routes sont on ne peut plus 
mauvaises; en outre, les tracasseries que 
j'éprouvais de la part de mes compagnons ajou- 
taient à l'embarras de ma position. 

Ne sachant que faire dans une pareille cir- 
constance, je pris conseil de mes camarades, 
qui me représentèrent, comme on le pense 
bien, les désagréments que j'avais déjà éprouvés 
relativement à Angelma, et ceux qui m'atten- 
daient si je ne prenais la résolution de la 
quitter. Enfin leurs conseils prévalurent, et, 
ne \oulant pas manquer à mon devoir, je me 
décidai à l'abandonner; mais ce ne fut pas sans 
avoir combattu contre tout ce qui me portait 
à prendre ce parti, et j'avoue qu'il m'en coûta 
beaucoup d'agir ainsi avec elle, car elle ne le 
méritait pas. 

Gomme je ne me sentais pas la force de lui 
annoncer moi-môme qu'il fallait nous séparer, 
je préparai une lettre que je me proposais de 
lui faire parvenir avec un peu d'argent quand 
je serais déjà loin. Afin d'éviter les soupçons 



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262 SOUVENIRS 

qu'elle aurait pu concevoir, j'eus le soin, sans 
qu'elle s'en aperçût, de prendre dans mon sac 
tout ce dont je pouvais avoir besoin, et, profitant 
de son sommeil, je quittai Bordeaux sans la 
prévenir, malgré tout le chagrin que cela me 
faisait. 

Il fallait, pour nous rendre à Angers, faire 
quatorze lieues par eau. Nous prîmes la barque 
qui partait à heures fixes, et, comme la marée 
était descendante, nous fîmes en fort peu de 
temps le trajet qui devait me séparer d'An- 
gelma pour toujours. 

L'on blâmera peut-être ma conduite envers 
elle; mais si Ton veut bien peser les raisons 
qui me firent agir, je ne puis manquer de 
trouver des personnes qui m'approuveront, et 
ne verront dans cette action rien de condam- 
nable, ne pouvant d'ailleurs laisser partir mes 
camarades sans moi, et manquer aux principes 
de l'honneur en ne me rendant pas sous les 
drapeaux. 

Arrivé h Angers, j'écrivis à Angelma pour 
m'excuser, et lui représenter les raisons qui 
m'avaient fait l'abandonner, l'assurant que 
sitôt qu'il me serait possible, je la ferais venir 
près de moi. Après quoi, me sentant un peu 
soulagé de lui avoir envoyé ma lettre, je me 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 263 

rendis au quartier, où se trouvait caserne le 
27 e régiment de ligne pour lequel nous étions 
désignés. 

Nous vîmes que nous étions attendus, plu- 
sieurs camarades qui nous avaient devancés 
ayant prévenu ceux des anciens Cabrériens qui 
s'y trouvaient déjà, ce qui occasionna une 
petite réunion pour feter noire retour. 

Nous allâmes ensuite, accompagnés d'eux, 
chez le colonel, qui nous adressa chacun aux 
chefs des compagnies dont nous devions faire 
partie. 

Je fus désigné pour la première compagnie 
de grenadiers ; mais ayant ressenti les atteintes 
d'une maladie que j'avais déjà eue, c'est-à-dire 
la gale, l'on m'envoya à l'hôpital, où je restai 
pendant vingt-huit jours. 

En étant sorti guéri pour toujours, j'eus, à 
quelques jours de là, une affaire avec un ca- 
poral qui était alsacien, qui aurait bien pu m'y 
faire retourner. Un jour que j'étais à me pro- 
mener, j'eus une dispute avec lui à l'occasion 
d'une femme, et, étant allé sur le terrain, j'en 
fus quitte pour une légère blessure au bras, ce 
dont je me contentai, l'objet qui en était la cause 
ne valant pas la peine d'en rechercher davan- 
tage. 



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264 SOUVENIRS 

En général, les femmes jouent un grand rôle 
dans la vie d'un soldat ; l'habit militaire a pour 
elles beaucoup d'attraits, et il est rare que celui 
qui le porte n'en soit pas bien accueilli. Aussi, 
tous les moments qu'on peut dérober au ser- 
vice leur sont consacrés ; elles font le sujet de 
toutes les conversations, et sont presque tou- 
jours la cause des querelles. A peine le cons- 
crit a-t-il revêtu l'uniforme, qu'il en ressent 
l'influence; il veut pouvoir dire : Ma femme! 
tout comme un autre, et ne se sent pas d'aise 
lorsqu'il est parvenu à faire accueillir ses hom- 
mages k quelque vieille beauté mise à la ré- 
forme, et près de laquelle il a presque toujours 
l'honneur d'être le successeur du régiment 
entier. 

Quoique je dusse ma blessure à une femme, 
puisqu'une femme fut la cause de ma querelle 
avec le caporal alsacien, néanmoins je ne rom- 
pis pas tout commerce avec elle : loin de là, 
comme on va le voir; car il arriva qu'un cama- 
rade du régiment, étant un jour avec moi, la 
conversation tomba sur le sexe : c'est un sujet 
qui ne tarit jamais. Après avoir passé en revue 
toutes les amourettes du régiment, il fut ques- 
tion d'une petite égrillarde, dont le camarade 
me fit le portrait le plus piquant ; et j'eus l'oc- 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 265 

casion dans la suite de voir qu'il n'avait pas 
été flatté. Cette jeune et jolie fillette était ser- 
vante d'un marchand de vin, ce qui ne contri- 
bua pas peu à rendre facile les moyens de 
nouer une intrigue avec elle, et, d'un autre 
côté, la maîtresse, qui passait pour avoir bon 
cœur et pour aimer son prochain, à ce que 
disait notre fourrier, n'était pas envers la ser- 
vante d'une extrême sévérité, et avait pour 
autrui une indulgence dont, soit dit en passant, 
elle n'était pas sans avoir besoin pour elle- 
même. 

Il ne me fut pas difficile de faire connais- 
sance avec la jeune fille, à qui je fis bientôt 
partager mes sentiments. Mais l'embarras était 
de nous procurer les moyens de nous voir en 
liberté. Ma petite Perrette, qui consacrait ses 
journées au travail, n'avait que ses nuits à 
donner à l'amour. Beaucoup d'amants eussent 
trouvé la part raisonnable, et se seraient esti- 
més très heureux de n'avoir que les moments 
agréables de l'amour sans en avoir les corvées ; 
et, en effet, avec elle il n'y avait ni promenades 
forcées, ni aucun acte de complaisance à faire, 
puisqu'elle ne sortait jamais. Eh bien! ce qui 
peut-être eût fait plaisir à un autre, me con- 
trariait au-delà de toute expression. Qu'on se 



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266 SOUVENIRS 

rappelle que j'étais militaire, et que, comme 
tel, je couchais à la caserne, où j'étais assujéti 
à un appel et à un contre-appel, qui se faisaient 
régulièrement, ensuite, que toute issue étant 
fermée, il me devenait impossible de sortir. Je 
me trouvais alors, à l'égard de ma maîtresse, 
dans la position d'un gourmand mis par le 
médecin à une diète forcée, et qui, pendant que 
chacun mange autour de lui, voit emporter, 
sans pouvoir y toucher, son mets favori, pré- 
paré pour lui. 

Nous étions casernes à l'Académie, vieux châ- 
teau s'il en fût jamais. C'était là que chaque 
soir je me donnais à tous les diables pour trou- 
ver un expédient qui pût me procurer les 
moyens de voir ma belle; et plus j'y songeais, 
plus la chose me paraissait difficile. Enfin 
j'aurais probablement renoncé à mes projets et 
h ma maîtresse sans un camarade, qui, touché 
de mes lamentations continuelles, me tira 
d'embarras. 

C'est ici le lieu de faire remarquer que le sol- 
dat français est naturellement obligeant envers 
ses camarades et exempt d'égoïsme. S'il lui 
arrive quelque chose d'heureux, il s'empresse 
d'en faire jouir chacun; il rend volontiers ser- 
vice, et l'amitié ne l'implore jamais en vain. 




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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 267 

J'ai déjà dit que notre caserne était un vieux 
château qui ressemblait beaucoup à ceux dont 
on lit la description dans les anciens romans. 
On y trouvait aussi des souterrains, qui avaient 
leur utilité aussi bien que ceux dont il est parlé 
dans les vieilles chroniques, avec cette diffé- 
rence pourtant que ces derniers servaient 
presque toujours à retenir prisonnière la vertu 
malheureuse, innocente et persécutée, tandis que 
les nôtres procuraient la liberté à ceux qui les 
avaient découverts. Le camarade dont j'ai parlé 
plus haut me lit promettre le secret, et me 
conduisit sous une voûte connue de fort peu de 
personnes, et qui se prolongeait jusqu'au bord 
de la rivière. Ma joie fut grande quand je vis 
à ma disposition ce moyen de communiquer 
librement à l'extérieur, et je me promis d'en 
profiter le plus souvent possible. 

Aussi n'y manquai-je pas. A peine, chaque 
nuit, le contre-appel était-il fait, que je sortais 
du lit, et m'habillais en tapinois, n'oubliant 
pas mon sabre, complément nécessaire de la 
toilette d'un militaire, surtout lorsqu'il s'échappe 
du quartier pour aller courir les rues pendant 
la nuit. Je m'acheminais alors avec précaution 
vers le souterrain, au moyen duquel je me pro- 
curais quelques heures de plaisir. 



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268 SOUVENIRS 

Ce passage, on le pense bien, n'était pas 
connu de moi seul; et il me fut facile de m'en 
apercevoir, car j'y fis plusieurs rencontres; 
mais, dans ces circonstances, le silence le plus 
profond étant observé de part et d'autre, et le 
lieu étant extrêmement sombre, je n'avais pas 
à redouter d'être découvert; d'ailleurs, crainte 
d'événement, j'avais toujours la main sur la 
poignée de mon sabre : il est bon d'être préparé 
à tout. Arrivé à l'issue du souterrain, je me 
trouvais au bord de la rivière : là venait abou- 
tir, hors de la ville, une promenade publique, 
bien silencieuse et bien triste pendant la nuit, 
et qu'il me fallait parcourir, ainsi que bien 
d'autres détours, avant d'arriver auprès de ma 
belle; mais plus un militaire amoureux a 
d'obstacles à franchir, et plus son ardeur 
redouble : l'homme est fait de telle sorte que sa 
volonté grandit à proportion des résistances 
qu'il rencontre; elle le maintient à la hauteur, 
et finit par lui faire surmonter tout ce qui lui 
est opposé. Je nourrissais depuis longtemps le 
désir de voir librement ma belle ; j'en avais 
trouvé le moyen : rien n'aurait pu m'arrêter. 

Il m'arriva souvent, dans la suite, de ren- 
contrer des patrouilles, mais je m'arrangeais 
toujours de manière à n'en être pas aperçu, car 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 269 

de tous les dangers, c'était celui que je craignais 
le plus. J'avais de bonnes raisons pour cela : 
mon capitaine, qui n'entendait pas raillerie sur 
le chapitre des fredaines, m'aurait puni très 
sévèrement. Mon exactitude à remplir mes 
devoirs militaires n'aurait été d'aucun poids 
dans la balance; j'étais en faute, j'aurais été 
puni sans le moindre ménagement. 

Il est, dit-on, un dieu pour les amants ; cepen- 
dant peu s'en fallut qu'un soir je ne portasse la 
peine de mes escapades. 

Ma Perrette m'attendait : le contre-appel est 
fait, j'ai sauté à bas du lit. Un instant a suffi 
pour ma toilette, et déjà j'ai traversé le passage 
souterrain. L'amant en bonne fortune a le pied 
léger; aussi je vole : ma belle guettait mon 
arrivée. Nous partons, couverts des ombres 
mystérieuses de la nuit, brûlants d'amour et 
remplis des idées les plus riantes, qu'enfantait 
l'attente du plaisir et la présence de l'objet aimé. 
Jusque-là tout allait bien. Nous arrivons à 
la maison où nous passions habituellement la 
nuit; la porte est ouverte : mais, hélas! le 
fâcheux contre-temps! je me trouve tout à coup 
en face de trois de mes officiers. A cette vue, je 
l'avoue, je me déconcertai, et ma pauvre amie, 
tremblante, remplie d'effroi et de honte, rou- 



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2*70 SOUVENIRS 

gissait et pâlissait tour à tour. L'un de ces mes- 
sieurs, lieutenant dans le régiment, me demanda 
brusquement ce que je venais faire dans ces 
lieux à pareille heure, et par où j'étais sorti. 
Je lui dis que j'avais profité du moment où la 
sentinelle avait le dos tourné pour m'échapper ; 
que je m'étais glissé le long du mur, et que 
j'avais été assez heureux pour ne pas être aperçu ; 
que, quant à ce que je venais faire dans la 
maison où nous nous trouvions, la chose n'avait 
pas besoin d'explications. Alors un autre officier 
m'intima l'ordre de rentrer au quartier, et il me 
prévint qu'il irait s'assurer lui-même si j'étais 
dans mon lit. Le lieutenant, qui inclinait en 
ma faveur, le fit voir alors ouvertement ; il dit 
à l'officier qui m'avait ordonné de me rendre 
au quartier : « Songe que c'est un bon soldat : 
cet homme a été avec moi à Cabrera ; c'est un 
brave militaire qui n'a jamais fait parler de 
lui. » Ensuite, se tournant vers moi, il ajouta : 
« Ainsi, mon brave, restez; mais surtout n'ou- 
blions pas les devoirs et la sagesse. » 

Pour moi, voyant que les opinions étaient 
partagées je dis à mes officiers que, puisqu'ils 
n'étaient pas d'accord, j'allais me retirer. 
Alors je fis à la dérobée, h ma compagne, un 
signe qu'elle comprit parfaitement, et sortant 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 271 

de la maison par la boutique où la scène se 
passait, j'y rentrai par l'allée si adroitement, 
que personne ne s'en aperçut. Par cet expédient 
je contentai tout le monde, et cette nuit ne fut 
pas moins agréable pour moi que les précé- 
dentes, quoique j'eusse été menacé un instant 
d'être privé de ses plaisirs. 11 me sembla même 
que les désagréments auxquels je venaisd'échap- 
per, et la manière dont j'avais trompé la vigi- 
lance des officiers, donnait plus d'attrait et de 
piquant à la sémillante Perrette. 

Je continuai de mener le même train de vie 
pendant environ un mois. Je ne manquais 
j amais de me trouver à mon poste le matin, en 
sorte qu'on ne s'apercevait de rien. 

Peu à peu le fourrier dont j'ai parlé déjà, et 
la marchande de vins, sa maîtresse, s'étaient 
familiarisés avec moi, en sorte qu'il nous arri- 
vait quelquefois de faire la partie carrée. J'au- 
rais passé mon temps assez agréablement 
sans les exercices militaires auxquels nous étions 
astreints chaque jour. 

Il était un peu dur pour nous, anciens mili- 
taires, d'aller à l'exercice comme des conscrits; 
c'est cependant ce qui nous arriva, et j'eus le 
bonheur, dans cette circonstance, de ne pas 
plaire à mon capitaine, qui, ayant trouvé que 



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272 SOUVENIRS 

j'exécutais mal quelques mouvements, m'honora 
par la suite de toute sa haine, ainsi quon 
le verra. 

Le régiment ayant reçu Tordre de se diriger 
sur Paris, je fus charmé de cela, attendu que je 
désirais revoir d'anciennes connaissances que 
J'espérais y retrouver. 

Nous allions entrer à Tours, lorsqu'à une lieue 
de la ville nous fûmes reçus par la garde na- 
tionale, qui était venue et notre rencontre : 
arrivés sur les promenades, on nous lut une 
proclamation qui nous apprenait le débarque- 
ment de Bonaparte, et par laquelle on nous 
exhortait à servir fidèlement le roi, ensuite on 
nous délivra nos billets de logement pour aller 
chez les bourgeois. 

Après quelques recherches, je retrouvai, pen- 
dant le séjour que nous fîmes à Tours, un an- 
cien camarade de Cabrera, que je savais devoir 
y rencontrer en semestre chez son père, d'après 
ce que Ton m'avait dit ; et après avoir renou- 
velé connaissance, nous ne nous quittâmes 
qu'au moment où le régiment se remiten route. 

Comme il était resté à Cabrera un des derniers, 
il me raconta que, quelque temps après mon 
départ, l'on avait fait courir le bruit que nous 
allions avoir la paix, ce qu'ils crurent facilement, 



yGooçIe — 



D UN CAPORAL DE GRENADIERS 273 

car à compter de cette époque on leur fit éprou- 
ver moins de tourments, et leurs souffrances di- 
minuèrent; enfin que, le 16 mai 1814, des bâti- 
ments français étant arrivés dans l'île, on les 
avait embarqués pour Marseille au nombre de 
trois mille, sur dix-neuf mille à peu près qui 
étaient entrés dans l'île de Cabrera, et là ils 
avaient appris le retour des Bourbons. 

Il me dit encore que, lorsqu'on leur annonça 
qu'ils allaient être libres, cette nouvelle avait 
failli les rendre fous, et qu'ils avaient mis le 
feu aux baraques et aux haies qui entouraient 
nos jardins, et que tout brûla aux cris de : Vive 
la France, vivent les Bourbons! 

Les pauvres Cabrériens, arrivés à Marseille, 
furent obligés de faire quarantaine, comme cela 
se pratique toujours ; mais dans l'intervalle de 
cette quarantaine, on fit courir le bruit que 
tous les prisonniers de Cabrera allaient être 
reconduits dans les îles, pour y reprendre du 
service; cette nouvelle avait pris tant de con- 
sistance dans Marseille, qu'on la regardait déjà 
comme positive. Qu'on juge de leur douleur et 
de leur désespoir en apprenaut celte fâcheuse 
nouvelle ! il semblait qu'un esprit infernal était 
attaché à les poursuivre et empoisonner le 
reste de leur vie. «Eh quoi ! disaient-ils, à peine 



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274 SOUVENIRS 

avons-nous touché le sol de la France, à peine 
avons-nous revu notre belle patrie, après une 
si longue absence passée au bord de la tombe, 
dans de cruelles angoisses et dans de pénibles 
souvenirs, nous sommes encore condamnés à 
nous éloigner pour toujours de notre pays, sans 
avoir embrassé nos pères, nos mères, nos frères, 
nos sœurs et tout ce qui nous est cher, sans 
avoir respiré Pair natal, si nécessaire à notre 
bonheur, et sans avoir épanché dans le cœur de 
nos parents les cruelles douleurs de notre 
longue captivité! Oh non! plutôt mourir! » 
Tandis qu'ils se lamentaient de la sorte, des gé- 
nies bienfaisants veillaient sur eux, et les femmes 
marseillaises, dans cette circonstance, firent 
preuve des bons sentiments qui ont toujours 
animé les enfants de la riante Provence; elles se 
liguèrent entre elles. « Ces malheureux, se 
dirent-elles, dont seize mille d'entre eux sont 
morts de faim dans une île déserte, où ils ont 
été esclaves pendant plus cinq ans, privés de 
leur famille et de toutes les douceurs de la vie, 
iront-ils finir leurs jours dans un désert éloigné 
du pays qui les a vus naître ? Ouvrons-leur les 
portes, qu'ils aillent recevoir des consolations 
dans le sein de leurs familles, et que l'étranger 
gémisse seul des maux qu'ils leur ont fait souf- 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 275 

frir. » Les portes furent aussitôt ouvertes; cha- 
cun se sauva de son côté. Tous les Provençaux 
contribuèrent de leurs bourses et de tous leurs 
moyens pour les Gabrériens, et chacun d'entre 
eux, tirant de son côté, sa casa bien ou mal. 

Quand nous fûmes à Blois, où nous espérions 
coucher, Ton nous distribua du vin et Ton nous 
donna à chacun cinquante centimes, en nous 
engageant à poursuivre notre route, afin de nous 
hâter de nous rendre à Paris, et empêcher Napo- 
léon d'y entrer ; ce que Ton nous fit faire après 
nous être reposés quelques heures. 

Je touche à une époque où les événements 
qui se succédaient avec rapidité sont trop connus 
pour que je cherche à les rapporter, et, malgré 
l'exactitude que je pourrais mettre à le faire, 
j'aime mieux en laisser la tâche à ceux qui ont 
entrepris d'écrire sur les circonstances politiques 
qui occupaient alors l'univers entier. 

Je dirai seulement que quand nous arrivâmes 
à Orléans, le 21 mars 1815, nous y trouvâmes 
une confusion générale occasionnée par les 
troupes qui étaient dans la ville et ses environs, 
et dont le nombre pouvait s'élever à plus de 
quarante mille hommes, et que l'on fut obligé, 
en attendant que l'ordre fût rétabli, de fermer 
5es portes pendant trois jours. 



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276 SOUVENIRS 

Profitant de ce que le régiment devait se 
rendre h Paris, je demandai au colonel la per- 
mission de devancer le régiment, et il me l'ac- 
corda, à condition que je le rejoindrais à son 
arrivée dans la capitale. 

Un de me premiers soins fut de me rendre 
chez Véronique, que le lecteur n'a sans doute 
pas oubliée ; mais, à mon grand désappointe- 
ment, j'appris qu'elle était mariée ; alors, autant 
par discrétion que pour éviter les désagréments 
qui auraient pu résulter pour elle de ma visite, 
je bornai là toute démarche. Comme le temps 
avait déjà amorti l'amour que j'avais pour elle, 
et qu'un bon soldat doit prendre son parti en 
brave, je ne tardai pas à me consoler de cette 
fâcheuse nouvelle. 

Je passe sous silence l'emploi que je fis de 
mon temps pendant les trois jours de bon que 
j'eus à rester en attendant l'arrivée du régiment ; 
je le rejoignis à la barrière de Fontainebleau, 
où on nous dissémina chez les bourgeois, qui 
nous logèrent pendant une dizaine de jours ; 
ensuite on nous fit entrer dans Paris, où nous 
fûmes casernes au quartier Popincourt. 

Comme l'on accordait des permissions à 
quelques soldats dont les parents résidaient dans 
des endroits peu éloignés de Paris, je profitai 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 277 

de la circonstance pour en demander une pour 
aller voir les miens ; je m'adressai d'abord à 
mon capitaine, dont on sait que je n'avais pas 
mérité l'amitié ; aussi me la refusa-t-il, ce qui 
me chagrina beaucoup. 

A l'exception de la Garde impériale, il n'y 
avait dans toute l'armée que notre régiment où 
l'on ait continué de porter des queues, ce qui, 
fort souvent, occasionna des querelles entre nous 
et les soldats de la Garde. Un jour que trois de 
nos camarades étaient à se promener, ils furent 
rencontrés par six de ceux qui se croyaient exclu- 
sivement le droit de porter queue ; l'un d'eux 
ayant dit en ricanant et assez haut pour être en- 
tendu : « Voilà des queues que nous couperons ; » 
cette insulte étant trop grave et trop mal adres- 
sée (les soldats de chez nous étaient deux maîtres 
d'armes et un prévôt), il s'ensuivit de part et 
d'autre des apostrophes, à la suite desquelles on 
alla sur le terrain, et deux soldats de la garde 
furent blessés dans cette occasion. 

Gomme personne n'était disposé h céder et à 
abandonner ses prétentions, le lendemain fut 
choisi pour avoir plus ample explication, et il 
se trouva au rendez-vous une quarantaine de 
champions, dont beaucoup furent blessés et 
envoyés à l'hôpital, ce qui fit qu'on découvrit la 

16 



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278 SOUVENIRS 

cause de la mésintelligence qui régnait entre les 
différents corps, et que Ton défendit aux mili- 
taires de toutes armes, sous peine des punitions 
les plus sévères, de chercher querelle à l'avenir, 
sous quelque prétexte et pour quelque motif 
que ce soit, à leurs camarades des autres régi- 
ments, qu'ils devaient, du reste, considérer 
comme leurs frères. 

Ayant changé de caserne pour aller à celle de 
la Courtille, Ton nous annonça que nous allions 
être passés en revue par l'empereur, qui était 
remonté sur le trône ; et, en effet, le lendemain, 
après avoir défilé à peu près quarante mille 
hommes devant lui, nous partîmes pour Laon. 

A la première halte qui se trouve entre Dam- 
martin et la Patte-d'Oie, comme nous allions 
passer près du lieu où habitaient les auteurs de 
mes jours, éprouvant la plus vive envie de les 
embrasser, je réitérai la demande que j'avais 
faite d'une permission ; mais cette fois je ne 
m'adressai pas à mon capitaine, qui, comme on 
sait, me l'avait déjà refusée : ce fut à mon com- 
mandant. 

Lui ayant fait valoir toutes les raisons qui 
me faisaient désirer de revoir mes parents après 
huit ans d'absence, d'autant plus que peut-être 
ce serait pour la dernière fois, il me l'accorda 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 279 

verbalement, en me disant d'en faire part à mon 
sergent-major, à condition que dans cinq jours 
je rejoindrais le régiment à Laon. 

L'on pense bien que je ne me le fis pas répéter 
deux fois ; je me mis de suite en route, et je 
mis tant de diligence dans ma marche, que le 
lendemain, qui se trouvait être un dimanche, 
j'arrivai à cinq heures et demie du soir. 

Je me rendis aussitôt à la maison de mon 
père, où je ne trouvai qu'une- petite fille, à 
laquelle l'ayant demandé, elle me répondit qu'il 
venait de sortir avec son épouse pour aller à la 
promenade ; je la priai de tâcher de les trouver 
et de leur dire qu'il y avait un militaire qui 
désirait leur parler ; elle y courut. Pendant ce 
temps, j'éprouvais une joie indéfinissable de me 
revoir sous le toit qui m'avait vu naître, et, 
après une si longue séparation, de pouvoir 
embrasser les auteurs de mes jours. 

J'étais plongé dans cette douce émotion 
lorsque je vis entrer mon père : les expressions 
me manquent pour rendre ce qui se passa dans 
mon âme ; et, revenu à moi, je racontai tous 
mes malheurs, ensuite nous nous livrâmes au 
plaisir que nous éprouvions tous. 

Malgré la satisfaction que j'avais de me trou- 
ver au sein de ma famille, il fallait que je son- 



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280 SOUVENIRS 

geasse à remplir la promesse que j'avais faite 
à mon commandant. Après être resté chez mon 
père deux nuits et un jour, je m'arrachai de ses 
bras pour me rendre à mon devoir et malgré 
toute la diligence que je fis, m'étant 'arrêté à 
La Fère, chez un de mes amis, j'avais dépassé 
d'un jour le temps de ma permission. Mon ca- 
pitaine, auquel je présentai un certificat du 
maire de mon endroit, qui attestait que c'était 
contre ma volonté que je m'étais retardé, pour 
toute réponse il m'ordonna de me rendre en 
prison, attendu que j'étais déjà porté comme 
déserteur. Je voulus lui faire quelques obser- 
vations, mais cet homme inflexible ne voulut 
rien écouter ; il me renvoya en me disant qu'il 
se chargeait de mon affaire, ce dont je me 
serais bien passé. 

Il fallut obéir à cet ordre barbare ; et, au bout 
de douze jours de captivité, m'ayant fait sortir 
de prison pour passer la revue comme les autres, 
mon capitaine m'annonça qu'ayant été consi- 
déré comme déserteur, j'allais être dégradé et 
mis à la queue de la compagnie. Outré de fu- 
reur, je ne me connaissais plus, et quand on vint 
pour me retirer mes galons, je dis au colonel 
qui se trouvait présent, que comme ils ne 
m'avaient pas été donnés par le régiment ', il 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 281 

n'appartenait qu'à moi de les ôter ; et j'allais 
les arracher et les jeter sous les pieds, quand 
le colonel, qui, sans doute, ne me voyait pas 
aussi coupable que le capitaine avait voulu me 
le faire paraître à ses yeux, me dit en me frap- 
paut sur l'épaule : // ne faut pas s'emporter 
ainsi. Alors, lui ayant remis mon certificat et 
expliqué mes raisons, Ton ne me retira pas 
mes galons; cependant le capitaine m 'ayant 
intimé Tordre de me rendre à la salle de police, 
je n'en fis rien. 

J'ai su depuis que ma conduite avait été gé- 
néralement approuvée et même qu'elle avait 
inspiré de l'intérêt et de la pitié en ma faveur 
aux femmes et aux filles de l'endroit, qui se 
disaient, les larmes aux yeux : « Hélas ! mon 
fils ou mon frère est peut-être en ce moment 
traité avec autant de sévérité. » A cette époque 
il n'y avait pas de famille qui n'eût un de ses 
membres sous les drapeaux. 

Au lieu d'aller à la salle de police, j'allais à 
la danse avec mes camarades, où je m'amusais 
mieux qu'où le capitaine avait voulu m'en- 
voyer, lorsque j'aperçus celui-ci qui se prome- 
nait du côté de la danse : ayant voulu éviter 
qu'il me vît, je pris le parti de rentrer à mon 
logement, et je crois que je fis bien, car, sans 

16* 



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282 SOUVENIRS 

cela, je n'en aurais pas été le bon marchand. 
Tout le temps que nous restâmes encore à 
Vorges nous le passâmes à aller à l'exercice 
jusqu'au moment où nous reçûmes l'ordre de 
nous rendre à Lesquilles près Guise. Du 
reste, tout se passa à peu près comme dans 
les autres garnisons, c'est-à-dire, qu'il y avait 
toujours quelques amourettes en train qui ame- 
naient fort souvent des disputes; ensuite j'avais 
toujours à me glorifier des gratifications que 
me donnait mon capitaine, ce dont je me se- 
rais bien passé, et ce qui me rendait esclave de 
mon devoir. 

Je rapporterai à ce sujet une querelle que 
j'eus avec trois voltigeurs du régiment, qui 
logeaient chez un paysan dont je courtisais la 
fille : un certain jour il leur prit fantaisie, 
comme ils étaient jaloux de moi, de me dé- 
fendre l'entrée de la maison, et de me dire 
qu'ils ne voulaient pas que je parlasse davan- 
tage à la demoiselle. N'étant pas très disposé à 
faire cas de leur défense, je leur répondis que 
je me moquais de leurs ordres, et que tant 
que cela me ferait plaisir je viendrais voir ma 
maîtresse; en effet, le lendemain même j'y allai, 
et les trouvant là tous les trois, ils ne me virent 
pas plus tôt entrer qu'ils se mirent en devoir 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 283 

de me mettre à la porte, ce à quoi ne pouvant 
pas consentir tout en faisant résistance, je reçus 
un vigoureux coup de poing sur le nez qui fit 
aussitôt jaillir le sang; alors, ne me connais- 
sant plus et la colère me suffoquant, j'attrapai 
le moins vigoureux des trois voltigeurs, et ros- 
sai les deux autres avec. 

Quand je fus las de frapper, je reposai le ca- 
marade à terre, et m'adressant à celui qui avait 
apostrophé mon nez avec aussi peu de ména- 
gement, je lui dis que nous réglerions notre 
compte après l'appel; et après m'être débar- 
bouillé, je fus avec un témoin retrouver mon 
individu, et nous nous mîmes en route pour 
vider notre querelle. Mais il avait eu le temps 
de prévenir le maître d'armes de sa compagnie, 
et nous avions à peine mis le sabre à la main, 
que nous vîmes arriver celui-ci qui nous de- 
manda de quoi il s'agissait, malgré qu'il en eût 
été informé déjà, et nous défendit de continuer 
disant qu'il arrangerait cette affaire avec le 
maître d'armes des grenadiers. Mais ayant jugé 
entre eux qu'il était peu séant qu'il y eût des 
affaires entre hommes du même régiment, nos 
maîtres respectifs nous firent des représenta- 
tions à cet égard et nous intimèrent Tordre de 
ne pas donner suite à cette affaire ; de sorte que 



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284 SOUVENIRS 

tout se termina là, et que j'en fus quitte pour 
garder mon coup de poing, les voltigeurs pour 
avoir été battus, et ma maîtresse pour n'oser 
sortir jusqu'au moment où nous partîmes des 
Lesquilles, attendu que l'affaire avait fait du 
bruit et attaqué tant soit peu sa réputation. 

Quelques jours après, nous reçûmes Tordre 
de partir de Lesquilles et de nous diriger sur 
Avannes, où nous restâmes quelques jours ; 
prenant ensuite la route de Maubeuge pour ar- 
river à Charleroy, où, le 15 juin, nous retrou- 
vâmes l'armée française et le quartier général 
de l'Empereur, dont la présence électrisait les 
troupes au point qu'il était impossible de les 
contenir. Après plusieurs combats très opi- 
niâtres et très meurtriers, les Français enle- 
vèrent successivement toutes les positions où 
l'ennemi tenta de les arrêter. 

Le 16, vers trois heures du matin, les co- 
lonnes de l'armée française se dirigèrent sur 
Fleurus. Mon régiment, le 11% et le 84 e occu- 
paient la droite au-dessus de Mont-Saint-Jean, 
le 18, depuis quatre heures jusqu'à neuf du soir. 
L'armée était déjà en déroute, et nous étions 
encore à notre poste quand nous vîmes que 
tout était perdu. Nous fûmes alors entraînés, 
et comme malgré nous, par le torrent, bat- 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 285 

tant en retraite dans le plus grand désordre. 
Je ne donnerai aucun détail sur cette trop mal- 
heureuse journée; assez d'autres en ont re- 
tracé les circonstances mémorables. 

On se rappelle que j'ai dit que mon capitaine 
était très sévère et parfois trop sévère. Il fut 
tué un instant après avoir intimé à un grenadier, 
blessé d'une balle qui avait pénétré dans le 
ventre, Tordre de ne point quitter son rang. 
Sur les observations de ce soldat, il répondit : 
« Restez, ce n'est rien. » Cependant, malgré 
Tordre du capitaine, nous le mîmes hors des 
rangs. 

Il fallait fuir devant l'ennemi, et malgré 
l'espèce de désespoir que nous éprouvions à cé- 
der, dans notre propre pays, h ceux que nous 
avions tant de fois vaincus, il fallait fuir, et la 
seule route qui restait à prendre pour opérer la 
retraite était celle de Mont-Saint- Jean à Fleurus. 
Toute l'armée l'occupait, et le désordre le plus 
complet semblait ajouter au triste tableau de 
notre défaite : les chemins étaient couverts des 
débris de l'armée, et ces débris les rendaient im- 
praticables. Je n'oublierai jamais que j'éprou- 
vai alors une soif horrible et insupportable 
telle que jamais je ne Téprouvai même à Ca- 
brera; je Tétanchai en buvant de Teau que je 



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286 SOUVENIRS 

puisai dans les fossés, et cette eau, dans la- 
quelle avaient séjourné des cadavres, était por- 
tée au dernier degré de fétidité et rougie du 
sang des blessés. A la sortie d'un village en 
deçà de Mont-Saint-Jean, village évacué par 
ses habitants, je rencontrai un camarade por- 
teur de deux bouteilles pleines; je lui deman- 
dai en grâce de me permettre de me désaltérer, 
mais il refusa en disant qu'on lui avait déjà pris 
plusieurs bouteilles. Il ne m'était pas possible 
de le perdre de vue, nous marchions très serrés 
et n'avançant pas plus qu'à une queue de spec- 
tacle, et en outre je le tenais par son habit de 
peur que la bouteille ne m'échappât. Il consen- 
tit à me laisser boire; mais voyant que j'allais 
vider toute la bouteille, il me l'arracha des 
mains. Je puis assurer que dans cette circons- 
tance je crus savourer un véritable nectar. 
J'étais harassé : nous ne nous étions pas reposés 
depuis trois jours et trois nuits ; j'avais les pieds 
en sang, et il fallait, sans nous arrêter, arriver 
à Charleroi, où nous pûmes nous procurer 
quelques rafraîchissements. Malgré la grande 
quantité de monde qu'il y avait, j'entrai dans 
une maison où j'obtins un peu de fromage et de 
la bière. Il arriva qu'on nous prévint que l'en- 
nemi était aux portes de la ville, et cette triste 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 287 

nouvelle nous fit abandonner Charleroy et nous 
réfugier dans un village à deux lieues de la 
ville, où, n'en pouvant plus de fatigue, nous 
fîmes une halte de quelques heures. Nous étions 
tous couchés pêle-mêle chez le paysan, quinze 
ou vingt en tas, et retirés dans les granges, les 
écuries ou les cours. Néanmoins le courage ne 
m'abandonnait pas ; je savais ce que c'était que 
d'être prisonnier et je tremblais de le rede- 
venir. 

Dans la débâcle et sur la route, je fus extrê- 
mement étonné de m'entendre appeler du titre 
de garde Wallonne. M'étant retourné, je fus 
agréablement surpris de voir, assis, et se repo- 
sant au pied d'un arbre, un ancien camarade des 
gardes Wallonnes h Balagos. Nous parlâmes du 
temps passé, et ce fut à ce sujet qu'il m'apprit 
comment il s'était échappé de Balagos . Il me 
raconta que, pendant les quatre ou cinq pre- 
miers jours, ils n'avaient marché que de nuit, 
et qu'au bout de ce temps, s'étant défait de leur 
uniforme de gardes Wallonnes et ayant quitté la 
route ils s'étaient présentés chez le maire d'un 
petit village isolé comme prisonniers français, 
en le suppliant de les mettre à même de conti- 
nuer leur route; que ce fonctionnaire, bon et 
crédule, leur avait délivré des feuilles de route 



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288 SOUVENIRS 

en règle au moyen desquelles ils arrivèrent sains 
et saufs en France. 

Je continuai ma route jusqu'à Avannes, et, 
tout en cheminant, j'avais cherché à réunir, le 
plus possible, les hommes de mon régiment; 
aussi, en arrivant à Avannes, je trouvai plu- 
sieurs officiers et environ cinq cents hommes 
du même régiment. Ce fut là que nous commen- 
çâmes à nous réunir. 

Après nous être reposés peu d'heures, nous 
nous mîmes en marche pour Laon, où nous 
vîmes notre troupe s'augmenter passablement. 
Nous y restâmes quelques jours, tant pour 
prendre du repos que pour nous remettre en 
ordre de bataille. Nos régiments étaient campés 
sur les promenades, et c'est de Laon que nous 
partîmes en ordre. 

Nous arrivâmes à Soissons où se réunirent 
enfin les débris de notre malheureuse armée. 

Je ne suis qu'un vieux soldat, caporal de 
grenadiers, prisonnier de l'île de Cabrera; mes 
talents ne me permettent pas d'entrer dans des 
détails relatifs au sort de notre brave et malheu- 
reuse armée; assez en ont parlé pour ou contre, 
mais les louanges dont elle a été l'objet n'ont 
jamais présenté rien d'outré à ceux qui surent 
apprécier son courage et sa noble résignation. 



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D*UN CAPORAL DE GRENADIERS 289 

Nous restâmes cinq h six jours soit à Soissons, 
soit dans les environs. Je fis alors une ren- 
contre assez agréable ; ce fut celle d'une vivan- 
dière dont la figure me frappa d'abord. Cher- 
chant à me la rappeler, je la reconnus bientôt 
pour être une voisine de Paris, et que je n'avais 
pas vue depuis 1806. Je l'appelai cependant par 
son nom ; mais quoique nous nous fussions avan- 
cés l'un vers l'autre, elle ne me reconnut point; 
et, après lui avoir rappelé les circonstances où 
nous nous étions trouvés ensemble, elle me dit 
qu'elle était mariée, et nous nous séparâmes. 

Quelques jours après, elle revint sans son 
mari : nous prîmes quelques rafraîchissements, 
et j'avoue que je revis avec plaisir, après plus 
de neuf ans d'absence, une voisine qui m'avait 
toujours été chère. 

Nous partîmes de Soissons pour Paris : l'en- 
nemi était près de nous, principalement les An- 
glais, car étant arrivés à la Patte-d'Oie, ils s'y 
trouvèrent en même temps que nous. Nous 
nous rangeâmes en ordre de bâtai lie, de chaque 
côté de la route, et au milieu de nous défilaient 
nos caissons, nos canons et le peu de cavalerie 
qui nous restait. Enfin, nous continuâmes notre 
route jusqu'au Bourget, que notre armée fut 
obligée de traverser pour arriver à Paris. 

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290 SOUVENIRS 

Dans la plaine Saint-Denis chaque régiment 
reprit sa position respective. Le mien fut placé 
en face des Vertus, près le canal. Nous étions 
sur la défensive, garantis par des redoutes qui 
avaient été faites à la hâte. De part et d'autre 
on échangea quelques coups de canon et de 
fusil. Je ne crois devoir encore ici entrer dans 
aucun détail sur ce qui s'est passé ; tout le monde, 
d'ailleurs en a connaissance. 

Il y eut une suspension d'armes pendant trois 
jours, durant lesquels on mit à l'ordre, dans 
tous les corps, la nouvelle de l'arrivée du roi, 
le départ de l'empereur et la retraite de l'armée 
française sur les bords de la Loire. 

J'étais de garde à la Chapelle chez le général 
de brigade, où j'avais appris l'ordre du jour 
qui reléguait l'armée sur les bords de la Loire. 
Mon temps de service était achevé; j'étais et 
devais être las de l'état militaire ; je résolus 
donc de dire adieu, tout bas, au régiment et à 
l'armée. Or donc, mon régiment traversant le 
faubourg Saint-Denis pour se rendre à l'armée 
de la Loire, près de la rue Saint-Laurent, je fis 
demi-tour et me rendis chez un de mes amis. 
Là, je quittai l'habit militaire, coupai mes 
moustaches et ma queue, et transformé en bour- 
geois,, j'eus alors le temps de promener, dans 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 291 

Paris, mes rêveries philosophiques sur l'instabi- 
lité des choses humaines, consolé, du reste, par 
l'espoir de n'être plus exposé aux souffrances 
que j'avais endurées. 

Le lendemain, 8 juillet 1825, jour à jamais 
mémorable, profitant de ma liberté, je voulus 
jouir du spectacle imposant et superbe de la 
rentrée de Sa Majesté Louis XV11I, et chacun 
sait jusqu'à quel point le bonheur était grand 
pour la majeure partie de la population de la 
capitale; l'on sait aussi jusqu'où l'enthousiasme 
et la joie furent portés ; je n'entrerai donc pas 
dans le détail de ce qui se passa dans cette jour- 
née : c'était une véritable fête de famille, et Ton 
aurait dit que tous les cœurs s'entendaient pour 
proclamer les vertus du monarque, digne suc- 
cesseur de Henri IV. 

Je rencontrai, dans la foule qui encombrait 
les endroits par où passait le cortège, un de 
mes anciens camarades d'infortune à Cabrera, 
et que je n'avais pas vu depuis qu'il avait eu le 
bonheur de s'en échapper, il y avait à peu près 
deux ans : nous ne pouvions nous retrouver 
dans un plus beau moment ; aussi notre recon- 
naissance n'en fut que plus touchante. Ayant 
décidé que nous passerions la journée ensemble, 
et voulant qu'elle fût toute consacrée au plaisir 



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292 SOUVENIRS 

que nous éprouvions en nous revoyant sous 
d'aussi heureux auspices, nous entrâmes, avec 
une dame qui raccompagnait, dans un restau- 
rant où nous fîmes un repas en réjouissances du 
plaisir que nous goûtions. La personne qui 
était avec nous, émue de toutes les marques 
d'amitié que nous nous prodiguions, nous pro- 
posa d'aller chercher une de ses amies, qui 
demeurait dans le voisinage, pour la faire par- 
ticiper et la fête ; ayant accepté avec empresse- 
ment, nous ne tardâmes pas à la voir revenir 
accompagnée de celle dont elle nous avai* 
parlé. 

Bientôt, après avoir raconté à ces deux dames 
une partie de nos aventures, ce qui parut les 
intéresser beaucoup, la conversation devint 
générale, et je dois dire ici que je trouvai la 
nouvelle venue assez de mon goût; mais je ne 
prévoyais pas alors que j'unirais ma destinée à. 
la sienne, car il m'était impossible de lire dans 
l'avenir; mais je serais tenté de croire, par ce 
qui m'arriva, qu'il existe entre' deux individus 
de sexes différents une certaine sympathie attrac- 
tive qui les rapproche l'un vers l'autre quand 
ils sont appelés à se convenir. 

Comme nous ne pouvions pas toujours rester 
à table, nous nous disposâmes à aller prendre 



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D UN CAPORAL DE GRENADIERS 293 

part aux réjouissances qui devaient signaler 
le retour de notre bien-aimé roi, et ayant offert 
mon bras à la demoiselle en question, nous 
commençâmes à parler de choses indifférentes, 
comme cela se pratique en pareille circonstance, 
et finîmes par nous entretenir d'autres plus sé- 
rieuses, si Ton veut, puisqu'il s'agissait de sen- 
timent; et, quand le soir vint, nous commen- 
cions déjà à nous plaire pas mal. 

Après avoir vu tout, ou à peu près tout ce 
qu'il y avait à voir cette journée-là, nous trou- 
vâmes, mon camarade et moi, qu'il était temps 
d'aller nous reposer des fatigues et de rentrer ; 
alors, m'étant offert de reconduire la demoiselle 
chez elle, la proposition fut acceptée. Lorsqu'elle 
fut à sa porte, je ne la quittai qu'après avoir 
sollicité la faveur de venir lui présenter mes 
hommages, ce qu'elle ne me refusa pas; et, 
après l'avoir saluée, je m'en retournai avec mon 
camarade et sa compagne, et l'on se doute bien 
qu'il fut encore question de la demoiselle. Le 
lendemain, bien que je n'eusse encore rien de 
bien décidément prononcé relativement à l'état 
de mon cœur, je fus néanmoins rendre une vi- 
site, sous le prétexte de m'informer de la santé 
de mademoiselle, et savoir si elle était délassée 
des fatigues de la veille; enfin, peu à peu lin- 



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294 SOUVENIRS 

timité s'étant établie entre nous, comme nous 
nous convenions réciproquement, il en résulta 
un mariage, et, de ce mariage, sept enfants, 
qui me font oublier aujourd'hui toutes les peines 
et les tourments que j'ai pu endurer. 

Je dois, avant de conclure, dire que je trou- 
vai, dans un grand nombre de mes camarades, 
sinon des appuis réels, du moins de véritables 
amis, au nombre desquels je puis citer comme 
exemple un d'eux, nommé Lemoine, qui, à mon 
arrivée à Paris, m'a rendu le plus signalé ser- 
vice, puisqu'il s'est employé pour me procurer 
du travail; mais comme ce qui m'arriva depuis, 
à l'exception de ce qui a amené la circonstance 
de mon mariage, rentre dans la classe des 
choses très ordinaires, je crois devoir terminer 
ici mes Souvenirs, qui, s'ils n'ont pas le mérite 
d'être écrits avec toute la pureté de style que l'on 
rencontre dans d'autres ouvrages de ce genre, 
ont au moins l'avantage d'être écrits avec vérité, 
ce qui méritera sans doute au prisonnier de 
l'île de Cabrera l'indulgence de ses lecteurs. 

Ceux qui existent encore aujourd'hui ne se 
rappellent plus les souffrances inouïes qu'ils ont 
endurées, que comme on se souvient d'un 
songe pénible : le beau soleil de la patrie se 
lève chaque jour sur eux, tout est oublié. Ils 



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DUN CAPORAL DE GRENADIERS 295 

étaient courbés, abattus sous le poids de la plus 
affreuse misère; ils ont touché le sol de la 
France, leur tête s'est relevée; mais chacun 
d'eux sera toujours fier de pouvoir dire : « Et 
moi aussi j'ai payé ma dette à la patrie. » 



TOURS, IMPRIMERIE DKSLIS FRERES 



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